J'ai vu récemment un film de science-fiction du genre apocalyptique, qui annonce, avec des idées socialisantes, des futurs catastrophiques, en utilisant des thèmes plutôt mythologiques et en créant une intrigue qui ne l'est pas moins, au fond : car il s'agit d'une époque assez improbable au sein de laquelle les êtres humains seront devenus stériles. Les animaux, eux, ne le sont pas devenus, et aucune cause n'est donnée : c'est donc une hypothèse assez farfelue. On croit encore souvent, d'une façon très naïve, que l'être humain est organiquement différent de l'animal. Mais ce postulat de départ permet de créer une intrigue dont la portée est grandie par ce problème mondial, puisque, soudain, et de façon inespérée, naît un enfant qu'il s'agit de protéger et de sauver, et qui est tout l'espoir de l'humanité. Ce film, The Children of Men, place donc, dans une société à l'apparence proche de la nôtre, des figures symboliques, comme dans les religions : car en dernière instance, sans qu'on comprenne bien comment, un bateau surgit de la brume, pour recueillir l'enfant et sa mère. Les personnages principaux, eux, se sont sacrifiés, pour leur permettre de survivre, et donc, pour que l'humanité renaisse. Une balise clignote, dans le brouillard, pour attirer le navire salvateur, appelé, significativement, Tomorrow. En soi, c'est puissamment poétique, comme toutes les fictions nées d'un rêve, ou d'un cauchemar - d'imaginations forgées par la crainte ou l'espoir. Cela a une certaine force, qui touche à la fable. Parallèlement, le réalisme est vigoureux, en particulier celui des combats. Le film doit beaucoup, à cet égard, à la tradition inaugurée par Spielberg avec Il Faut Sauver le Soldat Ryan : une image vaguement irréelle, comme noyée dans un air gris, ou jaunâtre, mais des bruits de balles qui rebondissent contre le métal en permanence, et des morts fulgurantes à tout instant. La thématique est un peu la même, aussi : ce sont des gens qui se sacrifient pour sauver l'humanité, des valeurs, des idéaux, en dehors de toute considération égoïste ou comptable. Mais ce n'est pas entre les Américains et les Allemands, que la guerre a lieu, dans ce film d'anticipation, mais entre la Grande-Bretagne et le reste du monde. Car, conformément à la mythologie anglaise, les îles britanniques y sont le dernier havre de Civilisation, pendant que tout a sombré ailleurs, sur les continents. Cependant, pour conserver cet état stable, les forces armées du Royaume-Uni mènent une guerre sans merci contre les immigrés clandestins (ce qui est grossir, à des fins poétiques, la situation actuelle). Ces immigrés sont bien sûr infiltrés par des mouvements islamistes. C'est dans l'air du temps. Mais l'action ne développe pas outre mesure cet aspect. Elle préfère créer la figure d'une fraternité secrète qui va sauver l'humanité, en n'établissant, entre ses membres, que des rapports purement oraux et privés, directs, et en agissant selon des principes supérieurs, et des vues grandioses sur l'avenir de l'humanité. Le bateau final est la production de cette confrérie occulte d'anges faits hommes. C'est ce qui le rend si poétique : il a l'air de venir du pays des fées, du lieu de mystère où se manifeste directement la destinée. J'ai assez longtemps cru, en regardant s'enchaîner les images, que le film était trop réaliste pour matérialiser ce genre de croyances : je m'attendais à ce que les personnages qui en parlaient avec espérance fussent déçus. Mais le bateau vient bien, à la fin, et il n'est pas tissé de rayons de lune : il est en fer, et son équipage est constitué d'hommes de chair et de sang. Ce qui est paradoxalement naïf et irréaliste, bien sûr, mais parvient quand même à créer une certaine émotion : le bateau est enchanté en arrière-plan, dans l'idée. C'est la science-fiction : un mélange de réalisme, de poésie et de fantasmes. Une suite d'images fabuleuses et donc jolies, mais en lesquelles on fait l'erreur de croire, fréquemment. Le film était quand même agréable à suivre.
Commentaires
Le film de Bilal a été très mal reçu à sa sortie. Je ne l'ai pas vu. On dit que Bilal ne sait pas raconter une histoire, en fait. Mais il m'est sympathique. Il a récemment déclaré qu'on devrait supprimer le Ministère de la Culture, qui, sous couvert d'aider les artistes, les prive en fait de liberté, en les contrôlant. Ô comme il avait raison ! Cela a beaucoup surpris le journaliste qui l'interviewait. Mais Bilal est un vrai artiste : c'est pourquoi il sait de quoi il parle. Il ne vit pas grâce à des subventions.
Bon retour chez vous !
Oui.
Quelles séquences avez-vous trouvées particulièrement ahurissantes ? Les morts successives des héros sont dures, mais elles ressortissent plutôt au scénario.
Oui, c'est la grande époque Soleil vert et Farenheit 451. Personnellement, j'ai toujours préféré le space-opera, précisément. Mais le futur proche, s'il fait souvent fantasmer d'une manière à mon avis plutôt burlesque, permet aussi de rattacher les imaginations à la réalité qu'on vit, à ce qu'on connaît familièrement, en amplifiant, en fait, certains traits de ce monde familier du présent. Or, l'amplification est en elle-même poétique, et c'est ce que j'ai voulu montrer, ici. Cela dit, les implications proprement politiques m'ont en général peu intéressé. Je suis plutôt opposé à une utilisation politique ou idéologique de l'image qui se pose comme fiction, et donc comme art. Je crois, du reste, qu'à The Children of Men, j'ai préféré V for Vendetta, dont l'aspect proprement poétique et imaginaire est mieux assumé, et plus développé. Je sais que vous aimez aussi ce film ; j'en ai parlé dans un article appelé Les Frères Wachowski, pour lesquels j'ai beaucoup d'affection.
Oui, les frères Wachowski ne sont peut-être pas de purs génies, mais ce sont d'excellents artistes, et généralement très sympathiques. Ils sont un peu anarchistes d'une manière naïve, mais enfin, chacun fait ce qu'il veut, en matière d'idéologie.
Je n'ai rien lu de Ballard. Je lisais plutôt Herbert, Le Guin, Asimov, Heinlein. J'ai lu le premier volume d'Hyperion et je l'ai trouvé très bon, mais parfois un peu grinçant, excessivement satirique et intellectuel. Cela dit, il y a des figures grandioses. Personnellement, j'ai surtout aimé, pour cette génération, S.R. Donaldson et sa Gap Series : c'est plus épique, plus fondé sur l'action et l'enchaînement dramatique, moins satirique, et j'ai trouvé cela sublime. Je crois que cela montre à quel point j'aime simplement les épopées interstellaires et m'intéresse relativement peu aux problématiques sociales concernant l'avenir. Je ne suis pas d'un naturel inquiet. Je suis plutôt favorable à une conception "poétique" de la science-fiction. On la comprendrait comme une forme d'épopée à l'ère des machines. George Lucas la comprend bien ainsi, je crois.
Peut-être que la SF est simplement passée de mode, parce qu'on ne croit plus autant qu'avant que les machines vont reforger le monde, vont le métamorphoser. Donaldson a écrit à la fois Thomas Covenant the Unbeliever et The Gap Series. L'épopée de fantasy que constitue la première suite de livres a un côté allégorique que n'a pas sa série de SF, car on entre directement dans son monde, sans l'intermédiaire d'un homme du nôtre : c'est du Asimov en plus sombre et en plus violent.
Je n'ai pas lu Hamilton. Pour les Anglais, j'ai surtout lu (et aimé) C. S. Lewis et Olaf Stapledon. Peut-être que les auteurs de SF à être vraiment bons sont moins nombreux qu'on ne croit (s'il y en a plus, quand même, que le disent ceux qui rejettent la SF en bloc). Pour moi, c'est surtout Asimov, qui est un modèle. Je ne crois pas beaucoup en la SF expérimentale. De ce point de vue, va peut-être plus m'intéresser la démarche d'un Robbe-Grillet, qui, dans Djinn, écrit trois fois la même histoire, mais en lui donnant successivement une version "policier", "fantastique", "science-fiction" ; c'est un angle d'approche intéressant. J'ai souvent songé que certains romans de Gérard Klein reprenaient des élans narratifs hérités de Chateaubriand, et que le contenu avait matérialisé le merveilleux au travers de machines du futur.
Mais une démarche esthétique à l'intérieur de la science-fiction alors que, pour moi, la science-fiction est déjà en soi un choix esthétique, cela me paraît dépasser une certaine limite de manière plutôt vaine et vide. D'ailleurs, je crois que le public n'a pas suivi. C'est un peu normal.
Faites attention : le premier tome est effroyable et cauchemardesque, et l'action ne commence réellement qu'ensuite, quand les personnages se diversifient. Je me suis longtemps arrêté à ce premier tome en estimant que Donaldon exagérait. (On dit, aussi, que la traduction française n'est pas très bonne.)
Je crois que j'ai lu Asimov, en traduction, quand il était encore vivant. Autrefois, j'écrivais parfois aux écrivains que j'aimais, et j'ai eu un échange de correspondance avec Donaldson, qui a dit mon anglais un peu maladroit, mais quand même assez bon ; mais je ne l'ai pas fait pour Asimov, que je n'ai recommencé à lire, en anglais, qu'après sa mort. Et puis il devait être sollicité. C'était vraiment le pape de la science-fiction. Donaldson est bien moins admiré, à tort ou à raison.
Je n'ai même pas vraiment aimé I, Robot, et je fus très déçu, car depuis Dark City, j'avais une bonne opinion de Proyas. Je crois que l'acteur principal n'avait pas les qualités requises pour jouer Elijah Bailey. Le film lui ajoute une copine, des actions viriles, et tout cela ne correspond pas du tout à Asimov, dont les héros sont des intellectuels. Le robot ne m'a pas paru conforme aux idées d'Asimov, non plus. Asimov faisait des robots seulement des gardiens de la Tradition : ils devaient, au-delà de la compréhension humaine, même, garantir les conditions du Progrès. Mais ce Progrès, seul l'être humain pouvait l'accomplir, par sa spontanéité, son génie. Le robot n'est pas, à mon avis, comme un enfant d'une race future, mais comme une matérialisation de l'ordre secret du monde. Or, cet ordre rend possible le Progrès, mais pas obligatoire. Asimov était humaniste parce qu'il croyait en la liberté humaine. Mais il ne croyait pas que des machines pouvaient elles aussi devenir humaines. En tout cas, je ne crois pas.
Ses robots sont un peu comme M. Spock, mais pas vraiment susceptibles de devenir comme le capitaine Kirk !
La fin est assez jolie ; mais les dialogues du début sont épouvantablement ennuyeux, alors que chez Asimov, elles constituent une enquête palpitante.
Le rôle de R-Daneel a l'air central, pour l'intrigue, qu'il met secrètement en place ; mais il précise lui-même qu'il crée ainsi les conditions de l'Evolution, mais pas ses causes profondes, qui viennent de l'Homme seul. Au bout du compte, il permet que l'Evolution se fasse ; mais il ne la fait pas lui-même. Il reste passif, et agit à un niveau superficiel de l'Histoire, dans l'enchaînement mécanique des faits. Or, même s'il était athée, Asimov restait persuadé que l'Evolution était en fait le fruit de l'action humaine, et de la Liberté. L'Homme faisait un choix. Le robot mettait en place les choses pour qu'il puisse le faire, et comme l'Homme tendait au Bien, il le faisait, mais il aurait pu aussi ne pas le faire, et les efforts du robot fussent restés vains. C'est présenté ainsi, à la fin de Prelude to Foundation. C'est assez complexe. Asimov ne croyait pas, en réalité, à une Evolution purement mécanique, imposée de l'extérieur, et ne prenant pas sa source dans l'esprit humain, dans sa liberté d'initiative.
Oui, un dialogue contenant des évocations fabuleuses marche très bien, dans la littérature, puisque tout y est écrit ; au cinéma, tout doit être montré, et le dialogue ne faire qu'accompagner l'image. Lucas l'a bien compris.
On peut dire, effectivement, que R-Daneel est la préfiguration de la Psychohistoire, comme la matérialisation d'un principe scientifique génial. C'est un peu un ange matérialisé, qui aide, mais qui ne peut pas faire à la place. Il connaît des secrets dans l'enchaînement des temps, mais pour autant, il ne peut pas agir de lui-même : il est contraint d'obéir à la loi supérieure qui l'a créé.
Qu'est-ce que racontent Les Dieux eux-mêmes ?
Merci !
Mais c'est vrai qu'il fait dans le catastrophisme un peu naïf. J'étais même d'abord allé jusqu'à parler de paranoïa, mais je ne veux pas vexer ceux qui pensent sérieusement qu'on va connaître bientôt des temps horribles. L'Apocalypse vaut quand il y a des anges ; sinon, c'est toujours un peu ridicule et excessif !