J'aime beaucoup Scorsese, et je me faisais une joie de voir son dernier film, Les Infiltrés, dont j'ai déjà parlé, mais en réalité, j'ai été un peu déçu. Je ne pense pas qu'il puisse parler de la communauté irlandaise avec autant d'intérêt qu'il l'a fait pour les Italiens. Le pire est encore qu'il a toujours chanté New York, et que, cette fois, son film se passe à Boston, qui peut-être lui est moins familière. Quoi qu'il en soit, d'ordinaire, dans Les Affranchis et Casino, la trame policière n'est pas claire, et n'est présente qu'en toile de fond : il s'agit en réalité de faire le portrait d'une communauté, et, en même temps, d'évoquer une destinée, son élévation et sa chute. Or, dans Les Infiltrés, l'enjeu de l'intrigue est d'arrêter un gangster, Costello, et de trouver la taupe qui le renseigne, Sullivan. L'action est unique. C'est au contraire l'âme de la communauté irlandaise qui n'est qu'en toile de fond. Et de fait, Scorsese n'est pas réellement capable, pour les Irlandais, de saisir aussi bien des traits pittoresques que pour les Italiens. L'humour et même l'étrange, l'exotisme, sont bien moins présents dans Les Infiltrés que dans Les Affranchis. On le sentait déjà dans Gangs of New York, qui adopte le point de vue irlandais, aussi : sur cette communauté en particulier, Scorsese n'avait rien à dire de spécial. Il tombait dans les lieux communs habituels, qui ne sont pas vécus de l'intérieur, à mon avis. Car donner l'impression que les Irlandais, par exemple, vénèrent la figure de l'archange saint Michel d'une façon toute particulière, c'est banal, et, je crois, fallacieux : il s'agit là seulement d'un pendant au culte que les Anglais vouent à saint Georges. Comme les Italiens, les Irlandais vénèrent essentiellement la Vierge, ou en tout cas, c'est ce qui les différencie des Anglais. Leur fierté nationale, Joyce en parle, est blessée surtout par les moqueries dont le culte marial fait l'objet parmi les anglicans. Pour saint Michel, patron des guerriers, et avatar (au plus haut des cieux) de saint Georges, je suis sûr que les Anglais se montrent infiniment plus compréhensifs. Mais Scorsese, en tant que ressortissant de la communauté italienne, a voulu voir une différence entre les Italiens et les Irlandais, pour montrer qu'il mesurait les écarts entre soi et les autres, et en l'occurrence, il s'est égaré, rapprochant, finalement, les Anglais des Irlandais, déjà parce qu'ils ont une histoire commune, et faisant des Irlandais des Anglais de religion catholique, somme toute. Or, il ne s'agit pas seulement de cela. Dans Gangs of New York, le portrait du méchant, rattaché à la tradition anglaise (et joué par un formidable acteur), est bien plus réussi que celui du gentil : Scorsese connaît mieux la tradition anglaise que l'irlandaise, et cela n'a rien d'étonnant, puisqu'en plus d'être d'origine italienne, il est tout simplement de langue et donc de culture anglaises. Lui-même ne s'aperçoit pas à quel point il en est ainsi, comme c'est souvent le cas des Américains, qui font valoir leur communauté, laquelle se réfère en réalité à la famille, et n'a pas de structure instituée (mise à part religieuse) qui puisse réellement donner corps à ce sentiment. Sur ce plan, le communautarisme américain est assez un mythe, et la différence avec la France, moins grande qu'on ne le croit, en fait. L'Etat fédéral ne subventionne pas non plus les religions, aux Etats-Unis ; d'ailleurs, il ne subventionne pas grand-chose : c'est en quoi il est réellement égalitaire ; il ne différencie pas les religions des activités culturelles associatives en général. La langue anglaise reste officielle, et le système démocratique laisse les communautés pratiquer leurs habitudes, mais en les vidant de leur substance, puisque la structure fédérale, de langue anglaise, domine tout, et a droit sur tout. Ensuite, il existe, peut-être, une âme du sol, mais qui n'est ressentie que confusément, et n'a été pleinement exprimée que par les Indiens. J'y vois des échos chez Lovecraft, ou dans un film comme Shining. Le thème des sépultures indiennes qui déclenchent toute sorte de phénomènes étranges est récurrent. Or, personnellement, je crois que le thème du Natif, tel que le conçoit Scorsese, se mêle, plus ou moins consciemment, dans son esprit, à cette nature primitive du sol américain, et aux mœurs des indigènes que les premiers colons ont rencontrés, voire auxquels ils se sont mêlés, eux-mêmes. De fait, dans Gangs of New York, Bill the Butcher est un Anglais, mais il a une tête de Sioux, au delà de son air guindé d'immortel Oncle Sam. Sa cruauté rappelle les rites d'initiation des Hurons, ou les tortures rituelles par lesquelles les Indiens s'efforçaient de s'emparer de l'âme de leurs ennemis, en les remplissant d'une forme d'épouvante définitive et absolue. (L'ennemi qui surmontait sa peur et méprisait sa propre chair demeurait vainqueur : le stoïcisme moqué par Fenimore Cooper avait pour corollaire la foi en un monde supérieur, accueillant les guerriers vaillants sous une forme purement psychique.) Or, Bill fait lui aussi régner la terreur en raffinant la manière dont il répand le sang. Et il n'a pas peur de sa propre mort, regrettant seulement de n'avoir pas pu être tué comme un guerrier authentique doit l'être : c'est un vrai Indien qui parle anglais, en réalité. Je ne sais pas dans quelle mesure Scorsese s'en est clairement rendu compte. Son discours sur les communautés est quand même un peu vaseux, si ses films sont énergiques et pleins de figures qui parlent vigoureusement au spectateur. Il a le sens de la liturgie cinématographique : c'est une âme ardente. Il en sort toujours quelque chose.
Commentaires
http://www.radio-canada.ca/radio/profondeur/RemarquablesOublies/Shanawdithit.htm
Shanawdithit, la dernière des Béothuks
Il faudrait voir ce qu'il en était de la tribu habitant l'actuel Etat de New York. Je pensais aux Hurons. Mais les Sioux, je crois, ou les Apaches, avaient des rites d'initiation assez durs, parce que les guerriers devaient apprendre à supporter la douleur. Ils étaient suspendus par leur chair à des crochets, et on dit que dans certains lieux, peut-être plus sur la Côte Ouest, il y en a qui perpétuent cette tradition en ville même. Je pense que Fenimore Cooper a quand même globalement montré que les Indiens, notamment les Algonquins, sans être forcément "barbares", s'efforçaient de vaincre la douleur et de rester stoïques en toute occasion, qu'ils tâchaient de vaincre la chair en la méprisant. Or, cela pouvait passer (mais pas obligatoirement, sans doute) par des rites liés au sang. Cela dit, plus au sud, des Indiens prenaient des produits issus des plantes, comme le peyotl, qui attaquent l'organisme, et donc en libèrent l'âme sans verser le sang ; mais l'organisme en souffrait quand même. Les Aztèques, on le sait bien, ont pratiqué des sacrifices assez sanglants, aussi. Il y a, bien sûr, toute sorte d'Indiens, mais leur vie n'était pas forcément facile ou idyllique, et leur façon de se battre à mains nues, au corps à corps, était également, pour les Européens, une manière plutôt sanglante d'appréhender un combat : on était sûr d'avoir directement, et au sens propre, du sang sur les mains. François-Xavier Garneau, dont j'ai lu les écrits historiques, ne parlent pas de rites d'initiation ou sacrificiels sanglants, mais, par exemple, raconte que les Indiens combattaient en se donnant des coups de massue sur le crâne : ces massues étaient des pierres attachées à des manches de bois ; on en voit dans les films. Or, si Garneau mentionne ce fait, c'est sans doute parce que cette manière de se battre lui apparaît comme particulièrement dur : la faculté de tuer l'adversaire repose alors tout entière sur la force et le mouvement du bras qui tient l'arme ; on ne peut se fier à une mécanique, comme dans le fusil, ou même au tranchant d'une lame : tout est laissé à l'action du guerrier. Cela dénote nécessairement une âme d'acier, chez les combattants. Et je crois que Bill the Butcher est peint comme ayant cette âme d'acier, face au sang qu'il répand. Du reste, Scorsese ne présente jamais d'Indiens, à l'écran, comme s'ils n'avaient jamais existé, surtout pas à New York. Est-ce que cela n'induit pas que, confusément, il les confond avec les "Natifs" ?
Parlant des Français, je ne l'ai pas fait dans le but de nier les réalités historiques des Indiens,mais plutôt dans une tentative de mise en relief de cette idée que nous avons tous ancrée dans nos têtes de la sauvagerie des Indiens, idée qui, du coup, fait paraître les violences des autres comme plus... acceptable ...parce que "civilisée"...?
...mais bon lundi matin (je file au pieu) !
J'espère que vous avez bien dormi...
Mais vous auriez pu voir une maladresse, dans ma réponse : "plutôt" et "de préférence", à propos d'une même chose, c'est pléonastique.
Sinon, pour la maladresse, c'était inutile de vous démonter de ma part, vous vous remontez tout seul !!
Pour vous dire que votre espoir a été comblé...
Le nous est de trop. Du moins dans cette phrase.
Comment avez-vous fait ? Avez-vous matérialisé le robot électronique I-Ramiel ?
Sinon, ô Marie Danielle, on dit : "vous nourrîtes" ; c'est un verbe du deuxième groupe.
Scorses a-t-il dit avoir cherché expressément à cerner l'esprit ou la culture de la communauté irlandaise ? Je demande, au sens où ce motif, pour aussi important qu'il paraisse, pourrait lui avoir surtout servi de support, de toille de fond, pour traiter d'autre chose ?
Quant à votre association de Bill the Butcher avec les Indiens, ça fait du sens au moins pour certaines nations, mais si j'en crois l'anthropologue Serge Bouchard qui nous en entretient fort bien, ça n'est pas également représentatif. Autrement dit, on aurait tort de généraliser. D'ailleurs, si ça vous dit d'aller écouter l'histoire de <a href='http://www.radio-canada.ca/radio/profondeur/RemarquablesOublies/Shanawdithit.htm">Shanawdithit</a>, la dernière des Béothuks de l’île de Terre-Neuve, vous découvrirez que les barbares dans l'histoire se sont avérés être surtout... des Français.