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Mardi 07 Août 2007

J'ai déjà dit que quand j'étais petit, j'étais à l'école Decroly, à Saint-Mandé, et que cette école était fréquentée par des enfants d'intellectuels et d'artistes. De ma promotion, sont sortis des gens nés la même année que moi, en général nés comme moi à Paris, et qui ont parfois réussi à sortir quelques livres, ou à faire un métier lié à la communication, à l'art. Ainsi de Thomas Luntz, l'auteur d'un roman érotique qui se passe à l'époque de Jules César, Le Proconsul ; la curiosité, en même temps que mon intérêt pour la Rome antique, les récits qui s'y déroulent et l'érotisme, tout était fait pour me pousser à le lire, et c'est ce que j'ai fait.

A vrai dire, c'est une fantaisie remarquable de baroque et de poésie. Souvent, c'est burlesque et narquois, à l'égard de la Rome antique : on s'y moque volontiers du style pompeux dont s'entouraient Jules César et les siens. Mais c'est aussi très sensible au charme propre à l'Antiquité, et parfois, je retrouve le même éclat, dans ce petit livre, que dans le Salammbô de Flaubert : la Méditerranée antique resurgit comme un rêve, et ses paysages de mers rougeoyantes au soleil couchant, leurs vagues, leurs galères, leurs reflets d'or, enfoncent la conscience dans un monde révolu, mais qui parle au plus profond de l'âme. On s'y sent comme dans un monde jadis bien connu, et un jour oublié, par une sorte d'inadvertance coupable. On dirait qu'il ne s'agit pas tant d'un passé historique que d'un merveilleux pays des fées, encore présent, quelque part, dans les astres et leur lumière, dans l'air même qu'on respire. Il emmène le cœur vers l'infini. Il lui donne des ailes de feu !

Ne sommes-nous pas réincarnés de cette époque glorieuse, de la Rome antique régnant sur un seul monde, placé entre la Terre et le Ciel et recevant du second le sceptre qui s'appuie sur la première ? Ce siècle de César murmure à l'oreille des sons vraiment très étranges, envoûtants, comme si le monde était entré à nouveau dans son rayonnement, comme si notre planète repassait au même endroit, et se mouvait dans son ombre cosmique.

Les mêmes constellations qu'alors luisent sur les hommes ! C'est un cycle.

Le côté aventureux et antique du roman de Thomas Luntz m'a aussi rappelé les romans du XVIIe siècle, économes en évocations concrètes, mais très suggestifs. Le merveilleux est en réalité principalement assumé par le sexe, la pornographie. Non seulement, en essence, la relation sexuelle montrée au grand jour a toujours l'air de dévoiler ce qui est caché, mais de surcroît Thomas Luntz a bien saisi l'essence fantasmastique de tout ce qui touche à Cupidon, et il place les monstruosités et les impossibilités précisément dans ce domaine. Or, parfois, cela a une vraie valeur poétique, et est d'une invention judicieuse.

Je me souviens avec tendresse d'une allusion à l'initiation à l'amour subie par une jeune fille avec un Centaure : imaginer cela est particulier. Or, c'est pour justifier l'habitude qu'elle a de s'unir à un héros au membre énorme. Et de fait, je regrette facilement que nous manquions de littérature érotique ayant pour cadre la mythologie grecque (ou latine). Les Orientaux ont conservé davantage de fables mêlées d'érotisme que nous, par exemple. Le taoïsme en contient.

On sent, néanmoins, que Thomas Luntz a surtout cherché à s'amuser. Le texte est court. Certains épisodes sont de simples digressions burlesques. C'était peut-être une tendance présente à l'école Decroly, car un autre de mes camarades de promotion en porte la marque, dans le livre qu'il a sorti en tant que dessinateur ; il s'agit de Matthieu Venant, avec qui j'ai passé de longues heures à dessiner. L'école Decroly, à l'art, consacrait beaucoup de temps. C'est fort heureux. Mais on y avait sans doute l'esprit dit laïque, et irrévérencieux, d'un Voltaire.

Du reste, Matthieu a toujours pratiqué cet humour, et me reprochait de trop prendre au sérieux les super-héros et les figures mythologiques que nous dessinions de concert. Notre instituteur partageait son sentiment. En me voyant, une nouvelle fois, dessiner Hercule, avec sa peau de lion et sa massue, il a un jour laissé éclater sa colère. Mais je ne sus jamais dessiner autre chose : cela ne m'intéressait pas. Il me déclara donc sans imagination. Ma scolarité à Decroly ne se termina pas spécialement bien. J'ai déménagé à Annecy au moment d'entrer au Collège, de toutes façons. Et dans la vieille capitale du Genevois, je fus dans un établissement public qui portait le nom d'un célèbre géographe savoyard : Raoul Blanchard. Je changeai de voie.

L'esprit moderne ne me soutient pas. Si les élèves de Decroly gardent les habitudes de l'épopée acquises grâce à la pratique constante de l'art, ils en défendent une version burlesque dans laquelle je ne suis jamais entré qu'avec mesure. Elle est finalement héritière, sans le savoir forcément, des fantaisies, ayant pour base la fable, de La Fontaine, ou Crébillon fils.

J'apprécie, toutefois, chez Thomas Luntz, cette tendance, parce que, comme chez ces deux illustres et grands écrivains, ou comme chez Voltaire même, elle s'accompagne d'une vraie poésie, et d'une vraie mesure prise de la beauté de l'épopée. On ne rit pas seulement : on est aussi ému, touché. C'est un bien beau livre.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires


En tout cas, Ramiel, vous savez bien rendre témoignage de votre plaisir à l'avoir lu. Ça donne très envie. Aussi pour mieux voir de quoi il retourne selon votre vision du burlesque etc.

Z'êtes aussi astrologue ? Les astres seraient alignés comme au début du temps de Rome ? Parce que, on croirait plutôt être au temps du déclin pour encore un moment. Ce qui ne doit pas faire se croiser les bras, of course.

L'anecdote de la réprobation de votre ancien instit' me fait penser au livre de Carlo Ossola, L'avenir de nos origines. Le copiste et le prophète. (ai pris le temps de relire ce beau texte avant de revenir poursuivre ici - mais, voilà que jaillit [enfin, direz-vous peut-être ? - une autre étincelle : l'avenir de nos origines, c'est cette eau-là qui court en filigrane - ou a été nettement dit au moins une fois - de vos textes, non ?). En rapport avec l'instit', mais on pourrait généraliser le cas à quiconque fait office d'enseignement : le travail de copie n'ait pas estimé à sa juste valeur, et la parole de prophétie exige souvent son plus ou moins long passage, ne croiriez-vous pas ? (faut que je réemprunte cet Ossola !)


Il s'en trouve pour dire que pareille négative remarque qui vous aura été faite vous aura servi d'aiguillon. Peut-être est-ce vrai dans notre système de valeurs, pour secouer les puces de certains qui en sont aliénés, je ne sais trop - me faudrait y réfléchir -, mais je crois que ces piqueurs révèlent leurs propres défauts, en affirmant pareille chose. Se faire dire sa vérité sans préjugé sentimental, ça aiguillone autrement mieux. Je voudrais pouvoir en être moi-même toujours capable !

Sinon, c'est joli, ce nom de Luntz. Je m'appellerais bien Judith Luntz, tiens. Mais je le retiendrai pour un personnage d'une histoire que je pourrais écrire.
Commentaire n° 1 posté par: marie danielle(site web) le 08/08/2007 - 20:37:05

Mon instituteur était un âne et il a participé, j'en suis persuadé, à mes difficultés scolaires, par la suite. L'art ne relève pas forcément de l'opposition à la société. C'est la société matérialiste qui s'oppose à l'art et lui nuit, et non l'art qui décide de s'opposer à la société, pour se transcender dans une superbe solitude qui finalement mène plus Van Gogh à se couper l'oreille, qu'à peindre ses beaux tableaux, qu'il doit à son génie propre, et non au mépris de son entourage. Pour moi, c'est sans appel. Je n'ai jamais eu besoin d'aiguillon ; j'ai toujours adoré dessiner et écrire. A la rigueur, ceux qui m'ont encouragé m'ont aidé ; les autres, pas du tout. Les beaux raisonnements qu'on peut tenir à ce sujet, je les rejette, en général.


Quant à la copie, je ne comprends pas. Je dessinais Hercule de mémoire et à ma manière, selon le sentiment que m'inspirait ce héros. Je faisais comme Schiller évoquant Guillaume Tell, ou Goethe évoquant Faust (toute proportion gardée). Personne n'est obligé de trouver des sujets absoluments nouveaux ; on peut traiter de vieux sujets à sa manière. L'important est qu'un sujet inspire, et non qu'il soit ancien ou nouveau. La prophétie vient de ce que, du sujet, on a tiré une essence grandiose. Mais cela ne dépend pas du sujet, en fait. Racine même a mis en scène tantôt de vieux sujets, tantôt des nouveaux. Cela n'a vraiment aucune importance.

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 09/08/2007 - 08:42:53
(Pour les astres, l'empire américain n'est pas encore clairement en déclin, vous savez ; mais combien même ! Le monde n'est plus ce qu'il était. Des choses nouvelles sont apparues ; d'autres ont disparu. Rien ne prouve que des Romains réincarnés devraient retrouver le sceptre de l'univers. Bien au contraire, on peut imaginer que leur karma les pousse à vivre dans une tout autre situation que dans l'Antiquité. Sinon, à quoi bon ? Ce serait une répétition mécanique qui ressortirait plutôt à l'enfer et au sort de Sysiphe.)
Commentaire n° 3 posté par: Ramiel(site web) le 09/08/2007 - 08:48:11
Les hasards heureux de l'escarpolette
ou The Swing, 1767
Jean-Honoré FRAGONARD
 
Commentaire n° 4 posté par: marie danielle(site web) le 09/08/2007 - 22:09:53
« Contre les grands avantages d'autrui, il n'est d'autre salut que l'amour. »

 ;-)
Commentaire n° 5 posté par: Odile le 09/08/2007 - 22:17:13

Un magnifique tableau, Marie Danielle. Oui, je vois bien l'artiste sur la balançoire, et les passions matérialistes ordinaires, en bas. Cela dit, l'artiste lui aussi doit manger. (On en a vu, parfois, tel Albert Cohen, se moquer des fausses élévations, des survolances, comme il disait, d'âmes qui se créaient de beaux mondes, mais qui ne planaient en fait pas plus haut que les autres ; c'est que la poésie a aussi sa satire.)


Malheureusement, Odile, l'amour est souvent un avantage que possède essentiellement autrui. Voyez la dame du tableau de Fragonard ci-dessus : elle est aimée de la lumière ; l'homme ne peut pas se hisser jusqu'à elle. Ô triste fracture entre l'âme, représentée par cette femme, et le corps, représenté par cet homme.

Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 09/08/2007 - 23:49:00
Z'êtes impayable, Ramiel. Enfin ...soupir...soupir..., les poétesses ont elles, leurs satyres... Quoique l'on se tienne plutôt le contraire pour dit. There's nothing like a free lunch.

Heureusement que la fréquentation des femmes est source d'honnêteté ! ;-)
Commentaire n° 7 posté par: marie danielle(site web) le 10/08/2007 - 00:18:46
Sinon, moi je préfère l'homme derrière, celui qui donne des élans.
Commentaire n° 8 posté par: marie danielle le 10/08/2007 - 00:20:04
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