Une laïcité hostile à toute forme de religiosité est-elle tenable ? Je ne le crois pas. Le sentiment religieux est une réalité. Si on essaye de le combattre, ou de l'extirper, on déclenche des conflits, ou on rend les gens fous, malades. Les valeurs sacrées garanties par un ordre supérieur et général des choses, par une force qui commande à la destinée elle-même, servent nécessairement de repère. On ne peut pas sérieusement vénérer des valeurs dont on pense simultanément que dans la nature, elles ne correspondent à rien, qu'elles sont une simple invention de l'être humain, et valables autant que celui-ci s'en préoccupe. C'est impossible. Tous les grands symboles qui ont inspiré une moralité active à des groupes, ou bien des lois, une organisation sociale, toutes ces figures étaient censées refléter une puissance occulte, une providence agissant dans le réel, et non pas seulement une jolie idée née du cerveau humain. Cette idée même, quand on la formait, semblait belle, parce qu'on la croyait vraie. Il faut que ce en quoi on croit puisse se réaliser ; sinon, cela reste inopérant. On se dit qu'il faut s'en persuader, mais on n'y croit réellement pas, et on n'agit pas en fonction de ces modèles, de ces directives intérieures. On continue d'agir comme on pense qu'agit la nature même, l'univers : on se met en phase avec l'ordre des choses. Si on estime que celui-ci repose sur la lutte pour la vie, on peut prêcher en public une morale élevée, héritée de la tradition judéochrétienne, et énoncer les préceptes les plus saints de la Bible tout entière, il faut admettre qu'on agit comme un sauvage, et que même les sermons qu'on peut produire sont un simple moyen de s'imposer aux esprits, d'apparaître comme quelqu'un de très bien, de supérieur, et propre à prendre la tête de la nation, à bénéficier de divers privilèges, à avoir plus que les autres, enfin, il s'agit encore de lutte pour la vie ! Or, des repères moraux qui aient une nature générale, on en désire quand même. On peut devenir enragé, ou alors cynique ; mais si on veut rester vertueux, si on veut, au moins comme Voltaire, croire en un dieu qui récompense les bons et châtie les méchants, on ne peut plus, dans un cadre laïque trop rigide, que s'en remettre à des croyances anciennes, purement communautaires. Si la République n'offre pas une espèce de religion de remplacement, issue, précisément, de la vraie pensée de Voltaire, de Rousseau, de Hugo, d'une forme de théisme actif et mystique, le communautarisme accompagnera les progrès du matérialisme de façon inéluctable. A cet égard, on ne peut pas se leurrer. La nature humaine a horreur du vide : l'athéisme peut lui paraître intelligent ; il ne lui est pas forcément sympathique. Face à la désorganisation créée par la remise en cause des fondements mystiques de la morale traditionnelle, la recherche de l'ordre public, de la sécurité, se fera, hélas ! au bénéfice de sa communauté particulière, issue des ancêtres, et liée à la famille. Il sera très simple de regarder les valeurs de cette communauté comme émanées d'une divinité - niée, en tant que telle, par le plus grand nombre, mais bien réelle. Si la France rejette absolument et explicitement Dieu, les Savoyards, par exemple, pourront dire qu'ils sont, eux en particulier, d'origine divine ; et il en est ainsi parce que le ferment secret du groupe est, pour tout le monde (quoiqu'inconsciemment, en général), une forme d'âme collective, de divinité tutélaire - l'esprit qui fait converger les individus dans une même direction, les soumet à des règles identiques, et a fondé, par conséquent, la communauté à laquelle on appartient. A ce sentiment, profondément enraciné, il est vain d'opposer la raison, et dangereux d'imaginer des vaccins, comme le faisait Jean Rostand. Sur le plan politique, on part des réalités, ou on devrait le faire : on ne commence pas par essayer de changer radicalement les choses ; il faut les améliorer à partir de ce qu'elles sont ! Dès lors, donc, que le sentiment que j'ai décrit existe, on doit chercher ce qui est le mieux pour la nation en fonction de cette existence, et le réaliser. Je reste persuadé que le Panthéon de la montagne Sainte-Geneviève doit être un temple actif, et qu'il faut regarder les grands hommes de la République comme des ombres vivantes et rayonnantes qui veillent sur la communauté nationale. Ils succèdent aux saints, comme ceux-ci avaient succédé aux dieux, aux immortels de l'Olympe ! Ce sont les nouveaux anges. Ils peuplent le ciel moderne, qui n'est pas vide ! Il faut s'en persuader : là, me semble-t-il, est le salut.
Commentaires
La République a déjà ses grands hommes. Je propose évidemment de développer une forme d'enthousiasme, à leur égard. Par exemple, je pense que le professeur de Lettres qui n'a pas de respect pour les grands écrivains d'autrefois ne doit pas être titularisé. Il faut qu'il fasse un autre métier. Mais il en va de même de celui qui n'aime pas la grammaire française, en réalité.
A mon avis, ô Marie Danielle, il n'y a pas de rapport entre la tendance au fantasme et la répartition de la population. On trouve toujours le moyen de fantasmer. La nature des fantasmes varie selon les lieux et les temps, mais l'action de fantasmer reste assez constante, pour ainsi dire.
Par ailleurs, contrairement à ce que vous avez l'air de croire, en Haute-Savoie, la population ne cesse de croître : on vient du nord de la France, de Paris, de Lyon, pour travailler en Suisse ou s'installer à Annecy. Parfois du sud, aussi. Mais moins souvent. C'est ce qui est comique : sur un blog très parisien comme celui de Pierre Assouline, on en voit qui continuent à parler comme à l'époque de l'exode rural. Ils sont complètement décalés. C'est assez typique d'une acculturation excessive. On vit dans le monde intellectuel des livres écrits il y a cent ans.
Je ne savais pas trop, pour la Savoie, mas si l'on en croit les informations, votre région ne serait pas représentative du phénomène d'exode des campagnes vers les villes.
Sinon je "parle" d'un Jurassien d'origine dans ma dernière note... But remember the spiegel.
En fait, en France, on commence à faire comme en Amérique du nord : on travaille en ville, et on vit à la campagne. Autour des villes dynamiques sur le plan économique, même parfois à d'assez grandes distances, les campagnes se repeuplent. C'est le cas autour de Toulouse, par exemple. Et autour d'Annecy, Chambéry, Genève. Les régions qui continuent à se dépleupler sont celles qu'aucune cité dynamique ne décore : en particulier, dans le centre de la France, le Limousin, par exemple. Peut-être que les Français continuent à s'intéresser plus au centre de la France qu'aux régions périphériques, plus dynamiques, à présent. C'est d'ailleurs assez symptomatique. La France est dynamique quand elle échange avec l'étranger. Quand elle est rivée à l'économie nationale, elle périclite.
Pour les fantasmes, mon avis est que notre époque se rend très peu compte de ceux qu'elle a. L'information relayée par les machines fait aisément prendre pour des réalités ce qui n'est que purement fantasmatique. En revanche, pour les fantasmes de nos ancêtres, c'est plus facile à distinguer, justement parce que les progrès de l'information ont tendu à uniformiser les fantasmes, et donc à éliminer nombre de ceux qu'avaient les ancêtres dans telle ou telle région, ou dans telle ou telle religion, tel ou tel courant de pensée en particulier.
Bref, je tends à maintenir, ô Marie Danielle, que selon les temps, voire les lieux, les fantasmes changent de forme, mais que la capacité à fantasmer n'évolue en fait pas beaucoup.
Quant aux dites préférences pour le centre plutôt que pour les régions périphériques, ça pourrait s'expliquer du fait de la concurrence économique : les gros n'aiment pas se faire damer le pion par les petits. On ne refera pas le monde.
Ce n,est pas seulement notre époque qui ne se rend pas compte de ses fantasmes, je crois : c'est difficile de pouvoir "se voir", il faut s'y astreindre pour se connaître, et reconnaître sur le champ ce qui nous traverse, ce qu'on pense ou ressent demande de l'attention, mais des connaissances aussi. Ainsi, par ex., un individu ne sait pas toujours qu'il est en colère parce qu'il est complètement envahi par elle, il est "elle" : les instincts occupent tout le terrain pour qui ne les a pas matés.
Oui, bien sûr.
Êtes-vous allée souvent en Europe ? Les distances sont moins grandes qu'en Amérique du nord, entre les quartiers, les cités. On y est beaucoup plus les uns sur les autres. Cela veut dire que si, à Paris, vivre à la campagne, cela peut vouloir dire être assez loin, c'est vrai, car c'est une très grosse ville, autour de Genève, cela peut signifier n'être qu'à une vingtaine de kilomètres. Autour de Toulouse aussi, je pense. Ou Grenoble. C'est l'intérêt de certaines petites villes dynamiques. Genève n'a pas plus de cent mille habitants. Moi, je peux dire que je vis à la campagne, mais je ne suis pas à plus d'une demi-heure du centre de la cité ; s'il n'y a pas d'embouteillages, c'est même seulement vingt minutes. Ce n'est du reste pas une campagne isolée. J'ai des voisins partout autour. Mais en Haute-Savoie, il en est généralement ainsi. C'est en fait assez peuplé partout, un peu comme la Suisse. Certains, qui aiment la vie sauvage, disent même qu'ils voudraient aller ailleurs, peut-être dans le département de la Savoie, ou dans le Jura, ou dans le sud. Cela reste la campagne surtout parce qu'il y a de grandes montagnes, et que cela ne s'habite pas comme on veut.
Je vous ferais volontiers un dessin, si je pouvais !
Je suis au calme extrême : la route qui mène à ma maison n'est utilisée que par les riverains, parce qu'elle n'est qu'une longue boucle au-dessus d'une route qui elle-même monte, mais plus directement, en direction d'une autre commune de montagne (qui comprend d'ailleurs une station de ski). De fait, j'habite sur les pentes d'une petite montagne.
La nuit, quand tout le monde est rentré chez soi, plus personne ne circule.
Aussi, avec l'exemple des Savoyards pour illustrer votre articulation de cette opposition entre recherche de l'ordre public et de la sécurité, d'une part, et le bénéfice de la communauté liée aux ancêtres et à la famille, d'autre part, a surgi en moi cette idée/vision d'une nécessité vitale à lutter contre le dépeuplement des régions et l'agglomération des populations dans les grandes villes. Je vous le dis sans y avoir mûrement réfléchi, mais c'est l'intuition de l'espace comme aire ultime de liberté qui m'aiguillonne, au sens où, toutes les sphères d'activité humaine étant regardées comme une scène de spectacle potentielle, les espaces d'apparence vide sont plus difficiles à transformer à placarder en écran à fantasmes, ce dont est constituée la religion laïque d'aujourd'hui (cela dit, la surpopulation entraîne son lot de situations à résoudre aussi). Me faudra poursuivre sur ces sentiers pour les évaluer.
Enfin, c'est embêtant : tout est sujet à engouement, et les grands hommes (et femmes, j'espère ! ;-) ) risquent d'être vidés de leur substantifique moëlle édifiante si la grosse machine décide de les vampiriser... Et pis ça en prendrait bien quelques-uns de leur taille au présent.