J'ai achevé la lecture d'un petit livre d'Albert Cohen, Carnets 1978. C'est très émouvant. Tout près de sa fin, le grand écrivain cherche des raisons de croire à une vie après la mort, et n'en trouve pas. Il songe à ceux qu'il a aimés et qui ont trépassé, sa mère, son grand ami Marcel Pagnol, et il se demande s'il va les retrouver. Il a des rêves très étranges, et très beaux, comme visionnaires, et dignes de David Lynch : ils créent des images animées par un feu poétique profond et puissant ; il a aussi des visions éveillées, encore plus belles, et nourries de figures mythologiques parfois explicites. Mais il ne sait pas s'il doit leur accorder foi, et il préfère même généralement s'y refuser, un peu comme Lovecraft face à ses inventions propres, qui furent pourtant inspirées et d'une originalité incomparable. De fait, Cohen voulait rester du côté de l'intelligence, de la science. Donc, il tendait au matérialisme. Il regardait la succession apparemment fortuite des espèces, au sein de l'Evolution, ce qui motivait les vivants, et leur inéluctable fin dernière, leur effacement définitif de l'univers, et il versait des larmes. Il avait peur : était très tourmenté. La mort l'épouvantait. Il ne se consolait pas. Rien de ce que les religions pouvaient lui dire ne parvenait à le convaincre. Et Dieu était désespérément silencieux. Il se moquait avec un humour élégant, mais âpre, de toutes les petitesses humaines, dérisoires face à la Destinée, et de toutes les illusions qu'on pouvait créer pour se dissimuler sa propre mort. Il essayait, pourtant, de se raccrocher à la foi par le biais du judaïsme de ses ancêtres, dont il adorait les rites sacrés - tout comme le peuple auquel ils étaient destinés, bien sûr ! Néanmoins, cela ne lui paraissait pas réellement prouver l'existence de la Divinité. Il se moquait de ses propres illusions, quand son grand-père était parvenu, alors qu'il était tout jeune, à le transporter de fierté, en lui racontant qu'il était descendant d'Aaron, le frère de Moïse, et avait, à ce titre, une puissance sacerdotale spéciale. Il trouvait cela beau, mais n'y croyait plus. Il avait un sens profond de la poésie, de ce qui anime émotionnellement les images. Il a composé un petit texte sur l'enterrement de son cœur : il respire la fraîche et pure féerie. Des clowns semblables à des lutins viennent à cet enterrement, et ensuite, de la tombe, un éclair jaillit et fond dans le ciel, après avoir soulevé le couvercle. C'est la Résurrection. Ce conte écrit avec spontanéité eût pu le guider : mais il ne prenait pas cette fantaisie au sérieux. En revanche, ce qu'il prenait vraiment au sérieux, c'était l'universelle faculté d'empathie de l'âme humaine. Il compatissait avec tous. Même avec les méchants, comme Pierre Laval : il se mettait à sa place. Et il affirmait que, sur Terre, la seule manière de s'aimer les uns les autres d'une manière concrète et authentique, était cette faculté de l'âme à partager le sort de tout être humain. Ô comme il avait raison ! Ô comme il voyait juste ! Et pourtant, est-ce conforme au matérialisme comme doctrine ? Pas du tout, si on y songe bien. Sur le plan objectif et physique, une âme n'est pas censée sortir du corps de son propriétaire pour aller voir ailleurs. A cela, je crois, Cohen n'avait pas pensé. Il croyait que l'âme pouvait voyager, se déplacer d'un corps à l'autre, et qu'elle se reliait à l'humanité tout entière, mais il n'en a pas tiré l'idée qu'en ce cas, elle avait une existence indépendante de la corporéité, ou pouvait en avoir une. C'est étrange. C'est typique du communisme généreux d'un Louis Aragon, aussi. On admet sans s'en rendre compte une forme de merveilleux social qui en réalité peut aussi bien fonder, si on se délivre des idées imposées par l'intelligence, une mystique plus globale. J'ai une sympathie réellement infinie, pour Albert Cohen, qui fut un immense artiste, un immense écrivain. Et un homme vraiment, parfaitement fraternel.
Commentaires
Je ne crois pas à la foi miraculeuse qu'attendait Cohen de Dieu : il priait pour que Dieu lui donne la foi. Je ne crois pas non plus, néanmoins, à l'acte de foi comme fruit de la volonté : Cohen se moquait d'une telle foi, et il avait parfaitement raison. On n'a pas foi d'une manière sincère simplement parce qu'on en a envie. Ce que je crois, c'est que Cohen aurait bien voulu avoir la foi, mais que le monde ne lui paraissait pas laisser de place à la divinité. Or, je dis, moi, qu'il accordait bien une place à la divinité, en réalité : que le monde tel qu'il le concevait lui laissait une place ; simplement, il ne s'en est pas rendu complètement compte, parce que cette place ne correspondait pas forcément à la vision qu'il avait de la divinité. L'âme humaine qui partage intérieurement le sort de toute l'humanité, c'est bien un aspect de la divinité, bien que cela ne soit pas toute la divinité : c'est la divinité dans son aspect humain. Or, je dis que, par la pensée, il est possible de trouver la divinité au delà de ce visage humain qu'elle peut avoir, mais à condition de partir de ce visage.
La pensée est bien le fruit de la volonté ; mais en soi, elle n'est pas la volonté. Il est donc faux, à mon avis, que pour moi, la foi soit une question de volonté.
Sinon, je pense que Teilhard de Chardin était aussi quelqu'un de profondément fraternel.
Pour le cerveau, je songeais aux phénomènes dits paranormaux. Mais aussi à ce que l'on qualifie d'intuition prémonitoire. Les phénomène non expliqués, quoi. La compréhension des autres passant par le concours de ces 3 présumées instances : cœur, esprit et âme. Car le cœur est souvent loin, trèèèèès loin de suffire. Sinon, on en cause, là, mais il mimporte peu de comprendre ces choses, et puis ce n'est pas comme si cela favorisait l'avènement de cette magie en soi.
Autrement, les frères Coen seraient-ils de sa parenté, savez-vous ?
Je ne sais pas. Les Cohen sont tous, en principe, descendants directs d'Aaron, mais il vivait il y a plus de deux mille ans.
Je ne pense pas que Cohen avait besoin de quelque chose en plus : il pouvait simplement partir de l'expérience qu'il avait. Si l'âme peut vaincre l'espace, en partageant le sentiment d'autrui, cela ne montre-t-il pas qu'elle n'est pas forcément liée au seul cerveau, qu'elle n'est pas nécessairement enfermée dans un crâne ? Or, la vraie question d'Albert Cohen n'était pas de croire en un dieu abstrait et général : en fait, il avait peur de la mort, et de sa propre complète et totale disparition, de son propre anéantissement. Il ne voyait pas comment l'âme pouvait survivre à un cerveau qui se dissolvait après la mort. Je dis qu'il y avait une piste : si l'âme peut vivre dans le corps d'autrui, eh bien, c'est qu'elle peut se prolonger au delà de la dissolution du cerveau, aussi. En effet, le problème de Cohen était qu'il ne trouvait pas d'argument logique en faveur de la survie de l'âme au-delà de la dissolution du corps. Il ne cherchait pas réellement à pouvoir proclamer sa foi en Dieu à la face du monde : il s'en moquait totalement ; il s'inquiétait pour sa propre destinée, car il était déjà âgé, et il voyait la mort inéluctable s'approcher à grands pas.
Pour moi, "âme" et "coeur" sont quasi synonymes, ou l'un est l'interface de l'autre, si vous voulez. Quant au cerveau, il permet surtout d'avoir bien conscience de ce qu'on ressent ; mais je ne crois pas qu'il soit le point de départ du sentiment : pas du tout. Je crois plutôt que l'âme suit le battement du coeur : elle est attachée au coeur sans y être enfermée. En alternance, elle se déploie, puis se contracte, selon ce que fait le coeur. Cela, pour la partie mécanique de l'âme, son assise pulsionnelle. Ensuite, cependant, elle ne se déploie pas forcément au hasard, ni, même, ne se concentre forcément au même point, en soi. Cela peut dépendre de beaucoup de choses. De particularités physiologiques, bien sûr, mais aussi des idées qu'on peut avoir, de ce qui est dans le cerveau, et qui a bien une influence sur l'âme, si ce n'en est pas nécessairement l'origine.
Je ne prête pas autant de vertu au cœur que vous le faites. Qui n'a pas prétendu aimer et agir avec envie, jalousie, méchanceté même ? Ces cœurs-là sont comme l'enfer : pavés de bonnes intentions.
Cela vient justement de ce que le cerveau dit aimer, mais que le coeur ne suit pas. Seul le coeur peut aimer : le cerveau n'y peut rien. C'est ce que dit, en substance, Albert Cohen, avec raison.
Les coeurs sont liés entre eux, parce que leur rythme n'a rien de réellement particularisé. La vérité est que tout rythme corporel est issu des grands rythmes cosmiques. Les coeurs qui battent à l'unisson permettent de partager un sentiment. On ressent ce que ressent l'autre. L'âme voyage par le biais du coeur. Le sentiment qui habite le coeur n'est pas clos sur lui-même comme peuvent l'être les pensées qui sont enfermées dans le crâne. Ce qui vit dans les bustes n'est pas enfermé dans le corps : cela n'épouse pas la forme du corps.
La sphère des sentiments a réellement la forme d'une sphère. Or, dans le corps humain, il n'y a que le crâne qui soit dans ce cas. Les pensées seules se trouvent individuellement complètes. Quant aux sentiments, ils forment une sphère qui peut dépasser de très loin la forme corporelle. Leur centre, ou plutôt, leur point d'appui est le coeur qui bat, et cette sphère, qui n'est pas matérialisée, est d'une dimension variable, et n'a pas du reste la forme figée d'une sphère parfaite. Elle peut être ovale, ou autre chose. Elle peut aussi être plus petite que le corps, en fait. Ou s'étirer dans différentes parties du corps.
Il n'y a que le cerveau, qui soit enfermé dans le crâne, et seules les pensées sont closes sur elles-mêmes. Voilà pourquoi les pensées qui déclarent qu'on aime son prochain mentent. Le partage qui se fait selon une doctrine ne veut strictement rien dire, et Cohen l'a magnifiquement proclamé. Ce qui correspond à un partage véritable, concret, c'est la faculté de ressentir ce que ressent l'autre, de placer la bulle malléable et déplaçable de ses sentiments dans le corps de l'autre, de ressentir, par exemple, sa souffrance (physique aussi bien que morale) en soi.
Cohen ne donne pas du sentiment, de l'âme, une image aussi étrange, bien sûr, mais il dit explicitement que la pensée du sentiment est un leurre, ne vaut rien, est vide, et que seul le sentiment actif peut réellement créer un lien avec l'autre. Il imagine Pierre Laval dans sa prison, et se met à sa place, il comprend sa misère, il la ressent. Il se place véritablement dans son âme à lui. Evidemment, il est guidé par son imagination, mais il estime ainsi partager réellement, en pensée, le sort de Laval, non en se déclarant prêt à lui pardonner, et en faisant de belles phrases, nées de son cerveau, mais en ressentant intérieurement ce que lui-même peut ressentir, par le biais du coeur. Il ressent donc la même chose, et il ne ressent pas ce qui ne concerne que lui. Car il songe à Laval menacé par une condamnation à mort, et s'efforçant de trouver des arguments pour s'en sortir, au cours de son procès, et lui-même n'est pas directement dans cette situation. Mais il parvient à en saisir le ressenti. C'est que les coeurs, en réalité, sont soumis, pour ce qui est du rythme, de leur battement, à une seule et même source, qui se trouve dans la nature elle-même. Ainsi, l'âme a son indépendance par rapport aux corps, tels qu'ils peuvent être individualisés.
Les viscères trompent-elles, en soi ? Elles renvoient surtout à une partie de l'autre qu'il ne contrôle pas, et qu'il n'assimile donc pas à lui-même. Les pensées peuvent guider les sentiments, mais pas vraiment maîtriser les pulsions.
Sinon, oui, lisez Cohen, et dites-moi ce que vous en avez pensé !
Si. La mort est le lot commun de l'humanité ; le sentiment de la mort prochaine rassemble tous les hommes. On compatit avec ceux qui vont mourir, parce que soi-même on va mourir, et que tout, face à la mort, semble tragiquement dérisoire.
Il saurait s'en trouver d'autres, connus, que vous diriez aussi fraternel ?
À vous lire, on en vient à se demander si la foi n'est pas un acte de volonté, chez vous. Pour moi, je ne conçois pas impossible de croire à un certain merveilleux sans pour autant s'affirmer croyant : nous savons que notre cerveau est plus puissant que l'infime partie que nous utilisons, alors ?