Le Bourgeois gentilhomme est une des pièces les plus gracieuses et les plus belles du répertoire français. Ce que j'en aime particulièrement, c'est le rythme. Sur ce point, Molière s'est montré un génie, dans cette œuvre. On n'en parle pas assez : on aime trop disserter sur la satire sociale, comme si c'était le seul aspect vraiment intéressant de la pièce, alors que cela n'en est qu'un parmi d'autres. L'alternance entre les scènes jouées et les morceaux de ballets et de chants accroît l'atmosphère de fête joyeuse que Molière a voulu créer. Mais à l'intérieur même des scènes, dont les répliques sont simples et vives, courtes et de bon goût, l'écrivain a su instaurer des balancements extraordinaires, qui provoquent la joie la plus pure, un peu comme dans la musique de Mozart. Par exemple, pensons à la scène qui voit Cléonte et Covielle fulminer contre leurs belles, parce qu'elles ont fait comme si elles ne les connaissaient pas, en ville. Ils promettent de ne plus jamais leur adresser la parole. Sur ce, les belles arrivent, et annoncent qu'elles vont se justifier. Evidemment, Cléonte refuse d'entendre les explications de Lucile. Mais quand elle en a assez d'essayer de le convaincre, et marque qu'elle y renonce, le rapport est inversé, au cours d'échanges qui font écho aux précédents : Cléonte, cette fois, veut tout savoir, et Lucile ne veut plus rien dire. Or, cela fait vraiment de cette scène une sorte de ballet poétique et musical, un jeu délicieux, digne de Virgile, ou de La Flûte enchantée. Le comique est renforcé par les interventions de Covielle, d'une sensibilité moins élevée que Cléonte, et dont les idées sont d'un registre paysan et populaire : l'écho est cocasse, en même temps qu'il diversifie l'expression des sentiments, et donne comme un second instrument au jeu musical des répliques. Peut-on rien faire de plus émouvant ? La psychologie est pourtant simple. Et la satire, éternelle : les relations entre homme et femme ne seront jamais différentes ; c'est un échange conflictuel au bout duquel il faut bien se retrouver, grâce à la musique des désirs, au rythme des cœurs mêmes. Un jour, après des millénaires d'opposition, de conflit, de séparation, j'en suis sûr, l'homme et la femme fusionneront à nouveau, et le bonheur sur la Terre reviendra ! La comédie de Molière en est l'annonce prophétique. La prestation du Philosophe énonçant des vérités morales pour apaiser les Maîtres précédemment apparus sur scène et qui sont en train de se battre, est également du dernier sublime : car évidemment, le spectateur croit que ce sage Maître de Philosophie va pouvoir tout résoudre, mais comme ses vérités ne sont que dans sa bouche, et non dans son âme, elles sont inopérantes sur lui-même, et il ajoute encore, finalement, à la confusion, ce qui crée comme un redoublement d'orchestration, après une période d'énigmatique et de suspensive accalmie. Le rire ne peut que sortir bruyamment de la gorge, quand on assiste à un tel déploiement de génie ! Le plus beau, et quasi féerique, est la cérémonie au cours de laquelle M. Jourdain est fait Mamamouchi : on ne l'ignore pas. C'est pour rire, et ce n'est pas de la vraie magie. Mais cette mascarade donne l'envers poétique du rite, et crée une forme d'exotisme. L'esprit qui préside à cette initiation est celui du Satyre, qu'incarne Covielle. M. Jourdain croit ensuite détenir les grands secrets de la noblesse héréditaire, mais le mystère en est vide. La situation est d'ailleurs tragique, si on se met à la place de M. Jourdain, qui reste dans ses illusions, qui y demeure comme à jamais enfermé : il perd tout. Il disparaît dans une bulle créée par un Sylphe ! Pendant ce temps, débarrassés de ses lubies péremptoires, ses rêves de grandeur, ses fantasmes sur l'aristocratie, les grands de ce monde, les simples mortels réalisent le paradis terrestre authentique, celui qui suit les lois de la nature, et se soumet au destin, qui voit les uns être nobles, les autres simples bourgeois, les derniers paysans : et chacun se marie selon son rang. Ainsi, le sentiment, limité, bordé par la raison, voire la résignation, parvient à irriguer le réel de beauté, de joie, de poésie, et cela, de façon durable. A chaque jour suffit sa peine : toute révolution soudaine est un leurre ; le jardin des immortels ne se construit que progressivement. La comédie même y aide, en montrant le chemin, en créant des figures animées qui reflètent le réel : elle constitue une cérémonie qui n'est pas une simple illusion, mais la représentation de la nature cachée des choses. Ô saint objet d'art, ô pure comédie, ô noble rituel de l'esprit satirique ! Voici ce qui orne la vie, et la fait devenir plus belle : l'art.
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