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Mardi 03 Juillet 2007

Le public parisien réprouve la religion au théâtre depuis plus longtemps qu'on l'imagine. Dès la création de Polyeucte, de Corneille, on s'est insurgé : on trouvait anormal de représenter un sujet si proprement chrétien sur la scène profane. Ce n'est pas venu des prêtres, mais des laïcs, des gens ordinaires, qui n'avaient pas envie de retourner à l'époque des mystères.

On le sait peu, peut-être, mais Corneille avait des sentiments exactement opposés. On fait souvent croire que les grands auteurs du XVIIe siècle avaient déjà des idées modernes, qu'ils pensaient comme des républicains de notre temps, qu'ils étaient laïques, ou au moins agnostiques, et se moquaient intimement des fables qu'ils mettaient sur la scène : car Corneille en a mis beaucoup, avec sa Médée (qui fut son premier succès) ou sa Conquête de la Toison d'or (la plus grand pièce à machine de l'âge classique) ; j'en ai déjà parlé.

Or, le témoignage des contemporains de Corneille et le détail de ses œuvres complètes ne laissent aucun doute à cer égard : il n'était en rien un précurseur de la modernité.

Peu économe, il a constamment vécu aux crochets du Roi, auquel il adressait de vifs remerciements, fleurant bon l'éloge antique, et faisant du Prince l'émanation directe de la divinité.

Pour ce qui est de la fable (c'est à dire du merveilleux), il l'a âprement défendue dans un poème que j'ai intégralement cité sur mon autre blog, mais aussi dans son traité sur la poésie dramatique, au sein duquel il estimait qu'en réalité, le merveilleux n'empêchait absolument pas la vraisemblance, et que sur ce sujet, beaucoup de commentateurs étaient dans une profonde erreur : il fallait seulement, selon lui, que la fable se tienne en elle-même de manière cohérente. Tolkien n'a pas dit autre chose dans son traité sur le Conte de fées.

Pour ce qui est de la religion, ses contemporains ont tous témoigné qu'il en avait et la pratiquait plus que c'en était alors l'usage. Sa traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, qui n'a rien que de très sincère, ne laisse pas de doute : il en était bien ainsi.

Pour moi, je l'avoue, Corneille était un très grand homme. Il eût voulu, en précurseur de Chateaubriand, concilier l'Antiquité et le Moyen Âge, et faire des mystères tragiques, ou des tragédies héroïques inspirées par le christianisme. C'est ce que montra tout de suite Le Cid, qui, chacun le sait, est inspiré par une épopée médiévale espagnole. C'est ce que montra aussi Polyeucte.

Corneille était passionné par les époques décadentes, le bas Empire, le haut Moyen Âge : il a écrit des pièces sur les Lombards germaniques de Milan, sur Attila, sur les empereurs grecs d'après la chute de Rome : il aimait les sujets décalés, bien moins classiques que ceux choisis par Racine. C'est ce qui lui a plus tard valu la sympathie de Stendhal, qui l'estimait bien plus romantique que Racine.

Et de fait, comme Stendhal, Corneille était un solitaire, qui ne réussissait pas du tout dans le monde, et qui avait des manières vulgaires. On le disait, dans son parler, dans son apparence, tel qu'un marchand de Rouen. Corneille était un grand homme, mais, oui, il était déjà un poète romantique, ou ce qu'on regarde comme typiquement tel, bien plus qu'un poète classique. Même en amour, dit-on, il se désespérait, étant ardent mais peu digne de briller aux yeux des pères de celles qu'il poursuivait. Sans l'intervention de Richelieu puis du Roi, de Fouquet et de Colbert, il n'eût sans doute rien été. C'était une grande âme, sensible, mystique, poétique. Je l'aime infiniment.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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