Durant l'année scolaire qui vient de s'écouler, avec mes élèves, dans le cadre de l'étude de la poésie engagée, j'ai regardé de près un poème d'Aimé Césaire qui était dans le manuel choisi dans mon Collège par les enseignants : c'est celui qui commence par Les Blancs disent. On y trouve des choses vraiment remarquables, en plus d'un beau style, imagé et ample, lyrique, en même temps qu'acerbe, semblable à une tige de fer vivante qui d'elle-même piquerait son ennemi : l'esclavagisme.
Et ces choses remarquables sont dominées par la volonté du poète de distinguer ce qui a été tiré par les Blancs, à leur profit, de la religion chrétienne, et la religion en elle-même, ou, mieux encore, de la divinité telle que la religion chrétienne la représente. Car d'un côté, Césaire critique d'une façon acerbe la façon dont les Européens ont interprété la Bible pour justifier l'esclavage des Noirs, mais de l'autre, il place, parmi des déchirements de nuages, au fond d'un horizon qui recule indéfiniment, tout en s'élargissant, la fulgurance d'un signe.
Ce signe, apparemment semblable à un trait soudain de lumière, représente la liberté future, celle que veut Dieu, l'abolition de l'esclavage, l'égalité universelle. Il pétrifie la vieille négritude, la cadavérise, et l'empêche, ainsi, d'agir (c'est l'image honteuse et insultante que les Blancs se faisaient des Noirs, et qui les justifiait d'en faire leurs esclaves).
Comme émanée de ce démoniaque spectre, la troupe des navires négriers fait figure de troupeau de monstres des mers, qui transportaient dans leurs entrailles les esclaves. Mais ils se brisent aussi, comme sous le coup de la foudre venue du ciel - du fond de l'horizon immense.
Le poème a donc un fond épique et prophétique, qui n'est pas sans rappeler la poésie romantique, celle de Vigny, par exemple. Or, c'est une idée vraiment moderne de la divinité, de la voir comme réalisant la liberté, l'égalité et la fraternité, et non comme accomplissant le moindre des désirs d'une nation, ou d'une lignée. Teilhard de Chardin, en estimant, en réalité, que la force divine d'Evolution faisait se converger entre elles les nations, en les combinant, et en créant de ce fait les conditions d'un nouvel état de conscience, plus digne des anges, pour ainsi dire, ne voyait pas les choses différemment.
L'horizon qui s'élargit, c'est aussi le monde qui devient plus vaste, plus uni, et une humanité qui se transcende en elle-même en fusionnant. Devenue une seule communauté consciente d'elle-même par des rapports plus étroits et une égalité juridique rigoureuse entre tous ses membres, elle acquiert la connaissance universelle, et reprend contact directement avec Dieu. On sait, en effet, que pour Teilhard de Chardin, les figures spirituelles (les anges, par exemple) ne renvoyaient pas tant au passé qu'à l'avenir : ce sont les hommes futurs, qui seront parvenus à se placer dans la lumière de Dieu grâce à des échanges réalisés en profondeur entre tous, créant une nouvelle conscience planétaire.
Indubitablement, Césaire a eu accès à une vérité moderne authentique. Sans liberté, sans égalité et sans fraternité, l'être humain ne se transcendera pas lui-même, ne passera pas un seuil supplémentaire d'Evolution. La voie peut être étroite ; Césaire la pense large, parce que l'abolition de l'esclavage fut saisie dans un grand mouvement d'émancipation. C'est à dire qu'actuellement, elle paraît se rétrécir : les nationalismes resurgissent. Mais en fait, une fois passée la faille, même étroite, il ne faut pas douter que l'horizon ne devienne immense, comme le prévoyait Césaire !