J'ai développé, ici même, à travers un fil d'articles discontinu, l'idée que toute matière avait sa forme propre de subjectivité, et que l'âme humaine s'était développée vers l'état de conscience au moyen de ses forces propres, et qu'elle n'était pas apparue, comme un accident fortuit, à la suite de la naissance d'un cerveau, au moyen de mécanismes purement matériels d'édification. D'un côté, l'idée qui domine, et qui est en réalité absurde, parce qu'il n'existe rien qui ne soit pas né de quelque chose qui est de la même nature ; de l'autre, une idée logique mais qui défie le matérialisme régnant, parce qu'elle suppose que l'esprit a en réalité toujours existé, sous une forme ou une autre, au sein de la matière.
Mon idée, défendue sur le blog d'un philosophe, a été rejetée avec mépris, et qualifiée d'emblée d'erreur : il allait de soi qu'elle en était une !
La lecture de Teilhard de Chardin m'a montré, néanmoins, que ce grand homme l'avait avec moi. Pour lui, toute matière a une forme d'intériorité et de spontanéité, même minime - même à l'état de germe. La matière pure, parfaitement inerte, n'existe pas, à ses yeux. Le refus du matérialisme, chez ce grand Jésuite, est patent, et a quelque chose de magnifique, chez un esprit aussi averti, sur le plan scientifique, qu'il l'était.
Certes, ce germe de conscience se développe peu à peu, et c'est ainsi que de la biosphère, dans laquelle la conscience est encore comme endormie, se forme peu à peu la noosphère. Cette pensée est allée assez loin, chez Teilhard, pour qu'il suggère que les espèces animales ont pour origine, en fait, non une différenciation physique, mais une différenciation psychique, qui serait la cause directe de la formation des ramifications naturelles en général. Il a été assez explicite, à cet égard, quand il a déclaré que ce n'était pas la forme du tigre qui lui avait donné sa férocité, mais bien sa férocité qui lui avait créé des griffes, des mâchoires de carnassier, une pelure rayée, et toute sa nature sensible de tigre. Il n'est pas entré dans les détails, car il craignait le ridicule : comme tous les théologiens, il ne s'adonne pas à la poésie, parce qu'il a peur qu'on le soupçonne d'être fantaisiste par goût, plus que par véritable intelligence des phénomènes.
Mais ce qu'il a énoncé pour la matière et les espèces animales et même végétales signifie que, sur une plus vaste échelle de l'Evolution, le mouvement qui s'empare des choses pour les mener vers l'humanité précède en réalité les résultats successifs de cette action fondamentale. Et qu'elle donne forme à son gré à la matière, selon ce qui lui semble nécessaire à son expression. La nature sensible est donc la manifestation d'une forme de volonté.
Cependant, Teilhard a généralement refusé de dire que cette sorte de causalité profonde était forcément située dans le passé, et qu'elle provoquait directement et mécaniquement l'apparition des différentes formes naturelles. Dans sa métaphysique compliquée, mais moderniste - et très subtile, en réalité -, il la place dans l'avenir. La divinité agit depuis les âges futurs pour tirer la matière à soi et la révéler à soi-même !
Est-ce que ce n'est pas magnifique ? Tout ange qui s'incarne a remonté les siècles, comme dans les romans de Gérard Klein, qui présentait les immortels comme des hommes qui ont appris à voyager dans le Temps, et ayant successivement - selon leur ordre de grandeur - permis un plus ou moins grand saut dans l'Evolution. Dans le désir d'avenir présent dès le départ dans tout objet, réside l'intériorité, la subjectivité de toute matière ! C'est la prière universelle du monde faite à Dieu, eût dit François de Sales...