J'ai revu récemment les épisodes II & III du Parrain, de Coppola. Le III montre comment la tragédie est inévitable : Michael Corleone doit payer son tribut à Dieu, pour avoir fait tuer son frère. On sait rapidement qu'il va arriver quelque chose de terrible. Le rythme est lent. Mais on ne s'ennuie pas, car à tout moment, on se dit qu'un malheur peut surgir. Et ce qu'on voit est mis en regard de cette attente. Michael Corleone passe-t-il du temps avec son ancienne épouse, qu'il aime toujours, et avec laquelle il parvient à renouer ? Ce n'est pas mièvre, parce qu'on le voit essayer de reconquérir le bonheur, la vie normale, idéale, libre, et qu'on sait que devant lui va se dresser un obstacle énorme, qu'il peut vaincre, peut-être, mais qui semble bien pouvoir l'écraser, aussi. Il se confesse : il réconcilie son âme avec Dieu. Il s'est d'ailleurs adressé à un bon prêtre. Et celui-ci ne tarde pas à devenir Pape. Il veut réformer l'Eglise, la mettre en accord avec les commandements divins. Enfin, le monde va-t-il devenir le paradis terrestre qu'on espère ? Mais non : l'Eglise restera le vêtement trompeur qu'endossent ceux qui veulent agir dans l'ombre, et se donner bonne réputation pour mieux masquer leur cupidité. Le Pape sera assassiné; signe funeste ! La dimension tragique est bien atteinte par ce rapport à l'Eglise : il ne s'agit pas simplement d'un homme, mais de l'humanité tout entière. Le destin de Michael Corleone est lié à celui de la société. Le film fait, à travers lui, le portrait d'êtres humains qui s'efforcent de se délivrer du destin, du poids de l'hérédité, du système des rétributions, des lois naturelles, de la forme, de l'apparence que prend l'univers - et qui n'y parviennent pas du tout. La justice s'efface devant la vengeance ; la moralité, devant l'instinct ; la liberté, devant la mécanique du sang. Les archétypes chrétiens, ou plus anciens encore, dirigent à coup sûr les Siciliens, les Italiens, nous dit implicitement le réalisateur. On peut dire, si on veut, qu'il s'agit d'un film communautaire. L'Eglise catholique ne renvoie à l'humanité dans son ensemble que du point de vue des Italiens mêmes. Coppola crée une histoire nationale des Italiens d'Amérique, une sorte d'épopée tragique. Et ainsi, pour se dire que le destin de Corleone est symbolique de toute l'humanité, et non simplement de l'humanité telle que se la représentent les fidèles de l'Eglise latine, il faut faire un effort intellectuel. Je crois que le charme de cette série de films réside aussi dans une certaine forme d'impressionnisme. La réalité n'y est jamais montrée de façon réaliste. Elle est exprimée au travers de l'âme de la communauté italienne, et les éclats et les ombres du monde perçu émanent de cette âme même. Les souvenirs sont poétiques, parce que forcément subjectifs. Dans le deuxième épisode, la procession religieuse au cours de laquelle Vito Corleone, jeune, tue son racketteur, est, ainsi, éblouissante de merveilleux : ce n'est pas seulement une procession ; les couleurs et la lumière forgent une véritable féerie. Le film présente en vérité le point de vue de ceux qui croient à l'effet magique d'une procession. La profondeur créée par l'évocation de l'enfance et de la jeunesse de Vito Corleone, pendant que Michael suit comme malgré lui les voies que ce père a tracées, donne à ce souvenir enfoui, ou inconscient, une valeur fondatrice, mythique. La Sicile, où se prennent les vraies décisions, et où les secrets sont gardés, a aussi ce rôle : c'est le pays des ancêtres, l'arrière-pays. Coppola a su formellement confirmer ce statut en lui attribuant des couleurs belles, profondes, riches. On se croirait alors dans un roman de Giono. Les pièces de théâtre et opéras divers, mais aussi les rituels, les attitudes prises en public, les costumes portent tous cette magie que lui donnent ceux qui les regardent en pensant assister à des mystères, des représentations symboliques chargées de l'âme des dieux, de la patrie même, mais en tant que celle-ci est toute l'humanité qui compte. Or, une distance demeure. L'ironie perce. Le spectateur ordinaire n'entre pas forcément dans ce monde. Il sait qu'il est subjectif par essence. Coppola, par certains aspects, l'a rendu caricatural, comique. Ce monde rempli d'un sens sacré est aussi un bel objet qu'on regarde simplement de l'extérieur, auquel on ne se sent pas mêlé. Un bijou qui luit, certes, mais dont on hésite à croire qu'il porte sa propre lumière, qu'il ne luit pas simplement parce qu'on l'éclaire. C'est assez ambigu. Ce sont là de grands films.
Passionnant et si évocateur. Effectivement, la dimension épique et tragique du Parrain est parfaitement rendue, grâce aussi à une mise en scène qui allié élégance et acuité et une interprétation exemplaire. Désormais, il me faut compléter la trilogie, j'ai l'impression, à lire ces lignes, d'un grand vide à combler. Merci.
Commentaire n° 1 posté par: Vance(site web) le 01/09/2007 - 11:07:57
Merci à toi ! Les références à l'Empire romain, dans le second épisode, sont tellement parlantes, elles donnent une telle profondeur à ce qui apparaît à première vue comme anodin !
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 01/09/2007 - 11:12:12
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