J'ai déjà évoqué l'image, très présente dans le cinéma américain, de l'îlot de civilisation entouré de ténèbres infinies. Or, je suis convaincu que cette idée d'une île de lumière entourée d'ennemis obscurs est propre à l'Angleterre, et n'a fait qu'être amplifiée aux Etats-Unis ; j'essayerai d'expliquer pourquoi plus tard. Je veux pour l'instant essayer surtout de démontrer qu'elle est bien présente dans la tradition anglaise proprement dite. Et je dirai d'abord, à cette fin, qu'un écrivain britannique de science-fiction l'a construite d'une manière vraiment remarquable : William Hodgson, dans The Night Land.
Hodgson fut significativement un des modèles de Lovecraft (bien qu'à mon avis, il lui soit inférieur). Son livre est une forme d'épopée qui évoque les derniers moments de l'humanité - dans l'esprit, en fait, de H. G. Wells, qui, à la fin de son beau roman The Time Machine, fait explorer, par son héros, les ultimes millénaires de la vie sur Terre : et c'est assez fascinant, et en même temps effrayant, suffisamment pour que l'excellente adaptation cinématographique que de cette œuvre a tirée George Pal, ne reprenne pas du tout ces épisodes finaux - lesquels n'ont du reste pas de rapport direct avec l'action principale, liée aux Eloas et aux Morlocks. On ne voulait pas donner au public de l'avenir une image trop sombre ! Cela aurait pu créer un mouvement de panique.
Wells n'hésite cependant pas, de son côté, à évoquer un monde final qui ne contient plus que d'immondes et gros crustacés parmi les ronces, sous un soleil gros mais froid. Et plus on avance dans le temps, plus les monstres sont gros et lourds, et le soleil lui-même gros et froid. Il n'y a pas de révolution du vivant : la mort peu à peu s'empare à nouveau du globe terrestre.
Or, dans ce même futur affreux, Hodgson a créé la figure d'une gigantesque pyramide de lumière, contenant les restes de la Civilisation, des millions d'hommes rangés avec soin dans cette cité entourée de ténèbres, sous un soleil disparu, parmi les volcans. Le monde n'est plus que laves, désert, jungles dégénérées et sèches, et la population, à l'extérieur, est constituée d'êtres difformes, énormes, des sangsues de la taille de dragons, et ainsi de suite.
Hodgson, un peu comme Howard, croyait en la réincarnation, mais dans son espèce d'épopée des temps ultimes, la voix inspiratrice vient de l'avenir, et non du passé ! Cela rejoint le magnifique Last & First Men, du grand Olaf Stapledon, lui aussi britannique : car l'ensemble des siècles à venir y est prophétiquement décrit par l'entremise de consciences des derniers moments de l'humanité, qui ont appris à voyager dans le temps.
Ainsi, dans un style grandiose et imité de la Bible, Hodgson évoque je ne sais plus quelle aventure hors de la pyramide de lumière, obligeant un soldat, nommé à cet effet, à aller chercher une jeune femme dans l'immensité du chaos final. Il explore, par le même biais, le monde tel qu'il sera alors devenu. Et comme il est muni des inventions qu'on prête généralement à la science de demain, ses pouvoirs sont décuplés, et il est semblable à un demi-dieu. Il est le nouveau Thésée détruisant monstres et brigands, comme disait Racine !
En vérité, je n'ai pas pu finir ce gros livre, et donc, je ne sais pas si, depuis la pyramide de lumière, la Civilisation renaît, la vie reprend, le soleil est rallumé ! Cependant, la figure créée est assez parlante, en soi : c'est l'île de lumière suspendue dans l'immensité, la vie qui ne tient qu'à un fil, qui n'est qu'une petite flamme dans le noir total.
L'astre du soir, pourtant, a longtemps signifié l'espoir. C'était le dernier lien avec l'avenir, avec la vie, que les héros - face à la sombre adversité évoquée par le tempérament tragique anglais, ou plus généralement romantique - conservaient : ils marchaient vers l'étoile, rencontraient, tels les rois mages, Jésus, ou un de ses envoyés, ou un pays enchanté où l'on vivait sous son aile, et le monde renaissait, irrigué à nouveau de vie, ou d'essence divine, rédimé, repartant vers les hauteurs, et se destinant à un monde meilleur, au sein duquel l'humanité serait de nouveau angélique. C'est l'esprit du christianisme : il faut bien l'admettre. Milton en a posé les principes généraux !
Mais j'ai le sentiment que Shakespeare avait déjà commencé à discuter cette idée, à la remettre en question, en a douté. Et ensuite, les Anglais et tous ceux qui parlent leur langue et ont leur culture ont tendu à poser l'étoile du soir non plus comme espoir humain, mais comme illusion dernière ! C'est bien ainsi que Lovecraft l'évoque : il la lie, dans sa poésie, à Lucifer, à l'amour trompeur, à Vénus, à ce qui fait croire stupidement que la vie peut être sauvée, peut s'imposer à la mort. De cette illusion, sortent, chez lui, les monstres ailés qui aspirent l'âme, après l'avoir alimentée d'espoirs faux. Le modèle en est Nyarlathotep. Cette espèce de gargouille emmène ses victimes tout près des étoiles, selon Lovecraft, et puis les lâche : elles s'écrasent ensuite sur le sol, brisées par leurs fantasmes !
Néanmoins, est-ce que c'est propre à l'Angleterre au point de contraindre tous les Anglais de voir les choses de cette façon ? Je n'en crois rien. L'ami de J. R. R. Tolkien, C. S. Lewis, a créé une belle trilogie de science-fiction au sein de laquelle il affirme que, sur le plan de l'âme, d'un point de vue spirituel, c'est l'espace qui est entre les astres qui est rempli de lumière, et les corps célestes qui sont totalement obscurs. C'est bien une idée qu'avait sans doute Tolkien aussi ; son héros Frodo suit son étoile, au sein de l'obscurité, et la Providence finalement vole à son secours depuis l'au-delà de la matière. Mais Tolkien même disait n'avoir jamais été réellement nourri de tradition anglaise, et avoir lu plutôt Virgile et Homère. Il était catholique : relié à Rome, à l'Italie - qu'il adorait -, il n'avait aucunement la sensation de vivre dans une île assiégée. Est-ce l'exception qui confirme la règle ? Mais Tolkien était un grand homme.