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Vendredi 17 Août 2007

J'ai lu récemment un ouvrage que Bruce Morrissette a consacré jadis aux Romans de Robbe-Grillet ; mon père l'avait trouvé dans de vieux cartons, au sein d'une maison abandonnée. En effet, parcourant le catalogue de l'exposition consacrée à Paris à David Lynch, je lus des allusions à cet illustre romancier, de la part d'un des professeurs d'Histoire de l'Art qui commentaient les œuvres du cinéaste américain. Cela m'a donné envie d'en savoir plus, n'ayant jamais rien lu de Robbe-Grillet.

Je vois maintenant qu'il était légitime de comparer les trames non linéaires, la distorsion du temps, et le mélange indistinct entre images intérieures et perceptions extérieures, dans certains films de Lynch, et les idées de Robbe-Grillet sur le roman. Je crois qu'il y a des points communs, mais aussi des différences fondamentales.

L'obsession des insectes gros ou agités est certainement un point de convergence, par exemple. Mais ce qui fait diverger les deux conteurs, c'est le dogmatisme. Lynch s'est toujours défendu de pratiquer une chronologie non linéaire par idéologie, ou parce qu'il l'avait décidé, à partir d'une doctrine clairement définie. A ses yeux, ce sont les idées mêmes qui disent où elles veulent aller. Selon leur nature, la trame peut être linéaire ou non. Dans A Straight Story, le titre indique assez que l'histoire devait être linéaire. Et il en est ainsi, probablement, parce que, sur le plan moral, les choses étaient nettes : la motivation du personnage principal était pure, droite, et ne pouvait provoquer de distorsion majeure dans sa perception du réel.

Et déjà, on sent que Lynch a une moralité, qu'il cache, mais qui existe bien. Il l'a déclaré : pour lui, si on regarde l'ensemble de l'univers, au-delà de l'angle de vue restreint de chacun, le monde ne fait pas peur : il a une profonde unité ; il est cohérent. Or, Robbe-Grillet dit finalement le contraire : chaque être humain, affirme-t-il, a sa temporalité propre. Foin du temps des horloges, par conséquent !

Il faut admettre que c'est plutôt ridicule : les horloges ont commencé par imiter le temps créé par les astres, le cycle des jours et des nuits ; or, il est commun à tous. Qu'ensuite le temps tel que l'expriment des machines réglées partout selon les mêmes conventions apparaisse comme théorique et artificiel peut provoquer, chez l'individu, le sentiment de distorsion d'une façon légitime, mais comme Lynch le suggère, le temps vrai peut être retrouvé en gagnant un lieu qui s'étend au-delà de la perception ordinaire. La convention en a historiquement émané, du reste : elle n'est pas aussi arbitraire qu'on le prétend.

Pareillement, au fond des fantasmes matérialisés des films de Lynch, se meuvent des entités qui en réalité ont une existence propre : ce sont des figures karmiques, mais confusément perçues, et qu'incarnent des personnages étranges, symboliques, comme sortis d'un songe, d'une vision. Le fantasme touche à d'authentiques secrets, même s'ils ne sont pas réductibles à une doctrine religieuse prédéfinie. On reconnaît tout de même des concepts traditionnels, çà et là. Mais cela reste diffus. Les cartes sont brouillées, par rapport aux représentations traditionnelles du monde occulte ; Lynch redéfinit leur forme, leur image, et, ce faisant, les revivifie. C'est qu'il les fait resurgir d'un ressenti face à une trame : il ne les impose pas depuis son intellect.

Or, Robbe-Grillet se refuse, tout de même, à donner à ses corrélations singulières une valeur symbolique : au début, cela fonctionne comme chez Lynch, mais ensuite, cela diverge. Pour le romancier, les objets rapprochés entre eux n'ont pas de vraie relation intrinsèque. Or, cette forme de matérialisme mystique, qui s'enracine dans les théories d'Einstein, n'est pas réellement reprise par Lynch, je crois. Ses références intellectuelles ne sont pas forcément les penseurs modernes. On sait bien qu'il pratique le Véda et le Ramayana. La distorsion du temps est une possibilité donnée à l'art, et il l'exploite complètement, mais en aucun cas il n'eût pu en faire un dogme.

Chez Robbe-Grillet, les mondes rêvés ou vécus se mêlent, certes, mais il n'y a pas derrière cette confusion une forme de chaleur intérieure qui paraît arracher l'âme à ses cauchemars, et la libérer du temps. Robbe-Grillet paraît plutôt établir des lois froides et mathématiques qui créent un sentiment de prison éternelle. Il faudrait que je le lise, pour m'en rendre mieux compte. Ce dont je suis presque certain, c'est que la fée lumineuse et colorée, si belle, si faussement kitsch, de la fin de Wild at Heart n'a pas d'équivalent chez Robbe-Grillet. Le fantastique m'y paraît plus démoniaque.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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