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Samedi 21 Juillet 2007

J'ai déjà évoqué l'image, très présente dans le cinéma américain, de l'îlot de civilisation entouré de ténèbres infinies. Or, je suis convaincu que cette idée d'une île de lumière entourée d'ennemis obscurs est propre à l'Angleterre, et n'a fait qu'être amplifiée aux Etats-Unis ; j'essayerai d'expliquer pourquoi plus tard. Je veux pour l'instant essayer surtout de démontrer qu'elle est bien présente dans la tradition anglaise proprement dite. Et je dirai d'abord, à cette fin, qu'un écrivain britannique de science-fiction l'a construite d'une manière vraiment remarquable : William Hodgson, dans The Night Land.

Hodgson fut significativement un des modèles de Lovecraft (bien qu'à mon avis, il lui soit inférieur). Son livre est une forme d'épopée qui évoque les derniers moments de l'humanité - dans l'esprit, en fait, de H. G. Wells, qui, à la fin de son beau roman The Time Machine, fait explorer, par son héros, les ultimes millénaires de la vie sur Terre : et c'est assez fascinant, et en même temps effrayant, suffisamment pour que l'excellente adaptation cinématographique que de cette œuvre a tirée George Pal, ne reprenne pas du tout ces épisodes finaux - lesquels n'ont du reste pas de rapport direct avec l'action principale, liée aux Eloas et aux Morlocks. On ne voulait pas donner au public de l'avenir une image trop sombre ! Cela aurait pu créer un mouvement de panique.

Wells n'hésite cependant pas, de son côté, à évoquer un monde final qui ne contient plus que d'immondes et gros crustacés parmi les ronces, sous un soleil gros mais froid. Et plus on avance dans le temps, plus les monstres sont gros et lourds, et le soleil lui-même gros et froid. Il n'y a pas de révolution du vivant : la mort peu à peu s'empare à nouveau du globe terrestre.

Or, dans ce même futur affreux, Hodgson a créé la figure d'une gigantesque pyramide de lumière, contenant les restes de la Civilisation, des millions d'hommes rangés avec soin dans cette cité entourée de ténèbres, sous un soleil disparu, parmi les volcans. Le monde n'est plus que laves, désert, jungles dégénérées et sèches, et la population, à l'extérieur, est constituée d'êtres difformes, énormes, des sangsues de la taille de dragons, et ainsi de suite.

Hodgson, un peu comme Howard, croyait en la réincarnation, mais dans son espèce d'épopée des temps ultimes, la voix inspiratrice vient de l'avenir, et non du passé ! Cela rejoint le magnifique Last & First Men, du grand Olaf Stapledon, lui aussi britannique : car l'ensemble des siècles à venir y est prophétiquement décrit par l'entremise de consciences des derniers moments de l'humanité, qui ont appris à voyager dans le temps.

Ainsi, dans un style grandiose et imité de la Bible, Hodgson évoque je ne sais plus quelle aventure hors de la pyramide de lumière, obligeant un soldat, nommé à cet effet, à aller chercher une jeune femme dans l'immensité du chaos final. Il explore, par le même biais, le monde tel qu'il sera alors devenu. Et comme il est muni des inventions qu'on prête généralement à la science de demain, ses pouvoirs sont décuplés, et il est semblable à un demi-dieu. Il est le nouveau Thésée détruisant monstres et brigands, comme disait Racine !

En vérité, je n'ai pas pu finir ce gros livre, et donc, je ne sais pas si, depuis la pyramide de lumière, la Civilisation renaît, la vie reprend, le soleil est rallumé ! Cependant, la figure créée est assez parlante, en soi : c'est l'île de lumière suspendue dans l'immensité, la vie qui ne tient qu'à un fil, qui n'est qu'une petite flamme dans le noir total.

L'astre du soir, pourtant, a longtemps signifié l'espoir. C'était le dernier lien avec l'avenir, avec la vie, que les héros - face à la sombre adversité évoquée par le tempérament tragique anglais, ou plus généralement romantique - conservaient : ils marchaient vers l'étoile, rencontraient, tels les rois mages, Jésus, ou un de ses envoyés, ou un pays enchanté où l'on vivait sous son aile, et le monde renaissait, irrigué à nouveau de vie, ou d'essence divine, rédimé, repartant vers les hauteurs, et se destinant à un monde meilleur, au sein duquel l'humanité serait de nouveau angélique. C'est l'esprit du christianisme : il faut bien l'admettre. Milton en a posé les principes généraux !

Mais j'ai le sentiment que Shakespeare avait déjà commencé à discuter cette idée, à la remettre en question, en a douté. Et ensuite, les Anglais et tous ceux qui parlent leur langue et ont leur culture ont tendu à poser l'étoile du soir non plus comme espoir humain, mais comme illusion dernière ! C'est bien ainsi que Lovecraft l'évoque : il la lie, dans sa poésie, à Lucifer, à l'amour trompeur, à Vénus, à ce qui fait croire stupidement que la vie peut être sauvée, peut s'imposer à la mort. De cette illusion, sortent, chez lui, les monstres ailés qui aspirent l'âme, après l'avoir alimentée d'espoirs faux. Le modèle en est Nyarlathotep. Cette espèce de gargouille emmène ses victimes tout près des étoiles, selon Lovecraft, et puis les lâche : elles s'écrasent ensuite sur le sol, brisées par leurs fantasmes !

Néanmoins, est-ce que c'est propre à l'Angleterre au point de contraindre tous les Anglais de voir les choses de cette façon ? Je n'en crois rien. L'ami de J. R. R. Tolkien, C. S. Lewis, a créé une belle trilogie de science-fiction au sein de laquelle il affirme que, sur le plan de l'âme, d'un point de vue spirituel, c'est l'espace qui est entre les astres qui est rempli de lumière, et les corps célestes qui sont totalement obscurs. C'est bien une idée qu'avait sans doute Tolkien aussi ; son héros Frodo suit son étoile, au sein de l'obscurité, et la Providence finalement vole à son secours depuis l'au-delà de la matière. Mais Tolkien même disait n'avoir jamais été réellement nourri de tradition anglaise, et avoir lu plutôt Virgile et Homère. Il était catholique : relié à Rome, à l'Italie - qu'il adorait -, il n'avait aucunement la sensation de vivre dans une île assiégée. Est-ce l'exception qui confirme la règle ? Mais Tolkien était un grand homme.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

"On ne voulait pas donner au public de l'avenir une image trop sombre ! Cela aurait pu créer un mouvement de panique."

Les temps changent.

"
la voix inspiratrice vient de l'avenir"

Un peu comme chez les Juifs...

Je ne suis jamais venue à bout de lire le premier tome du Seigneur des anneaux. J'aurais bien voulu, car ce qu'on en disait me plaisait, mais non, la lecture ne me prenait pas.

Sinon, Ramiel, vous en écrivez, vous, de la sf ?
Commentaire n° 1 posté par: marie danielle le 21/07/2007 - 16:10:11

Oui, bien sûr. Certains de mes poèmes appartiennent au genre. J'ai aussi commencé des récits qui s'y apparentaient, mais sans les finir, en général. Cela viendra peut-être.


Pour la voix qui vient de l'avenir, c'est aussi fondamental chez Teilhard de Chardin, et, à mon avis, c'est également propre au christianisme occidental. Mais vous avez raison, sans doute : le Dr Cohen qui a fait la synthèse du Talmud dont j'ai parlé a fait justement remarquer que le judaïsme plaçait l'âge d'or en avant plus qu'en arrière. J'ai d'ailleurs en vue de partir de ce fait pour établir des liens entre le judaïsme et la science-fiction. L'attente de l'âge d'or nourrit en profondeur (mais inconsciemment, souvent) la science-fiction.On peut considérer que c'était le cas chez Asimov, même s'il se disait athée.


Mais je suis perplexe, Marie Danielle. Qu'avez-vous vu dans le public qui proposait une vision de l'avenir ultime où tout serait à jamais détruit ? Franchement, j'ai du mal à penser que depuis George Pal (dont le film date d'un demi-siècle, environ, voire moins), on ait osé désespérer le peuple de cette façon. Je publierai bientôt un article sur un film de science-fiction apocalyptique que j'ai vu récemment, et qui se termine bien, en réalité : par une note d'espoir. Exactement comme le film de George Pal (et contre toute vraisemblance, du reste). Le cinéma se doit de rester optimiste, comme veut l'être le peuple, je crois. S'il y a tragédie, au moins, il ne s'agit pas d'un futur collectif, mais seulement de quelques personnes du monde contemporain. Cronenberg (votre compatriote) s'était essayé à la tragédie de science-fiction, avec Videodrome, et c'était un très beau film, mais il n'a eu aucun succès. Vous avez des exemples ? Hitchcock lui-même a reconnu qu'il était impossible de faire qu'une histoire se termine mal, si on voulait sauver son chiffre d'affaires.

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 21/07/2007 - 17:25:30
Ramiel, vous ne trouvez pas que je suis parfaite en faire-valoir ?!?!  ;-)

En fait, quand j'ai écrit mon commentaire, je songais plus à la littérature (vous savez, tous ces professeurs de désespoir...) qu'au cinéma que je pratique peu, surtout ces dernières années. Donner une image sombre n'est pas l'équivalent d'une apocalypse non plus. Ça se pratique dans tous les arts, et l'art n'est pas fait pour conforter. Quant au peuple qui voudrait demeurer optimiste, le cinéma hollywoodien répond-il à la demande ou l'a-t-il instituée ? Faudrait définir l'optimisme.
Commentaire n° 3 posté par: marie danielle le 21/07/2007 - 20:25:12

Le témoignage de Hitchcock, l'exemple de Cronenberg montrent que, pour moi, c'est le public même qui ne veut pas qu'on lui montre à l'écran l'image d'une fin dernière, sans espoir. Hitchcock avait du succès dans ses films qui se terminaient bien, et les producteurs le laissaient libre. Ensuite, les producteurs ont souvent imposé une fin positive, mais dire que c'est par idéologie me paraît naïf : les producteurs savent, simplement, que le public ne veut pas qu'on lui montre cela. S'il en est ainsi, il faut s'adresser à l'Etat, au pouvoir politique, qui peut-être endoctrine le peuple dans le sens de l'illusion.


Mais en réalité, je ne crois pas qu'il s'agisse de cela. Je crois que le peuple pense spontanément que le monde aura une bonne fin, il continue spontanément de croire, lui aussi, qu'à la fin des temps, les justes viendront du ciel pour rayonner sur le monde : il croit spontanément à la Providence. Quand les gens réfléchissent, ils admettent que ce sont des mythes, car ils réfléchissent et s'expriment en rapport avec une culture matérialiste qui le leur dit ; mais leur coeur, leur tendance, peut-être, à voir les choses comme cela leur fait plaisir, plus que comme elles sont, les portent à ne pas aller voir un film qui leur donne une vision du monde plus pessimiste. Ils diront qu'il est trop intellectuel, et qu'ils vont au cinéma pour se divertir : c'est à dire, pour rêver, ou se nourrir d'illusions, peut-être. Or, c'est bien le cas : la plupart des gens vont au cinéma pour se divertir, et non pour vivre des expériences artistiques singulières et conformes aux grandes recherches pour lesquelles se passionnent les spécialistes.

Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 22/07/2007 - 07:29:18
Oui mais ce même public a beau vouloir que le monde ait une bonne fin, il est trompé ou se trompe avec celles des fins artificielles telles que Hollywood a trop souvent servies. Et peut alors venir à vouloir voir, par ex., des films à la Cronenberg qui ne dégoulinent pas de miel, permettant ainsi à leur âme devenue diabétique de trouver un léger repos en goûtant  plus salé ou âcre.
Commentaire n° 5 posté par: marie danielle le 22/07/2007 - 19:41:46
Répit plus que repos, à vrai dire.

 
Commentaire n° 6 posté par: marie danielle le 22/07/2007 - 19:44:25

Le film de Cronenberg est dit "culte". Mais l'échec commercial a quand même bien désarçonné le réalisateur, qui n'a plus retrouvé, par la suite, la même inspiration, à mon avis. Sa carrière a repris avec une simple adaptation d'un roman de Stephen King : sa part n'était pas grosse ; le film était plutôt conventionnel. Et je pense que le gros public n'a vraiment pas vu Videodrome.

Commentaire n° 7 posté par: Ramiel(site web) le 22/07/2007 - 20:15:57
Le petit public que je suis non plus, mais ce n'est pas par crainte d'images trop sombres : les immondes créatures de son Naked lunch m'étamt restées sur l'estomac, non sans avoir soulevé quelque haut-le-cœur avorté parce que me fermant les yeux. Je suis une sensitive, que voulez-vous, ça n'enlève rien au talent de Cronenberg., sinon que cela tendrait à confirmer celui du concepteur.
Commentaire n° 8 posté par: marie danielle le 24/07/2007 - 18:13:11
Je ne l'ai pas vu, mais il reprenait William Burroughs ; certains ont dit que ce n'était pas réussi, parce que l'exercice était trop formel, pas assez ressenti de l'intérieur.
Commentaire n° 9 posté par: Ramiel(site web) le 25/07/2007 - 08:24:35
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