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Lundi 20 Août 2007

J'ai achevé la lecture d'un petit livre d'Albert Cohen, Carnets 1978. C'est très émouvant. Tout près de sa fin, le grand écrivain cherche des raisons de croire à une vie après la mort, et n'en trouve pas. Il songe à ceux qu'il a aimés et qui ont trépassé, sa mère, son grand ami Marcel Pagnol, et il se demande s'il va les retrouver. Il a des rêves très étranges, et très beaux, comme visionnaires, et dignes de David Lynch : ils créent des images animées par un feu poétique profond et puissant ; il a aussi des visions éveillées, encore plus belles, et nourries de figures mythologiques parfois explicites. Mais il ne sait pas s'il doit leur accorder foi, et il préfère même généralement s'y refuser, un peu comme Lovecraft face à ses inventions propres, qui furent pourtant inspirées et d'une originalité incomparable.

De fait, Cohen voulait rester du côté de l'intelligence, de la science. Donc, il tendait au matérialisme. Il regardait la succession apparemment fortuite des espèces, au sein de l'Evolution, ce qui motivait les vivants, et leur inéluctable fin dernière, leur effacement définitif de l'univers, et il versait des larmes. Il avait peur : était très tourmenté. La mort l'épouvantait. Il ne se consolait pas. Rien de ce que les religions pouvaient lui dire ne parvenait à le convaincre. Et Dieu était désespérément silencieux.

Il se moquait avec un humour élégant, mais âpre, de toutes les petitesses humaines, dérisoires face à la Destinée, et de toutes les illusions qu'on pouvait créer pour se dissimuler sa propre mort. Il essayait, pourtant, de se raccrocher à la foi par le biais du judaïsme de ses ancêtres, dont il adorait les rites sacrés - tout comme le peuple auquel ils étaient destinés, bien sûr !

Néanmoins, cela ne lui paraissait pas réellement prouver l'existence de la Divinité. Il se moquait de ses propres illusions, quand son grand-père était parvenu, alors qu'il était tout jeune, à le transporter de fierté, en lui racontant qu'il était descendant d'Aaron, le frère de Moïse, et avait, à ce titre, une puissance sacerdotale spéciale. Il trouvait cela beau, mais n'y croyait plus.

Il avait un sens profond de la poésie, de ce qui anime émotionnellement les images. Il a composé un petit texte sur l'enterrement de son cœur : il respire la fraîche et pure féerie. Des clowns semblables à des lutins viennent à cet enterrement, et ensuite, de la tombe, un éclair jaillit et fond dans le ciel, après avoir soulevé le couvercle. C'est la Résurrection. Ce conte écrit avec spontanéité eût pu le guider : mais il ne prenait pas cette fantaisie au sérieux.

En revanche, ce qu'il prenait vraiment au sérieux, c'était l'universelle faculté d'empathie de l'âme humaine. Il compatissait avec tous. Même avec les méchants, comme Pierre Laval : il se mettait à sa place. Et il affirmait que, sur Terre, la seule manière de s'aimer les uns les autres d'une manière concrète et authentique, était cette faculté de l'âme à partager le sort de tout être humain. Ô comme il avait raison ! Ô comme il voyait juste ! Et pourtant, est-ce conforme au matérialisme comme doctrine ? Pas du tout, si on y songe bien. Sur le plan objectif et physique, une âme n'est pas censée sortir du corps de son propriétaire pour aller voir ailleurs. A cela, je crois, Cohen n'avait pas pensé. Il croyait que l'âme pouvait voyager, se déplacer d'un corps à l'autre, et qu'elle se reliait à l'humanité tout entière, mais il n'en a pas tiré l'idée qu'en ce cas, elle avait une existence indépendante de la corporéité, ou pouvait en avoir une.

C'est étrange. C'est typique du communisme généreux d'un Louis Aragon, aussi. On admet sans s'en rendre compte une forme de merveilleux social qui en réalité peut aussi bien fonder, si on se délivre des idées imposées par l'intelligence, une mystique plus globale. J'ai une sympathie réellement infinie, pour Albert Cohen, qui fut un immense artiste, un immense écrivain. Et un homme vraiment, parfaitement fraternel.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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