Je discute l'autre jour avec un industriel de la vallée de l'Arve, et il me confirme que lui et ses pareils ont bien du mal à trouver du personnel, alors même que le salaire n'est pas spécialement bas. Il utilise les intérimaires faute de mieux, et ils ont du mal à se réveiller le matin ; mais en tant que chef d'entreprise, il n'a pas le droit de les réprimander directement. Le travail manuel est très déprécié : personne ne veut plus le pratiquer. Mais sans ce travail manuel, aucune machine ne peut au bout du compte être construite. Or, je rencontre des jeunes de quatorze ou quinze ans, et je vois bien qu'ils adorent les machines qu'ils n'ont pas du tout envie de fabriquer. Ils se lancent dans des études intellectuelles dont la réussite ultime est réservée à une élite, et souvent, ils errent sans trouver à exploiter leur talent, comme on dit. Il est quand même anormal qu'on puisse vouer quasiment un culte à des machines sans avoir aucunement envie de les fabriquer. Comment est-ce possible ? Est-ce que les moines tibétains n'éprouvent pas une joie à la fois secrète et sacrée à faire leurs mandalas ? Est-ce que les sculpteurs des divinités antiques ne se sentaient pas soudain en phase avec les dieux mêmes, lorsqu'ils en forgeaient une image ? Est-ce que ce travail n'était pas en soi une méditation, est-ce qu'il n'en surgissait pas une volupté aussi secrète qu'indicible ? Je me souviens avoir lu cette histoire d'un danseur médiéval devenu moine et qui, ne sachant que faire de ses dix doigts, s'adonnait à des danses somptueuses dans la solitude, devant la figure sculptée de la Vierge : il dansa jusqu'à épuisement, et mourut d'extase. Les anges vinrent le chercher pour l'emmener au paradis. Là est l'essence de l'art. Mais alors, la machine, n'est-elle sainte que par ce qu'elle apporte une fois réalisée, la puissance sur les éléments ? Eh ! oui. En soi, elle ne vaut rien. Apparemment, nul esprit vivant et rayonnant ne s'y meut, ne se glisse dans ses formes, ses rouages. Il n'y a là qu'un esprit de mort, sorti de l'obscur règne minéral, et auquel nul ne veut avoir affaire, s'il n'est pas préalablement mis en cage, installé dans la mécanique par d'autres. Le travail consistant à forger des machines est ingrat : personne ne l'aime. C'est parce qu'il n'a pas de dimension artistique : il n'est que technique. Même la part d'esthétisme qu'il peut y avoir dans la forme d'une carrosserie est assumée par les concepteurs dans les bureaux. L'ouvrier, lui, est rivé, asservi à la machine. Mais même si le travail d'ouvrier est tel, comment est-il possible qu'on n'ait pas enseigné à l'aimer ? Car la réalité est que même la mécanique a une forme d'esprit pour laquelle on peut avoir de l'affection. C'est l'esprit minéral pur : je l'ai suggéré. Un poète solennel a parlé du lent conseil des pierres. Eh bien, l'âme, l'esprit des pierres, s'exprime justement au travers des lois fondamentales - non pas de l'univers entier, comme le fait croire le matérialisme, mais de la matière seule, au sens minéral, lesquelles lois sont ensuite exploitées par la mécanique. Les alchimistes eussent dit que les machines marchent essentiellement grâce aux gnomes - dont le corps même est lié à l'électricité, en réalité : c'est ce qu'ils expirent de leurs poumons, si on peut dire ; ce qu'ils éjectent de leurs bouches, lorsqu'ils parlent et respirent ! Et c'est ainsi qu'on peut aller jusqu'à concevoir les machines comme l'incarnation vaguement monstrueuse de ces êtres élémentaires, comme leur matérialisation : elles leur donnent un corps physique. La forme qu'a un moteur, et que nécessite son fonctionnement, reflète, de fait, celle des principes mécaniques, car ils en ont une : ce sont comme les animaux psychiques qui animent le métal et le minéral - qui leur donnent leurs propriétés. On peut penser que c'est une simple façon imaginative de regarder les choses ; sur le plan symbolique, elle correspond néanmoins à une réalité : l'électricité est l'âme du monde minéral proprement dit - de la matière prise en elle-même. Or, lorsqu'on songe à ces phénomènes de cette façon imaginative et poétique, et pas seulement du point de vue de leurs rapports mathématiques, le travail de construction des machines prend une tout autre valeur, aux yeux de celui qui l'effectue. Il est en réalité indispensable de développer une sensibilité liée à la science-fiction, chez les jeunes élèves, si on pense qu'il est nécessaire d'occuper les postes qui consistent à fabriquer des machines, parce qu'on estime déjà nécessaire qu'il y ait ces machines ! A cet égard, on ne peut pas être hypocrite. Mais plus encore, il faut que cette approche poétique trouve son application immédiate dans un véritable apprentissage concret de tous les arts mécaniques. On ne doit pas attendre l'âge de la spécialisation : cela doit entrer dans le programme commun du Collège. Tout le monde doit s'initier à l'esprit mécanique par une pratique rigoureuse, et en même temps enthousiaste. Ou alors, il faut être cohérent, et renoncer à l'utilisation des machines, et à leur exploitation commerciale. On ne peut être libre, dans le travail, que si on passe par l'art !
Commentaires
Oui, mais cela représente exactement ce qu'on peut appeler l'aliénation de l'ouvrier - ce que Marx appelait de cette manière.
Si le travail à la chaîne ne peut pas être appréhendé comme pratique artistique, c'est qu'il y a un problème. En fait, le travail à la chaîne n'est rien d'autre que l'effet de la division du travail. Le travail à la chaîne conduit à ce que l'ouvrier se concentre sur une seule pièce. Sur le plan mystique, on pourrait dire qu'il se consacre à un seul esprit du règne minéral, et que cet esprit est défini par la forme et la matière de l'objet qu'il crée. Il faut donc, pour trouver sa liberté et avoir une démarche artistique, qu'il développe une dévotion particulière pour l'âme de l'objet, l'esprit qui est dedans et qui se manifeste quand on le forme.
Ensuite, il y a le problème de la cadence, qui est en fait un autre problème. Si cette cadence empêche toute méditation sur la forme et la matière de l'objet, c'est simplement qu'elle est trop élevée, et donc immorale, et qu'il faut l'interdire. Cela peut dépendre des individus, bien sûr. Mais si on pouvait le mesurer, tout patron qui contrevient au respect de la liberté de l'ouvrier, à cet égard, devrait pouvoir être puni.
Pour en revenir à la division à l'extrême du travail, il est également évident qu'on ne peut pas se vouer entièrement au même objet durant une période de temps trop longue. Il faut tourner. Non seulement d'un établi à l'autre, mais d'une chaîne à l'autre, et même, d'une usine à l'autre. Fidéliser l'ouvrier représente de toutes façons trop souvent une tromperie. C'est une sécurité illusoire, et qui mène surtout à un sentiment de vide, à une incompréhension progressive du sens du travail qu'on effectue. La variété est importante. Sur ce plan, je suis d'accord avec les libéraux, qui parlent de mobilité dans le travail. Le problème est ici l'hypocrisie, quand cette mobilité peut signifier qu'on ne sera pas payé durant une certaine période.
Autrement, votre vision est idéale : puisse-t-elle advenir ! L'histoire ne témoigne pas de beaucoup d'exemples du genre, ne diriez-vous pas ? Les hommes ont un rapport dur avec les réalités terrestres qui ne découle pas absolument d'elles. Dommage que je ne possède pas de livres de ou à propos de Simone Weil, je ne peux ldonc a citer : elle qui a fait l'expérience de l'inhumanité du travail en usine, elle vous bénirait !
J'ai vu l'autre jour le film Les Harmonies Werckmeister, de Bela Tarr : eh bien je ne sais à quelle période récente les évènements se rapportaient, les années 60 peut-être ? enfin, on voyait, dans les différentes pièces, dont les cuisines, des objets qu'on savait non manufacturés, fabriqués par des artisans maniant ferblanc, bois ou autre matériau, et franchement, on les sentait plus habités par l'âme de leurs fabricants, plus originaux, parfois imparfaits d'allure et peut-être dans leur fonctionnement aussi, mais ça nous faisait échapper à l'actuelle mécanisation outrancière et l'impersonnel de nos objets si élaborés techniquement (même si l'histoire, elle, était d'une grande dureté, par certains aspects) !
Quant à l'esclavage, il est loin d'être totalement aboli, et vous me pardonnerez de prendre un exemple français (ça ne vous est certainement pas exclusif, veuillez m'en croire !) pour appuyer mon propos, mais c'est l'exemple le plus récent que j'aie sous la main. Sonia Kronlund, dans son excellente émission Les pieds sur terre, a laissé entendre qu'à Paris même, on y <a href=http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/pieds/fiche.php?diffusion_id=54287">broyait du Noir</a> : on emploie des sans-papiers depuis des années, on les fait bosser dans des conditions honteuses (pour les employeurs), sans aucun respect pour leur dignité, et on les largue en prétendant qu'on ne savait pas qu'ils étaient illégaux alors même qu'on leur réservait en ses lieux un espace où dormir afin de les avoir à portée de main à tout instant. C'est laid. Très laid.
Vous avez entendu parler de l'affaire Conrad Black, Ramiel ? Voici un cas où la justice s'exercera probablement dans toute sa splendeur, parce que l'homme a lésé d'autres riches, car dans les cas où sont mis en accusation des individus ayant lésé de vulgaires pauvres, ils s'en tirent généralement avec pas grand'chose...
Lien pour l'émission que je mentionnais.
Non, non, cela me plaît bien, que vous interveniez, mais en fait, ma démarche n'est pas tellement de critiquer les déviances par rapport à la loi qu'on peut relever çà et là, mais plutôt d'essayer de voir, dans ce qui est légal, ce qui peut encore être amélioré sur le plan moral. Je pense, honnêtement, qu'il n'y a pas de débat à faire sur une action individuelle qui a été justement punie par la loi. Si la loi existe, c'est bien que le genre d'actions que vous décrivez existent aussi. Elles ont même précédé la loi, en fait.
Je crois que ce qui pourrait être intéressant, c'est de voir comment on pourrait réformer moralement les gens pour qu'on n'ait plus besoin de lois, parce qu'ils ne feraient plus spontanément ce qui est puni par la loi.
Mais je crois, aussi, que si on veut faire la liste de tout ce qui se fait de mal, on est vite découragé, pour ce qui est d'agir.
Bon, je chiâle, mais j'aime bien vot' côté prof, hein, au point que je m'en passerais assez mal (faut pas croire que je me rends pieds et poings liés, en vous avouant cela, eh oh !), mais quand même, ne faites pas qu'endosser ce rôle là avec moi, sinon ça perd tout son sens...
Sinon, Archimède, « donnez-moi un levier et je soulèverai le monde » : mon intérêt pour la morale (et pas seulement lui) vise un peu à ça, mais j'ai toujours été plus du genre intuitif ...avant de fréquenter les Frenchies..., pis qui m'a connue à mes débuts sur la scène française devrait pouvoir témoigner que j'ai progressé (ben, c'est pas non plus comme si j'étais nulle en expression auparavant, je dirais plutôt qu'au fur et à mesure je parviens à formuler l'informulé toujours un peu plus). À force de fréquenter des individualités fortes, la nôtre parvient à mieux se définir (si mon passage à l'université début 2000 avait pu se prolonger, j'aurais eu un lieu pour poursuivre ce que j'y avais amorcé, aussi : je dis cela non pas pour resasser des regrets, mais pour dire que le lieu, et ma position quelque peu rebelle vis-à-vis de lui, aurait favorisé cette suite et le développement de rencontres sur le territoire que j'habite - c'est important de le mentionner pour ne pas être cataloguée - on ne sait jamais - comme une absolue colonisée devant les cousins par quiconque, dont mes pairs).
Faire la liste de ce qui se fait de mal, juste pour en faire la liste, serait complètement vain, mais si c'est fait de manière comparative avec une certaine vision... Enfin, j'ai le sentiment de ne jamais faire que des exercices préparatoires qui n'aboutissent pas toujours à grand'chose, mais sinon quoi ? En tout cas, j'ai quand même le sentiment d'y voir un peu plus clair, à force, et sans m'en satisfaire totalement, j'en jouis tout de même un gros brin.
Sur mon second nouveau blog, je vise à trouver comment avoir de l'impact. J'ai bien quelques idées, mais cela demande de miser minimalement sur du moyen terme et sur un certain étapisme. En tout cas, c'est l'occupation d'une incapacitée actuelle du travail tel qu'on le connaît, donc susceptible de revirement(s). Ou d'achèvement(s) dans l'inachevé ou l'inachevable. Bon, là je viens de me donner un tournis, avec cette dernière phrase... m'en vas aller m'étendre... sur le sujet... ;-)
Yé tard, mais : il existe toutes sortes d'outils d'intervention, chez nous, mais s'ils ne vous sont pas connus, c'est que vous vivez en pays s'arrogeant le primat...
Il y a en particulier l'Office québécois de la langue française :
http://www.olf.gouv.qc.ca/
Mais nous, on ne se prend pas au sérieux comme vous... euh... c'est-à-dire que nous avons nos ayatollahs de la langue comme vous avez vos académiciens, mais le peuple leur fait leur affaire comme bon lui semble. Etc.
Sinon, c'est normal, pour les références françaises des Invasions (c'est le seul d'Arcand que vous avez vu, si j'en juge de votre commentaire tss tss !) : Françoise Hardy, son tube, c'était en quelle année ? Car les rôles principaux sont ceux de profs d'université qui, dans leur jeunesse, ne pouvaient revendiquer n'écouter que de la chanson française et qui avaient reçu la formation classique. Cela n'aurait pas été à leur hauteur d'avoir des préférences pour un Michel Louvain ou une Michelle Richard, dans le temps ! C'est avec la Révolution tranquille que les changements sont venus, et maintenant vos palmarès affichent tout plein de Québécois : vous parlez d'un revirement... On pourrait aussi proposer à Arcand de tourner Le déclin de l'empire français !
Non, non, j'ai vu aussi Le Déclin de l'empire américain : mais c'était il y a longtemps.
Je suis quand même un peu sceptique, Marie Danielle. J'ai l'impression de mieux connaître les poètes québécois classiques que vous-même.
Est-ce que les professeurs d'université réellement font référence à ces poètes, ont-ils lu, en général, La Légende d'un peuple, de Fréchette, par exemple ? L'ancien doyen de la Faculté des Lettres de Chambéry lui-même est un bon connaisseur des poètes du duché de Savoie, en particulier de Jean-Pierre Veyrat. Est-ce équivalent, au Québec ? De loin, cela n'en donne pas forcément l'impression, et les films d'Arcand ne la donnent pas non plus.
Et pis c'est pas comme si les intellectuels étaient des privilégiés sachant reconnaître avant tous les autres les grands poètes de leur pays, vous le savez bien, ça, non?
Ensuite, je n'ai pas fait études littéraires, mouah, et n'ai jamais hérité d'une bibliothèque qui ressembla à la vôtre, alors faut pas pousser mémé dans les orties !!
Now. En secondaire IV, j'ai découvert Nelligan. J'ai passé un an en sa compagnie, et me demande encore comment je lui ai survécu ! Deux ou trois ans plus tard, au cégep, j'ai connu le bonheur d'avoir pour professeur l'abbé Georges Beaulieu qui, lui-même, avait enseigné à Gilles Vigneault. Son cours de poésie était un nid douillet, mais dans lequel je ne me reconnaissais pas le droit d'habiter. Le vilain petit canard le reste si un grand cygne ne passe pas par là pour l'entraîner à sa suite. J'ai conservé précieusement le recueil de textes du cours de l'Abbé Beaulieu, le feuilletant occasionnellement, mais c'était l'Abbé qui donnait chair à la poésie, en classe, en nous la récitant avec une douce puissance mélancolique. Un délice. Le cours couvrait pour les 2/3 la poésie française, le dernier tiers étant consacré à nos poètes et à ceux ayant mis leur poésie en chanson.
Personnellement, j'ai eu grand besoin d'exotisme. Cela a été dit par d'autres, mais de la littérature et la poésie d'ici fleuraient souvent l'enfermement, et s'il s'en est trouvé qui y ont échappé, ils n'ont pas fait l'évènement ! (oui, Miron et cie, bien sûr,mais c'était dans la mouvance du temps -ce dernier commentaire n'étant pas un jugement de valeur de leur poséie, mais un constat du curs de l'histoire)
Mais je l'admets, et à ce stade-ci suis intéressée à réviser ma position : je suis plus ignare que vous concernant notre histoire poétique (et pas seulement elle, mais en fait, tout est encore à faire et il s'en fait un peu déjà, ici ! on n'est pas dans les vieux pays alourdis de traditions, nous, vadiou !)
Je crois tout de même que j'ai moins à craindre de m'y plonger maintenant, car mon regard a débordé d'un minimum celui de centration sur mon nombril, et en lieu et place du sentiment fataliste des vaincus a germé autre chose de trop indéfinissable ici même, mais que je compte bien mettre au cœur de la quête que j'amorce en revenant chez nous...
De fait, je me sens toujours proche de la vision de Claude Léveillé et des sentiments qu'il transmettait en chantant le pays, et si d'autres l'ont formidablement chanté, Léveillé demeure le chantre de mon cœur, à ce titre. Ainsi la belle Pauline Julien.
Mais oui, je compte en embrasser d'autres, ai même déjà commencé (sur Espiègleries, entre autres). Vous connaissez Roland Giguère ? Il me faut lire plus qu'un poème de lui ici ou là, car sa poésie me rejoint particulièrement. (Un poème de lui à lire, dans la note mise en lien, si vous cliquez sur mon nom).
C'est curieux, car pour moi, la poésie est avant tout une sublimation de la vie telle qu'on la connaît. Il ne s'agit pas forcément de chanter la patrie, mais un texte doit à mes yeux prendre le monde tel qu'il est et lui donner une extension dans le pays de l'âme. Or, en soi, le caractère étranger d'un poète ne présente aucun intérêt poétique : cela peut même créer l'illusion que c'est le monde dans lequel il vivait qui était poétique par essence, et empêcher, par là-même, le passage dans le pays de l'âme, qui devint indistinct du reste.
L'exotisme étant lié en réalité à la parole du voyageur, il vaut en fait dans les récits de voyage, dans les monographies descriptives. Mais de nouveau, un lien est bien créé entre l'ici et l'ailleurs par le voyageur.
Mais tout cela me paraît biaisé, Marie Danielle, par des faits très simples, qui sont quand même assez significatifs : un livre qui se passe à Paris ne semble pas du tout trop étroit dans ses perspectives à un Français, et un livre qui se passe à New York, à personne. Et la raison en est que ces villes sont divinisées : on a le sentiment que ce qui en sort, ou ce qui y est approuvé, emmènera plus dans le pays de l'âme que n'importe quoi d'autre, que les passages vers le monde divin sont localisés, qu'ils sont liés à des institutions. Cela se traduit par l'idée que dans ces lieux se passent, comme on dit, des choses importantes. Mais en fait, pas sur le plan poétique : c'est seulement sur le plan politique. C'est donc assez illusoire.
A mon avis, la poésie est ici biaisée par le journalisme.
Une difficulté qu'on pourrait m'attribuer serait celle justement de ne pas ancrer une histoire dans un lieu. J'veux dire, moi, e descriptif, dans une narration, ça ne m'échauffe pas tellement. Non plus quand j'en lis, alors les villes divinisées hein. Mais peut-être que je ne saisis pas tout à fait ce dont vous parlez, Ramiel ? Sinon, je conçois que l'on puisse parfois recourir au biais du roman par ...activisme : il y a pire, comme détournements.
J'avais commencé à relire les miens, de poèmes, récemment, et à voix haute, ce qui n'est pas chez moi propension naturelle : j'ai vu que certains méritaient d'être retravaillés. Ce n'est pas d'abord l'oreille qui était convoquée, chez moi, par la lecture, puis par l'écriture, aussi je vois mieux qu'il vaille de se faire musique, comme vous le soulignez.
Bonne soirée, dear.
Oui, le vers libre est moins répandu qu'on croit.
Je suppose qu'on peut détacher complètement la poésie de l'histoire, ou d'un paysage ; mais ce n'est pas forcément facile de le faire systématiquement. Chez les poètes québécois que j'ai lus, il y avait quand même bien des allusions au paysage québécois. Y compris à son paysage psychologique, pour ainsi dire : la religion catholique chez Nelligan, par exemple. Même Hector de Saint-Denys Garneau me paraissait faire allusion, sans y penser, à une nature qui est quand même celle qu'il connaissait, celle du Québec. Ce n'est pas pour faire exotique, mais pour donner prise au rêve au travers d'images qui résonnent familièrement en nous. Si les images restent générales et abstraites, l'émotion risque de l'être aussi. Je crois que Boileau en a un peu parlé ; mais cela me fatiguerait trop d'aller rechercher à quel endroit.
D'ailleurs, la musicalité des vers entretient aussi un rapport avec ce qui est familier, sur le plan corporel : la respiration, voire le battement cardiaque. Cela s'ancre dans la façon dont l'âme vit, se meut. La rime même est comme un petit gong faisant écho au coeur qui bat : il ne faut pas la mépriser. Elle n'est méprisable que si elle est faite non pour des raisons de ce genre, mais pour suivre la tradition sans réfléchir, et comme par devoir : par idéologie, en quelque sorte.
Sinon, avez-vous lu mon texte sur Aimé Césaire ? Si oui, qu'en pensez-vous ?
Je ne suis ni absolument pour, ni absolument contre la rime : certains y recourent avec grand art, d'autres plus lourdement, par exemple quand ce sont surtout elles que l'on entend, à la lecture d'un poème : elles ne doivent pas être que - ou surtout - décoratives.
Vrai, pour l'analogie avec les pulsations cardiaques, mais vous savez ces rythmes longs et lents si propres à la musique arabe ? le souffle d'une scansion peut aussi s'y bercer.
Mais la vie, ou plutôt les vivants, n'ont pas toujours le souffle égal, l'ont même parfois coupé. Quand j'ai écrit Ça se greffe ?, ce fut pour ainsi dire d'un même souffle, et si je devais le lire à un public, il me faudrait pouvoir me remettre à son diapason, afin de bien le rendre.
Enfin, tout ce que j'en dis, ça n'est pas à titre d'autorité en la matière, mais à partir de l'expérience que j'en ai, et que je tente de formuler, pas toujours justement. Mais je craindrais de ne plus tâtonner, ce serait la mort ultime.
Will be back later for your Césaire.
En fait, même, Marie Danielle, selon le moment, on a un rythme plus ou moins rapide, et c'est bien pourquoi il existe différentes longueurs de vers, selon le genre et l'atmosphère qu'on veut créer. Les peuples ont aussi leurs préférences rythmiques, qui correspondent à des différences de tonalité. Je crois qu'en réalité, il n'y a pas telle longueur qui serait plus poétique par essence qu'une autre, mais que la poésie est le rythme accompagnant des paroles, quelle que soit l'amplitude de ce rythme.
C'est une des erreurs les plus fondamentales de la poésie contemporaine que de ne vouloir appeler poésie que ce qui correspond à une certaine tonalité, un certain état d'âme, et donc un certain rythme (car tout cela, en réalité, est lié). Ensuite, comme le rythme de chaque individu peut se moduler, cela montre qu'il n'existe aucun rythme qu'un individu ne peut pas saisir. Bien sûr, un individu pourra avoir un rythme préféré : mais cela ne l'empêchera pas de saisir la spécificité de chaque rythme (sauf s'il est obtus et rempli de préjugés, bien sûr), ni d'être compris, aussi, de ceux qui ont un rythme différent.
Tout cela montre que si tous les individus ne peuvent peut-être pas réussir tous les genres de poésie, tous peuvent faire de la poésie, pour peu qu'ils comprennent ce que c'est réellement, et qu'ils s'y intéressent, qu'ils soient sensibles à ce qui les habite comme rythmes et aux liens que ces rythmes entretiennent avec le sens même des paroles qu'ils prononcent. Car bien sûr, il existe aussi un préjugé général contre la poésie, qui entend détacher complètement le sens de la matérialité du mot : le souffle qui résonne dans une bouche puis dans l'air. C'est une tendance à l'intellectualisme pur : on ne s'occupe que du sens, pris absolument. Mais cela n'existe pas : c'est un leurre. C'est bien la poésie qui correspond à une réalité qu'on oublie trop souvent, parce qu'on s'enivre de concepts, d'idées, de survolances, comme disait Albert Cohen.
Sinon, l'intellectualisme pur : un peu de cette manière-là...? Je blague, mais en fait la chanson présente un même résultat que ce à quoi mène cet intellectualisme pur, je trouve, mais où on ne s'occupe que du son (ou presque).