Durant mon récent voyage en Bretagne, j'ai lu La Légende de la Mort, d'Anatole Le Braz - une des deux bibles de la Bretagne, avec le Barzaz Breiz. C'était un beau livre, mais parfois un peu répétitif. Le Braz adopte systématiquement, pour expliquer les phénomènes surnaturels, l'explication issue de la théologie catholique, qu'il s'agit de morts qui cherchent le chemin du paradis et qui ne le trouvent pas. Du coup, leurs mânes errent sur terre. Mais beaucoup d'histoires qu'il raconte auraient pu se rapporter à des fées, des anges, des lutins. En Savoie, pareillement, beaucoup de paysans pieux assimilent les lutins malicieux qui tourmentent les foyers à des revenants en mal de salut. Le Braz tombait dans ce travers, de vouloir justifier son merveilleux par la doctrine du catholicisme. Ses contes deviennent donc plutôt du fantastique, en ce qu'ils sont détachés de la vie : ils expliquent des bizarreries, mais ne donnent pas de socle à la vie ordinaire. Ils restent dans la pure sphère morale. Le Braz assurait que les Bretons entretenaient avec la mort un rapport particulier parce qu'ils étaient des Celtes. Je n'y crois guère. J'ai lu beaucoup d'écrits de l'Irlande et du Pays de Galles, et je n'ai rien remarqué de tel : le rapport avec la mort ne m'a pas paru plus important qu'ailleurs. Qu'avaient les Bretons, pour raconter autant d'histoires sur la mort ? En fait, à mes yeux, ils avaient surtout Le Braz. Il était lui-même pieux. En ce sens, il était breton : la Bretagne est restée attachée à la foi des ancêtres. Toutefois, le livre est bien composé. Plus il avance, plus donne le sentiment que le vrai mythologique perce. La fin propose un merveilleux conte sur un prêtre qui revient d'entre les morts conscient de l'état de son âme entachée d'un vœu non accompli ; il s'assied sous son châtaignier habituel, et ses yeux sont dits lumineux. Il s'adresse à son disciple, pour l'emmener visiter le royaume des morts. Cela rappelle alors Obi-Wan Kenobi, tout scintillant, demeuré vivant dans les nappes de la Force, et guidant depuis cette nappe son jeune disciple vers le Bien ultime ! Ce disciple se rend, donc, dans l'au-delà. Il rencontre des démons, ainsi que d'étranges figures, apparaissant successivement, mais sans lien apparent entre elles. L'explication en sera donnée ensuite par le prêtre défunt qu'il devait sauver. Et pendant son voyage d'un mois, le jeune homme aura laissé se dérouler plusieurs siècles sur terre. C'est un conte réellement celtique, pour le coup : les Celtes affectionnent les visions grandioses qui se succèdent sans lien apparent ; ils n'aiment pas en faire des récits dominés par la chronologie, la relation mécanique de cause à effet. Leur rapport au temps est souvent singulier : les vraies causes brouillent l'enchaînement apparent. L'entendement reste aux marges de l'au-delà, tel qu'il est perçu ; les explications ne peuvent être données qu'après, un peu comme dans la cosmogonie de Teilhard de Chardin ! (Qui sait si celui-ci ne descendait pas des vieux druides arvernes, si prestigieux en leur temps ?) Le Braz termine son recueil en fanfare : il force alors l'admiration. Il composait remarquablement. Son style cristallin et pur, qui n'a l'air de rien, préfigure celui de Guillevic, dont je reparlerai. Ce qui est profondément breton, dans l'ensemble de son livre, aussi, c'est le cadre, qui se dessine par touches successives : les grèves, les bois pleins de pins et de fougères, les montagnes petites, le vent, les champs, les crêpes qu'on fait sauter le soir dans les chaumières, la dureté de la vie ; c'est un tableau complet de la vie de la Bretagne, en tant qu'elle est une province. Cela a un grand charme, qui me rappelle les écrits d'Amélie Gex. Les quelques citations en breton achèvent de former la poésie générale à l'ouvrage, simplement augmentée par tous les morts qui reviennent. C'est déjà digne de Giono. On vit dans l'âme d'un peuple. C'est ce qui est beau.
Commentaires
Sur l'aspect celtique du rapport à la mort, se souvenir que Bretagne et Irlande ont pris des voies opposees. L'une a maintenu ses traditions par l'Eglise, l'autre les a vues christianisees par l'Eglise . Le vieux fonds celtique n'en est pas moins present, avec la presence du passage par l' Enfer liquide, qui revient frequemment, dans le thème de l 'epreuve par l'eau -les deux amls et l'epreuve de l'etang- Il y a surement d'autres occurences paiennes- Ce tres etrange conte nomme Le Vieux, par exemple: de qui est-il vraiment question? mais le temps me manque pour les déplacer. Sachez seulement qu'elles sont utilisees par le substrat chretien, et qu'il faut les chercher. Il n'est pas non plus indifferent que certains contes, et pas des moindres, se situent au Menez Hom, non loin du Yeun Elez, donc des Enfers Bretons. Enfin, il faudrait une typologie des personnages hors normes - Princesse rouge, etc- pour voir quelles divinites dechues se cachent la dessous.
Merci pour ce complément d'informations. Le Braz, je pense, n'était pas mécontent de voir interpréter les fables sous un angle chrétien : cela lui plaisait. On sait bien que Hersart de La V., lui, refusait d'admettre que les interprétations chrétiennes qu'il entendait fussent justes. Finalement, il n'a pas manqué d'esprit critique. Car celui-ci ne débouche pas nécessairement sur le rationalisme, ou le matérialisme, contrairement à ce qu'on croit.
Pour les divinités, elles passent bien sûr par un stade celtique, mais en France aussi, car le folklore se fondait sur des traditions populaires. Nerval, pour Paris, parle de l'Homme rouge. Cependant, les Romains ont établi des rapports que je ne crois pas artificiels, entre les divinités celtiques et les leurs : ils ont reconnu qu'il s'agissait des mêmes forces mystiques au sein de l'univers.
Pour l'enfer et l'eau, c'est intéressant. Cela dépend de la forme, toutefois, car l'enfer des Grecs contenait aussi des fleuves, et l'enfer chrétien se fondait, pour les représentations, sur les enfers précédents.
Cela dit, Hersart montre que les Bretons défendaient leurs saints contre les Français, qu'ils assimilaient eux aussi leur religion à leur nation : ils avaient des saints spécifiques, qui n'étaient pas ceux des Français. Tout le monde est dans le même cas, du reste. Le catholicisme a aussi créé des divinités locales. Les religions et les nations se sont partout confondues, à mon avis.
Sur les enfers celtiques, belle analyse dans Christian Guyonvarch et Françoise Leroux à propos de la Ville d' Ys, assortie d'un sérieux réglement de comptes avec le texte de La Villemarqué. in La Ville D' Ys, Ouest france éditions.
Sur Le Braz et son évolution, ne pas oublier le choc que représenta le naufrage et la mort de onze membres du clan sur les récifs de l' Enfer de Plougrescant, postérieurement à la parution de la Légende. " Ils ont crié toute la nuit, mais les gens ne sont pas sortis les secourir, craignant qu'il ne s'agisse d'esprits."
" Dans le Yeun" , in Paques d'Islande, propose ainsi deux versions d'un meme récit, l'un hagiographique et miraculeux, l'autre, une sorte d'explication sans mystère . - Bouquins, Magies de La Bretagne, 1-La position de Le Braz à l'égard du christianisme ne me parait pas très différente de celle de Renan. On respecte les traditions religieuses, quitte à y chercher le fonds celtique, parce que l' eglise est très respectable en Bretagne,et qu'elle a formé l'essentiel de la population.Et, comme on s'est inscrit dans la génération qui a tué le père, on s'interdit de reprendre ses méthodes. Cela dit, Hersart était un fervent catholique, on le trouve dans le pélerinage légitimiste de la Salette de 1876. Mais il a un peu trop tendance à fabriquer les textes qui l'arrangent . A quelle prise de position faites vous référence concernant ce mépris des interprétations chrétiennes et cette querelle, immémoriale, des Saints interdits par les méchants français?
J' ai lu Morissette il y a bien longtemps. Je suis assez d'accord avec ce que vous dites. C'est du fantastique froid, au mieux. Des souvenirs anciens de Dans le Labyrinthe m'empechent d'etre entièrement négatif. A noter la phrase du romancier à son brillant exégète: " Vous m'avez sauvé du symbolisme". C'est donc que ce tenant d'une impossible neutralité romanesque voulait signifier quelque chose malgré lui...
M. Court
Oui, un refus possible du symbolisme intellectuel, ou conceptuel, défini à l'avance, ne reposant sur aucun ressenti personnel. Celui qui surcharge certains romans trop classiques, ou même la poésie de Mallarmé. Cela dit, chacun, en reprenant contact avec un rapport secret entre les choses, peut l'exprimer à sa façon, et créer des symboles qui n'apparaissent comme tels qu'à lui seul. Et cette liberté réclamée par Robbe-Grillet, je l'apprécie, et je lirai certainement un de ses romans. Mais au vu des principes conscients que défend Robbe-Grillet, il m'a paru qu'il était plus proche de Cronenberg que de Lynch, en fait.
Pour la ville d'Ys, j'ai surtout lu un roman de Georges-G. Toudouze que j'ai trouvé très bon. Il m'a semblé que la cité qui se dressait, chez Homère, sur l'île des Phéaciens, et transformée en gros rocher par Jupiter, est assez comparable. Les montagnes de Savoie recèlent aussi des cités de fées dont les portes s'ouvrent chaque année, dans la nuit de Noël, vous savez : et un trésor immense est alors entrevu, et comme à portée de main. C'est un motif qui n'a rien de bien particulier. Je veux dire : je ne vois pas ce qu'il a de propre à la Bretagne. La mer est présente, bien sûr ; mais chez Homère aussi.
Pour Hersart, il s'exprime comme je l'ai dit dans le Barzaz Breiz. Il défendait la foi catholique parce qu'elle était plus bretonne que les idées révolutionnaires ; les saints bretons contre les Français, à la fin du Moyen Âge ; les druides contre les chrétiens, peut-être même, à la fin de l'Antiquité. Pour le second point, par exemple, je me souviens d'une chanson au sein de laquelle les Bretons se plaignent que bientôt ils ne pourront plus adorer leurs saints spécifiques. Dans l'Argument précédant la chanson "Les Bleus", on trouve, pour le premier point : "Les Bretons, dont la royauté absolue avait opprimé les pères, dans sa force, comme indépendants, voulurent la défendre, comme royalistes (...)." Pour Hersart, le positionnement politique ou religieux des Bretons vient systématiquement de leur volonté de défendre leur indépendance, leur souveraineté, ou leurs libertés : il n'a rien de constant sur le plan idéologique. Il naît de leur patriotisme, et non d'un dogme conscient.
Et de fait, le catholicisme de Le Braz est à mon avis assez différent de celui des Bretons médiévaux : il a suivi l'évolution du catholicisme même. Mais il est constant que les Bretons, jusqu'à Renan, se sont réclamés du catholicisme. Et maintenant, ils votent à gauche, et se réclament de la laïcité, sans doute. A la mode de Guillevic, je dirai. Hersart dit que les Bretons se défendent eux-mêmes, tels qu'ils sont.
Oui, le roman de Toudouze, les Derniers Jours d'Ys la Maudite est un excellent livre d'aventures auquel je dois bien des souvenirs d'enfance, mais la thematique celtique en est proprement evacuee au profit d'un dualisme manicheen digne du livret de l'opera du meme nom entre m&echant paganisme et bons chretiens. Le caractere aquatique du mythe, avecl' autre monde liquide et la figure de Dahut- Ahes est completement efface. La querelle des Saints Bretons ne remonte pas à La Villemarqué, et la pièce des Bleus est probablement fabriquèe à partir de deux pieces collectees, une en cornouaillais, l'autre en Vannetais. On a jamais retrouvé le modele de la seconde, et les vides du carnet de collecte sont plus que genereusement remplis. C'est une relation ou sont projetées les images qu'un Legitimiste peut se faire de la Revolution.Elle est donc à prendre avec prudence, selon Donatien Laurent/ L'argument que vous avez ne correspond pas au mien- j'ai l'edition de 1867 reproduite par Perrin-, mais l'antienne qu'elle reprend et que vous citez n'est pas specifiquement bretonne. Elle est contre-révolutionnaire. Pour les contes, je suis d'accord. il n'y a pas nécessairement une originalité des themes propres à la Bretagne. Luzel s'en etait aperçu en constatant que certaines histoires qu'il supposait celtiques avaient leur quasi equivalent dans la tradition russe. Et, comme il était l'honneteté meme, il l' a dit dans ce qui a été publié de son vivant, ce qui n'a pas été le cas des autres. Le mythe celte a fait le reste. Il est plus honnete de dire qu'il colore encore certains contes, et surtout les marins et iliens, que de tout lui attribuer.
Oui, Hersart de La Villemarqué a réinventé la Bretagne : on peut le dire. Pour les saints bretons, j'ai retrouvé la référence ; il s'agit de la chanson "Les Jeunes Hommes de Plouyé" ; les Bretons de la campagne, dit Hersart, s'y révoltent contre ceux de la ville, favorables à la France. En effet, les nouvelles lois, promulguées par le nouveau pouvoir, contraignent les paysans à se déplacer ; ils s'écrient, donc : "Adieu, nos pères et nos mères ; nous ne viendrons plus désormais nous agenouiller sur vos tombes ! / Nous allons errer, exilés par la force, loin des lieux où nous sommes nés, / Où nous avons été nourris sur votre coeur, où nous avons été portés entre vos bras. / Adieu, nos saints et nos saintes ; nous ne viendrons plus vous rendre visite : / Adieu, patron de notre paroisse ; nous sommes sur le chemin de la misère."
Donc, ici, le paysan breton est attaché à ses saints locaux, et non au catholicisme en général : car on l'exilait pas en terre non catholique !
Un écho assez clair s'en trouve dans la chanson suivante, "Le Siège de Guingamp" ; l'histoire en est que les Français assiègent Guingamp, mais que la sainte patronne de la cité, qui est la Vierge Marie elle-même, intervient pour sonner les cloches : l'apparition frappe de stupeur les Français, qui, face à ce miracle, se convainquent que Dieu est avec les assiégés, et s'enfuient. Or, de nouveau, on ne peut pas dire que les Français d'alors n'étaient pas catholiques. Hersart le savait bien. D'habitude, ce genre d'histoires, dans la Légende dorée, se fait quand des chrétiens sont assiégés par des païens. On peut en tirer que pour Hersart, la religion, en Bretagne, était l'émanation de l'âme nationale bretonne. Ou que les Bretons, dans leur aspiration à la liberté et à l'indépendance, étaient regardés par les dieux d'un oeil bienveillant.