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Jeudi 12 Juillet 2007

J'ai vu le dernier film de Martin Scorsese, Les Infiltrés, et je voudrais essayer de restituer sa démarche et son propos.

Le personnage principal en est au fond le méchant, Sullivan, celui qui extérieurement incarne la perfection, mais s'est donné au gangster, et trahit l'Etat pour servir le malfrat. Il a tout : il se tient bien, il est élégant, il est bon à l'école, a de solides références familiales, de l'humour, et il plaît aux femmes : comme on dit, c'est le gendre idéal.

Mais sous ces dehors merveilleux, il n'y a rien : même sexuellement, il ne sait pas, en fait, s'y prendre ; il séduit sa jolie amie par de beaux appartements, une situation sociale enviable, des tours de passe-passe, de la séduction fabriquée, et de la souffrance méritée qu'il fait prendre pour une peine profondément humaine.

Face à lui, est l'Irlandais neveu d'un malfrat reconnu, Costigan : il travaille pour s'en sortir, car il croit en l'Amérique. Mais l'Amérique ne croit pas en lui. L'Amérique existe-t-elle ? Le malheureux cite Hawthorne, le grand fondateur de la littérature américaine ; mais son supérieur hiérarchique le raille, et lui demande s'il connaît Shakespeare : il n'y a pas d'Amérique, mais un empire fondé par des Anglais sur le sol américain ; les autres communautés doivent se soumettre. Costigan veut montrer sa bonne foi : et il fait tout pour réussir la mission ingrate qu'on lui confie.

On craint pour sa vie à chaque instant : le suspens est continuel, et intense. Car, infiltré chez Costello, le brigand qu'il s'agit de faire tomber, il peut être découvert à tout moment, et le peut d'autant plus que Sullivan est justement la créature de Costello, infiltrée dans l'autre sens.

Le film de Scorsese, sur ce plan, est classique, et reprend un film policier américain ordinaire, fondé sur l'ingéniosité de l'intrigue. Mais l'action est bien menée. On sympathise avec ce jeune homme innocent que la société est en train de briser. Or, il commence par s'en sortir, grâce à ses talents : il parvient à déjouer ses ennemis, et à ne pas être démasqué. Il a aussi de la chance : un membre de la bande de Costello découvre son identité, mais lui aussi est un infiltré de la Police fédérale.

Enfin, il domine jusqu'à l'autre infiltré, le traître Sullivan. Mais c'est alors que, sans raison apparente, il est tué. La progression suspensive de l'action n'avait elle-même aucun sens, comme dans Blow Out, de Brian de Palma, dont j'ai parlé : elle ne menait nulle part ; il n'y avait pas de salut possible. C'est assez absurde. Le sens que Scorsese veut donner à la vie en général tombe comme d'en haut, et surgit comme de nulle part, sur l'action, sur la progression dramatique ; elle s'impose à celle-ci d'une façon en réalité artificielle. (De ce point de vue, ce qu'il fait rappelle également ce que j'ai dit de L'Avare de Molière.)

Il s'agit de créer un choc émotionnel afin de démontrer que le salut ici bas est un leurre, et qu'un Irlandais subit toujours son hérédité : l'Amérique ne le laissera pas croître, pas plus que John F. Kennedy (auquel il n'est pas fait allusion dans le film par hasard).

Quant au méchant, le traître Sullivan, il feint d'être un bon Américain, mais il ment : en réalité, il ne cite pas Hawthorne, ni Shakespeare, mais son compatriote Joyce, auprès de son maître secret, Costello, qu'il appelle son père, parce qu'en esprit, il l'est. Il cite aussi Freud, pour séduire son amie psychanalyste, mais cela porte sur les Irlandais et leur imperméabilité à la psychanalyse : et de fait, son amie ne le percera jamais d'elle-même à jour ; elle se laissera tromper : comme toute femme, semble dire Scorsese !

Au bout du compte, tout le monde meurt de façon violente, sauf l'exécuteur final de Sullivan, celui qui avait cité Shakespeare, le responsable des infiltrations chez les gangsters, Dignam. Sullivan sait d'ailleurs qu'il a échoué, et il accepte cette mort inéluctable : il n'a pas pu gagner le Capitole, dont il rêvait. Il était irlandais : il n'existait que pour servir sa communauté d'origine, en cachette, ou être sacrifié à l'empire anglais d'Amérique, comme Costigan. Il n'y a pas d'autre alternative.

C'est brutal et étrange. Un peu dogmatique, aussi. Ne voir de puissant que l'atavisme, l'hérédité, ce qui vient du passé relève du matérialisme assez foncier. On sait que Scorsese est catholique, et qu'il ne le cache pas, qu'il a même pensé à devenir prêtre. Le salut est-il dans la morale pure ? Mais n'est-ce pas un mysticisme creux, puisque cette morale pure n'a aucun effet sur le réel ?

En fait, la foi de Scorsese lui sert surtout à énergiser son art : il rend solennelle toute action, parfois même trop, et rend épique l'ensemble. Il lui donne une dimension symbolique intense, une portée allégorique forte. Cela tend au baroque. C'est parfois pompeux, voire grotesque, comme l'art des dramaturges de la Renaissance. Mais on ne peut nier une certaine force, notamment démonstrative.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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