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Vendredi 06 Juillet 2007

Je discute l'autre jour avec un industriel de la vallée de l'Arve, et il me confirme que lui et ses pareils ont bien du mal à trouver du personnel, alors même que le salaire n'est pas spécialement bas. Il utilise les intérimaires faute de mieux, et ils ont du mal à se réveiller le matin ; mais en tant que chef d'entreprise, il n'a pas le droit de les réprimander directement. Le travail manuel est très déprécié : personne ne veut plus le pratiquer.

Mais sans ce travail manuel, aucune machine ne peut au bout du compte être construite. Or, je rencontre des jeunes de quatorze ou quinze ans, et je vois bien qu'ils adorent les machines qu'ils n'ont pas du tout envie de fabriquer. Ils se lancent dans des études intellectuelles dont la réussite ultime est réservée à une élite, et souvent, ils errent sans trouver à exploiter leur talent, comme on dit.

Il est quand même anormal qu'on puisse vouer quasiment un culte à des machines sans avoir aucunement envie de les fabriquer. Comment est-ce possible ? Est-ce que les moines tibétains n'éprouvent pas une joie à la fois secrète et sacrée à faire leurs mandalas ? Est-ce que les sculpteurs des divinités antiques ne se sentaient pas soudain en phase avec les dieux mêmes, lorsqu'ils en forgeaient une image ? Est-ce que ce travail n'était pas en soi une méditation, est-ce qu'il n'en surgissait pas une volupté aussi secrète qu'indicible ?

Je me souviens avoir lu cette histoire d'un danseur médiéval devenu moine et qui, ne sachant que faire de ses dix doigts, s'adonnait à des danses somptueuses dans la solitude, devant la figure sculptée de la Vierge : il dansa jusqu'à épuisement, et mourut d'extase. Les anges vinrent le chercher pour l'emmener au paradis.

Là est l'essence de l'art.

Mais alors, la machine, n'est-elle sainte que par ce qu'elle apporte une fois réalisée, la puissance sur les éléments ? Eh ! oui. En soi, elle ne vaut rien. Apparemment, nul esprit vivant et rayonnant ne s'y meut, ne se glisse dans ses formes, ses rouages. Il n'y a là qu'un esprit de mort, sorti de l'obscur règne minéral, et auquel nul ne veut avoir affaire, s'il n'est pas préalablement mis en cage, installé dans la mécanique par d'autres.

Le travail consistant à forger des machines est ingrat : personne ne l'aime. C'est parce qu'il n'a pas de dimension artistique : il n'est que technique. Même la part d'esthétisme qu'il peut y avoir dans la forme d'une carrosserie est assumée par les concepteurs dans les bureaux. L'ouvrier, lui, est rivé, asservi à la machine.

Mais même si le travail d'ouvrier est tel, comment est-il possible qu'on n'ait pas enseigné à l'aimer ? Car la réalité est que même la mécanique a une forme d'esprit pour laquelle on peut avoir de l'affection. C'est l'esprit minéral pur : je l'ai suggéré. Un poète solennel a parlé du lent conseil des pierres. Eh bien, l'âme, l'esprit des pierres, s'exprime justement au travers des lois fondamentales - non pas de l'univers entier, comme le fait croire le matérialisme, mais de la matière seule, au sens minéral, lesquelles lois sont ensuite exploitées par la mécanique.

Les alchimistes eussent dit que les machines marchent essentiellement grâce aux gnomes - dont le corps même est lié à l'électricité, en réalité : c'est ce qu'ils expirent de leurs poumons, si on peut dire ; ce qu'ils éjectent de leurs bouches, lorsqu'ils parlent et respirent ! Et c'est ainsi qu'on peut aller jusqu'à concevoir les machines comme l'incarnation vaguement monstrueuse de ces êtres élémentaires, comme leur matérialisation : elles leur donnent un corps physique. La forme qu'a un moteur, et que nécessite son fonctionnement, reflète, de fait, celle des principes mécaniques, car ils en ont une : ce sont comme les animaux psychiques qui animent le métal et le minéral - qui leur donnent leurs propriétés.

On peut penser que c'est une simple façon imaginative de regarder les choses ; sur le plan symbolique, elle correspond néanmoins à une réalité : l'électricité est l'âme du monde minéral proprement dit - de la matière prise en elle-même. Or, lorsqu'on songe à ces phénomènes de cette façon imaginative et poétique, et pas seulement du point de vue de leurs rapports mathématiques, le travail de construction des machines prend une tout autre valeur, aux yeux de celui qui l'effectue.

Il est en réalité indispensable de développer une sensibilité liée à la science-fiction, chez les jeunes élèves, si on pense qu'il est nécessaire d'occuper les postes qui consistent à fabriquer des machines, parce qu'on estime déjà nécessaire qu'il y ait ces machines ! A cet égard, on ne peut pas être hypocrite.

Mais plus encore, il faut que cette approche poétique trouve son application immédiate dans un véritable apprentissage concret de tous les arts mécaniques. On ne doit pas attendre l'âge de la spécialisation : cela doit entrer dans le programme commun du Collège. Tout le monde doit s'initier à l'esprit mécanique par une pratique rigoureuse, et en même temps enthousiaste.

Ou alors, il faut être cohérent, et renoncer à l'utilisation des machines, et à leur exploitation commerciale. On ne peut être libre, dans le travail, que si on passe par l'art !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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