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Samedi 01 Septembre 2007

En allant en Bretagne, comme je n'habite pas à Paris (ainsi que j'en ai le droit), je suis passé par la Touraine, avant de traverser l'Anjou. Comme Tours est une ville célèbre, et que les Français distingués la connaissent toujours plus ou moins, je l'ai traversée, pour en avoir au moins une petite idée, et en repartant vers l'ouest, j'ai longé quelque temps la Loire. J'ai pu voir les jolies maisons construites à l'intérieur de la falaise : les demeures troglodytes. Dans dix mille ans, on dira que les Tourangeaux vivaient dans les grottes, peut-être.

Néanmoins, en tant que professeur de Lettres, je fus surtout frappé par le nombre de noms résonnant familièrement aux oreilles, parmi ceux qui étaient écrits sur les pancartes. Il y avait Langeais, et je me souvenais du roman de Balzac ; il y avait Cinq-Mars et son château, et je me suis rappelé de Vigny ; il y avait Chinon, bien sûr, et je me suis remémoré Rabelais. Or, soudain, il m'est apparu que ces grands noms de la littérature française, et qui remplissent de leurs écrits la culture commune et centralisée de notre belle patrie, étaient justement des écrivains qui avaient âprement défendu l'originalité de leur province (la Touraine, donc) contre le pouvoir central, sis à Paris.

Le plus évident, à ce titre, et peut-être le plus intéressant, c'était Vigny. Car son roman Cinq-Mars évoque précisément les tentatives d'un jeune seigneur de Touraine pour résister à l'empire de Richelieu, qui s'efforçait d'aligner les têtes, et de soumettre égalitairement les volontés à la sienne. Vigny affirme que Louis XIII, à cet égard, ne fut que le jouet du Cardinal détesté par tous les Romantiques, mais le fait est que le roi ne désapprouvait pas une politique de centralisation qui annonçait l'absolutisme de Louis XIV. Or, Vigny en a fait une tragédie emblématique, et Richelieu y apparaît comme un mage noir, disposant d'une puissance occulte (dit Vigny) au service de l'asservissement des seigneurs français.

On sait qu'à sa réception à l'Académie française, Vigny s'est fait durement réprimander, par un représentant de la haute noblesse, parce qu'il avait présenté de cette façon Richelieu et sa politique. De fait, l'Académie française elle-même vient bien de Richelieu : que pouvait répondre Vigny ?

On sait que Balzac fut assez attaché à sa Touraine natale pour composer, en français archaïsant, imité de Rabelais, des Contes drolatiques typiquement régionalistes, se situant à Tours, et mêlant l'histoire au folklore, dans un élan qu'on a tort de ne croire propre qu'aux Bretons, par exemple. Mais peut-être que la Touraine, quand elle est régionaliste, reste plus française que la Bretagne, parce que la Bretagne ayant formé un royaume indépendant, elle doit toujours montrer des gages de patriotisme : elle doit faire ses preuves ! (Un peu comme les enfants d'Algérie installés en France, somme toute.)

Quant à Rabelais, c'est délibérément qu'il a situé les aventures de ses géants en Touraine, qui, pour lui, était le cœur de la Gaule. On sait qu'il a voulu tourner en dérision Paris en faisant voler à Gargantua les cloches de Notre-Dame, et qu'il s'est moqué des Parisiens parce qu'ils étaient, selon lui, excessivement badauds.

On peut croire qu'il s'adonnait simplement à une forme de satire religieuse ; mais ce serait bien naïf : il était lui-même clerc d'Eglise ; il s'en prenait simplement à l'intolérance du pouvoir central romain relayé et appuyé par Paris. Il n'a jamais contesté la valeur, en soi, du christianisme. Il s'en est pris au dogmatisme, bien sûr ; mais auquel, sinon celui de la Sorbonne ?

Tout cela est finalement dissimulé par le paradoxe d'une culture commune qui hérite, structurellement, de la situation contestée, dans les faits, par Rabelais, ou Vigny. On peut penser qu'il s'agissait seulement de contester le fond idéologique de la chose ; mais chez Vigny, il ne fait aucun doute que ce n'était pas seulement cela. Il se disait démocrate et républicain sur le modèle américain : il était réellement fédéraliste. Or, cela ne l'empêche pas d'être dans le programme commun de littérature d'une république centralisée. Cela n'engage à rien, visiblement !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Faudrait songer à ajouter à votre titre de professeur de Lettres, professeur d'Histoire drôlatique. Doivent pas s'ennuyer, vos élèves...
Commentaire n° 1 posté par: marie danielle le 01/09/2007 - 06:37:57
Cela dépend ; il y en a qui trouvent bête de s'opposer aux gens intelligents qui gouvernent la France et lui ont donné une organisation centralisée et culturellement uniforme.
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 01/09/2007 - 07:56:04
Ah. Les personnages ont droit de cité tant qu'ils ne s'incarnent pas, alors. Après tout, La rose pourpre du Caire n'est qu'un film.
Commentaire n° 3 posté par: marie danielle le 01/09/2007 - 15:34:20

De toutes façons, je ne l'ai pas vu.


Mais disons plutôt que je m'intéresse aux sujets que j'aborde, et non à l'intelligence de ceux qui les abordent, et qui ne regarde, somme toute, qu'eux.

Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 01/09/2007 - 16:37:33

Vous qui, en parcourant la Touraine, dont la mère est berrichonne, et qui citez Rabelais dans cet article, connaissez-vous Saint-Genou dans l´Indre ? Villon y est passé ainsi que, cinquante ou soixante-quinze ans plus tard, ce Rabelais, que certains universitaires ont voulu châtrer.

Commentaire n° 5 posté par: Bernard-Olivier Lancelot(site web) le 03/09/2007 - 18:18:30
Non, je ne connais pas. Dans l'Indre, je connais surtout Châteauroux, évidemment.
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 03/09/2007 - 18:39:50
C´est, en partant de Châteauroux, en direction de Châtillon, entre Buzancais et Palluau. C´est là que mon père est né, un 24 décembre 1905. Je n´y suis allé qu´une seule fois, quelques heures, pour consulter quelques fiches d´Etat civil à la mairie. Pas très loin, dans une côte dont j´ai oublié le nom, au coin d´un bois, un grand nombre de chouans se sont fait massacré par les soldats de la République.
Commentaire n° 7 posté par: Bernard-Olivier Lancelot(site web) le 03/09/2007 - 19:38:59

Ah ! une histoire pour Barbey d'Aurevilly et Balzac ! Ou pour Hersart de La Villemarqué, aussi. George Sand et Alain-Fournier, les deux grands auteurs du Berry, n'en ont pas parlé, à ma connaissance. Mais qui sait si Augustin Meaulnes ne descendait pas de ces Chouans !

Commentaire n° 8 posté par: Ramiel(site web) le 03/09/2007 - 19:51:15
Oui, Ramiel, mais cette efflorescence littéraire est en bonne partie due à François 1er, qui, en choisissant le Val de Loire, a attiré autour de lui les écrivains de son temps. Rabelais, mais aussi Ronsard, et, à partir du moment ou le mythe est créé, comment s'étonner qu'il soit repris sous la dernière période monarchique de notre histoire, par un écrivain qui se proclamait descendant des Balzac d'Entraigues, et n'avait que trop tendance à évoquer Rabelais?L'ennuyeux est que nous avons dans les Drolatiques une sorte de Viollet le Duc de Rabelais, ce qui fait que le livre ne vit pas.Jer ne pense pas que ces écrivains aient été si résistants que vous le dites. Et Vigny regarde le Passé en meme temps qu'il polémique avec la REstauration qui ne peut que le décevoir.. M.Court M.Court
Commentaire n° 9 posté par: Court le 09/09/2007 - 02:13:03

Les écrivains ne regardent pas forcément le passé : Vigny ne regrettait pas la féodalité, puisqu'il était favorable au système démocratique américain. C'est simplement que les poètes et les esprits généreux aiment la liberté, notamment sur le plan culturel, et ne font pas prévaloir l'intérêt supérieur de l'Etat sur cette liberté. Or, l'uniformisation de la culture sert l'Etat, mais pas la liberté individuelle.


Pour François Ier, on a aussi dit qu'il tenait son amour des lettres de sa mère Louise de Savoie, qui était la fille d'un duc de Savoie qui lui-même faisait des poèmes. Je ne veux rien retirer à la Touraine. Mais chaque région a son activité culturelle propre, et on ne décrète pas à l'avance qui doit se trouver honteux de l'activité culturelle de sa région, et qui doit s'en vanter. En favorisant la culture au sein d'une région donnée, un roi riche et puissant donne certainement à cette région du lustre ; mais les autres régions contiennent potentiellement leur propre effloraison, comme toute plante, même quand on la néglige.


Ce que fait l'Etat comme dons à la culture n'est pas à critiquer ; mais ce n'est pas lui qui crée la vie culturelle, pas plus que ce ne sont les êtres humains qui ont inventé la vie végétale. Il se contente de la favoriser. Or, il peut aussi en faire un instrument politique ; et dès lors, ce n'est pas du don, mais du calcul, comme chez Machiavel. Or, la culture n'est libre et universellement bienfaisante que quand ce machiavélisme reste limité. C'est bien ce que voulait montrer Vigny dans Cinq-Mars, je crois : l'unité politique de la France ne justifie pas tout. Ni le jacobinisme radical, que Vigny détestait, ni une restauration réactionnaire et tyrannique, qu'il détestait aussi.

Commentaire n° 10 posté par: Ramiel(site web) le 09/09/2007 - 08:01:16

N'oubliez pas, Ramiel, que le Roi, avant d'etre un personnage quelconque, est un personnage sacré. Alors, quand il se déplace, les astres suivent le soleil. Un Roi, jusqu'au Dix-huitième Siècle, n'est pas qu'un personnage important. Au rebours, sous la Restauration, le charme est rompu. de pieux esprits, sans doute les Montmorency, tenteront bien, par la voix d'un paysan bauceron, de ressusciter Jeanne d'Arc, mais Martin de Gallardon lui meme n'a plus cette fraicheur d' ame, non plus que Louis XVIII §


Pour ce qui est de Teilhard, j'avais en vue l'expression, tellement banalisée, non ses textes. Et la manipulation du faux fossile de l'Homme de Pitdown. Quant à ses reveries évolutionistes, elles ont enfanté, avec l'accord de l'auteur, de singuliers dessins philosophico- préhistoriques, qui, j'en conviens, m'ont fait rever....Il y a tout de meme, au fond de tout cela, le vieux reve de marier l'Hstoire et la Foi...Notez que cela vaut mieux que le néo scientisme!


Cordialement.


                               M.Court

Commentaire n° 11 posté par: court le 09/09/2007 - 21:16:29

Les marier n'est pas les confondre. Or, ce qui est réellement interdit, c'est de les confondre. Interdire de les marier, c'est interdire la foi elle-même ; car personne ne propose d'interdire l'histoire. Mais la foi est censée avoir pour objet quelque chose qui existe : comment peut-on avoir foi en quelque chose qu'on sait ou même qu'on pense ne pas exister ? C'est donc un peu absurde. On veut interdire la foi, je crois.


Le Roi était une personne sacrée, mais en Savoie, il y avait un roi qui n'était pas celui de France, et dont la personne était également sacrée. En outre, la Bretagne a elle aussi connu, au cours de l'histoire, un roi qui lui était propre, qui était distinct du roi de France. Or, je suis sûr que sa personne était également sacrée. Il y a une différence entre dire que la personne du Roi est sacrée, et dire que la personne du roi de France est sacrée. La seconde proposition contient un présupposé nationaliste. Or, quand on est français, on s'imagine facilement que la première et la seconde ont le même sens.

Commentaire n° 12 posté par: Ramiel(site web) le 10/09/2007 - 07:17:28
(Au reste, M. Court, les rois dits de la Restauration sarde, au XIXe siècle, et notamment Charles-Félix et Charles-Albert, n'ont pas été regardés comme aussi nuls que les frères de Louis XVI en France : leur personne est réellement redevenue sacrée, en Savoie ; il suffit de lire la poésie de Jean-Pierre Veyrat pour s'en apercevoir. Cela montre bien que la culture pouvait avoir un foyer autre que celui de la volonté du roi de France, dans l'actuel territoire français. Je ne parle même pas de ce fait qu'en Franche-Comté, les rois de France n'ont jamais été sacrés, et que les Francs-Comtois n'ont même pas cherché à excuser Louis XIII en reportant sa faute sur Richelieu, comme l'a fait Vigny : pour eux, c'était une seule et même chose, puisqu'ils appartenaient au roi d'Espagne ; Hugo, né à Besançon, nous rappelle que les princes dont la personne était sacrée, en Franche-Comté, furent Frédéric Barberousse (voyez Les Burgraves) et Charles-Quint, les empereurs germaniques. (En Savoie, la gloire de ces empereurs fut estompée par celle de la Maison de Savoie elle-même, à vrai dire.))
Commentaire n° 13 posté par: Ramiel(site web) le 10/09/2007 - 08:07:53
Etes vous sur que l('objet de la foi doive etre si visible? Je me souviens d'avoir lu dans Harnack, discutable à d'autres égards: "Il faut accepter que notre Foi soit fondée sur l'insondable". Et je suis pleinement d'accord. Je ne pense pas que le Duché a&it fondé un mythe du Roi sacré, d'abord parce qu'un duc n'est pas un Roi, ensuite, parce que la religion, très vivace, empéchait ce type de dérive, enfin parce que l'expérience ducale n'a guère duré que trois cents ans. Pour ce qui concerne la Savoie, il est possible que les liens avec la papauté aient joué dans ce sens. Mais ma remarque ne portait que sur la Touraine. Néammoins, puisque vous me parlez de Charles6 Félix, connaissez-vous ce paragraphe de la trop méconnue Lettre sur L'Histoire de France, du Duc D'Aumale? "Ces divisions, que vous reprochez aux Bourbons, ne sont pas, croyez-le bien, leur apanage exclusif.Vous vous etes allié récemment( avant 1868) à l'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de l' europe. Ouvrez son Histoire: vous y verrez, il y a deux cents ans, le chef de la branche de Savoie-Carignan, celle meme qui est aujourd'hui sur le trone,conduisant à plusieurs reprises les étrangers dans sa patrie pour arracher la régence à sa belle -soeur.Plus récemment encore, le grand père de votre noble et pieuse épouse ne passait pas pour avoir été toujours le sujet le plus fidèle du Roi Charles-Félix. La Maison de Savoie n'en est pas moins une des plus honorées et populaires qu'il y ait en Europe" Bien à vous. MC
Commentaire n° 14 posté par: Court(site web) le 10/09/2007 - 08:55:40

Le roi Charles-Félix, qui est mort sans héritier, a été suivi, sur le trône, par un cousin, Charles-Albert, de la branche des Savoie-Carignan, qui a souvent été rebelle à l'autorité de la branche régnante. Ce genre de conflits entre cousins s'est vu aussi en France, notamment en 1830, quand Louis-Philippe a remplacé Charles X, mais à la suite d'une révolution. On craignait quelque chose de comparable en Savoie, parce que Charles-Albert a d'abord été lié aux Jacobins, et était franc-maçon ; mais finalement, il a poursuivi la politique de son prédécesseur, dans les grandes lignes, même s'il était un peu moins conservateur et réactionnaire : il tenta de concilier les aspirations républicaines de l'Italie et la monarchie absolue de droit divin.


Pour ce qui est de ce que vous croyez à propos de la Maison de Savoie et du culte qu'on lui rendait, vous le supputez à partir de titres comme "duc" , ou de nombre d'années comme "trois cents". A mon avis, cela ne veut strictement rien dire. Les ducs de Savoie et les rois de Sardaigne ne faisaient qu'un. Le titre de duc était celui d'un prince souverain, au sein du Saint-Empire. Pour connaître l'état d'esprit des Savoyards vis à vis de leur duc, ou de leur roi, quand il en a pris le titre, il ne faut pas supputer : il faut lire les témoignages qui sont restés. Or, à cet égard, Veyrat est très éclairant. Mais même Lamartine, Balzac ou Dumas, quand ils parlaient de l'abbaye de Hautecombe, savaient ce qu'il en était en réalité, que les ducs de Savoie étaient des princes aussi vénérés de leurs sujets que les rois de France l'étaient des leurs. Les Savoyards, je peux vous l'assurer, avaient du respect pour les rois de France, qui étaient les plus puissants princes d'Europe, mais ils étaient réellement attachés à la personne de leur prince à eux, et ce prince a souvent encouragé la culture, parmi eux. Le culte des princes de Savoie commence sans doute avec le comte Pierre II, appelé le Petit Charlemagne, fondateur du château de Bonneville ; puis il y eut le comte Amédée VI, sur lequel nombre de poètes de l'époque de Charles-Félix et de Charles-Albert ont composé des épopées nationales en alexandrins ; puis Amédée VIII, qui fonda le château de Ripaille, fit l'objet de livres romanesques, encore, et créa lui-même les chroniques de Savoie, en faisant venir des écrivains et en nourrissant des poètes. La liste serait longue. Même François de Sales écrivait sous le patronage temporel de Charles-Emmanuel Ier. Je crois que vous parlez sans savoir. Vous n'avez pas appréhendé les Savoyards de l'intérieur : que valent, du coup, vos calculs sur le nombre d'années passées sous la sujétion des ducs de Savoie, dont la lignée est aussi ancienne que celle des rois de France, et qui passait pour royale dès le départ, puisqu'on croyait que les ducs de Savoie descendaient en fait des rois de Saxe ? Amédée VIII avait fait faire des généalogies qui le faisaient remonter jusqu'aux fils de Noé, vous savez. Cela passait par les rois allobroges, de glorieuse mémoire. Vous ne mesurez pas ce qu'était cette Maison. Personne, avant la fin du XIXe siècle, n'osait, en Europe, contester les titres et les origines merveilleuses des ducs de Savoie (ou qu'ils s'attribuaient, du moins).


Pour la Touraine, n'avez-vous vraiment pas compris ce que je voulais dire ? Il était clair que je voulais montrer que si Vigny s'était opposé à Louis XIII, même en l'excusant sur Richelieu, à plus forte raison les poètes savoyards avaient bien le droit, à l'époque de Vigny, de glorifier les rois de Sardaigne, les ducs de Savoie, comme l'a fait Veyrat ; et à plus forte raison les poètes bretons pouvaient glorifier leur royaume propre, comme l'a fait Hersart de La Villemarqué. La distinction entre les écrivains proprement nationaux, comme Vigny, et les écrivains dits régionaux, comme Veyrat ou Hersart, est donc purement politique, et n'a aucun lien avec une quelconque légitimité sur le plan littéraire même. La vérité est que les écrivains de la Touraine sont nationaux parce que la Touraine est une vieille province française, et non parce qu'ils auraient raisonné différemment, en profondeur, des écrivains bretons, francs-comtois ou savoyards. Or, le fait est qu'aujourd'hui, la Franche-Comté, la Bretagne et la Savoie ont autant de droits que la Touraine d'être représentées sur le plan culturel, notamment dans l'Education nationale.

Commentaire n° 15 posté par: Ramiel(site web) le 10/09/2007 - 09:51:11
(Au reste, votre erreur, sur la valeur de la Maison de Savoie aux yeux de ses sujets, M. Court, vient de ce que vous attachez  - de manière peut-être très française - au titre de "Roi" un caractère qu'il faut en réalité donner à celui de "Prince" en général : tous les rois étaient des princes - ayant le titre suprême au sein de l'ancienne Rome -, mais on pouvait aussi trouver des princes qui étaient ducs ou comtes, comme ceux de Savoie. Les Français ont peine à croire que l'on vénérait la personne de l'Empereur, dans le Saint-Empire ; c'est pourtant bien le cas, et la tradition de la Franche-Comté en atteste particulièrement, mais aussi, en fait, celle de la Savoie, car l'affiliation aux rois de Saxe était également faite pour rattacher la Maison de Savoie aux empereurs de la lignée saxonne, qui régnaient justement à l'époque où la Savoie féodale fut créée, en 1032.)
Commentaire n° 16 posté par: Ramiel(site web) le 10/09/2007 - 10:39:52
(Et pour la foi, pourquoi voulez-vous, vous-même, qu'elle reste cachée ? Que Dieu soit caché ne prouve pas que la foi doive l'être aussi ; Dieu ne se confond pas avec la foi. Il peut exister même si on n'a pas foi en lui, même si on ne croit pas qu'il existe ! Chacun pense et exprime ce qu'il veut, à cet égard. Ce qui est caché n'est d'ailleurs pas toujours insondable, pas toujours fait pour rester caché indéfiniment. Il y a des choses en lesquelles on peut avoir foi, et qu'on vérifie un jour. C'est une question d'intuition. Sans celle-ci, aucune hypothèse ne pourrait même surgir dans aucun esprit. Que Dieu pris absolument soit insondable, c'est possible, mais Dieu ne se résout pas dans l'Evolution, qui, aux yeux de Teilhard, est soutenue par une aspiration - même inconsciente - à la divinité, sans pour autant se confondre avec elle.)
Commentaire n° 17 posté par: Ramiel(site web) le 10/09/2007 - 11:42:37
Mais ou donc péchez- vous qu'une phrase concernant la Bretagne puisse viser la Maison de Savoie?! Ce que j'écris en 14 répond simplement à votre commentaire 12, ou vous affirmez votre certitude du caractère sacré du pouvoir ducal savoyard et Breton. Je vous réponds sur ce dernier point, la Bretagne, en ne consacrant qu'une mention brève à la Savoie, sur laquelle vous avez plus de lumières textuelles que moi. Les trois cents ans visent la période qui sépare approximativement Pierre de Mauclerc d'Anne de Bretagne, durant laquelle le Duché a connu un relatif éloignement de la mouvance capétienne, puis son retour au bercail par les mariages que vous savez . La Monarchie n'était d'ailleurs point si centralisée que vous le dites à l'époque de François Ier. Quoiqu'il en soit, la phrase concerne la Bretagne, et non la Savoie, comme vous l'avez lu un peu vite. Je n'ai donc ni calculé, ni supputé sur l'Histoire de cette dernière. Je crois par ailleurs vous avoir écrit que j'avais lu Augustin Thierry, et ses études sur les amplifications apportées au titre de Dux Francorum à travers les siècles. Je n'ignore pas non plus l'existence du Saint Empire Romain Germanique, ni du fait qu'il existe des Princes ou des Contes qui puissent etre vénérés ou aimés comme des Rois, puisque c'est un peu le cas de Grimoald dans Pertharite,un Comte du saint Empire Romain Germanique, aimé de ses sujets, meme s'il ne possède pas le caractère royal.Je ne crois donc pas tomber dans le "travers français" que vous dénoncez. Accessoirement, je vous remercie de ressusciter Frédéric Barberousse et "les Burgraves", pièce méconnue à la dramaturgie de laquelle j'ai quelque peu contribué dans l'ombre, lors de sa reprise à Pierrefonds.Vous auriez pu citer aussi Kantorowickz.Non, tout cela ne m'est pas inconnu. Si j'en connais moins bien les détails, je n'ignore pas l'ancienneté de la Maison Ducale de Savoie, son ancrage à Turin, le fait que ses ducs soient des Rois, et j' ai le plus grand respect pour Hautecombe, le Pape Amédée, la Sainte Chapelle de Chambéry, etc. Je n'ai pas lu les vers de Veyrat, dont il eut été judicieux de donner une petite bibliographie s'ils sont accessibles, je le reconnais volontiers. Pouvez-vous m'en vouloir? Je ne suis pas sur, à propos de ce poète, et pour faire transition, que la distinction littérature nationale, littérature régionale soit, comme vous le dites, exclusivement politique. Le temps, le style, font aussi leur tri. Si Hersart est tombé d'une gloire européenne momentanée au rang d'écrivain régional dans les catalogues de libraire, il le doit au vieillissement de ses travaux, de ses méthodes, et à un certain détachement du public pour les problématiques poétiques recueillies -des guillemets s'imposent- dans le Barzaz. L' affaissement de la lutte des Blancs et des Bleus héritée de la Vendée, l'éloignement vis à vis d'un Moyen-Age à la Walter Scott, détournent le public d'une oeuvre qui n'en vient, à tort ou à raison, par ne plus concerner que la Bretagne. Ou les bretons qui le lisent pour retrouver une Patrie symbolique. Et puis il y a ces écrivains, les collecteurs, qui font voeu, dans l'ombre de Renan, de servir leur coin de Bretagne le plus sérieusement, et s'y cantonnent. Dans ce cas, la décision est d'ordre privé, et s'apparente à une entrée dans un ordre laic, meme si la politique et la religion sont mises à distance par le chercheur. A moins que vous n'entendiez par politique le problème du choix d'une langue dominante, et les rejets qu'elle suppose ? La phrase d'Harnack ne dit pas qu'il faut cacher la foi, mais qu'"il faut accepter qu'elle soit fondée sur l'insondable". Elle vise très précisément les origines du Christianisme, donc le contexte historique,ou plutot notre manque d'informations sur le Christ. elle ne vise pas le spirituel. Pour le reste , j ' ai trop lu et intériorisé Saint Augustin pour ne pas vous donner raison... Vigny et la modernité... Certes, la locomotive traverse "La Maison du Berger", de meme que l'apologie du Commerce...Certes, le meme est un admirateur de la Fantastique en 1830. Il reste que je me demande s'il ne voyait pas davantage dans les Etats Unis une oligarchie de grands propriétaires.Je manque des textes pour me prononcer, et laisse le débat ouvert. M.Court
Commentaire n° 18 posté par: court le 13/09/2007 - 03:19:13

Je ne me souviens pas avoir dit que les ducs de Bretagne évaient un caractère sacré. Je parlais des ducs de Savoie : nous nous sommes mal compris. Je croyais que vous parliez aussi de la Savoie. De fait, les ducs de Savoie ne sont ducs que depuis 1418. Avant, ils étaient comtes.


Le style néogothique est un peu passé de mode, comme le montre l'oubli injuste dans lequel est tombé Les Burgraves. Pour Veyrat, ses oeuvres ne sont guère disponibles en dehors de la Savoie ; mais selon l'ancien doyen de la Faculté des Lettres de Chambéry, l'oubli dans lequel il a été laissé doit beaucoup à ses choix politique : il avait choisi le roi de Sardaigne. L'Annexion ne lui laissait aucune chance. Ensuite, son style n'est pas spécialement néogothique ; il est simplement romantique. Pour l'idée que le Barzaz Breiz n'intéresse que la Bretagne, je voulais justement dire que Cinq-Mars n'intéressait, somme toute, que la Touraine, puisque le point de vue est celui de seigneurs de Touraine qui se plaignent du centralisme de Richelieu ; or, ce point de vue tourangeau est regardé comme profondément français, mais le point de vue breton de Hersart est regardé comme non français, comme uniquement régional. Et je soutiens que c'est parce que la France se conçoit encore comme à l'époque du royaume médiéval de France, et non comme une République qui pourrait synthétiser l'apport de différentes régions, qu'elles soient ou non issues du royaume de France tel qu'il était du temps de saint Louis. C'était l'idée que je voulais défendre ; je crois qu'elle est juste, et que Louis Terreaux, le doyen de la Faculté des Lettres de Chambéry dont je parlais, à propos de Veyrat, l'approuve : Veyrat est regardé comme uniquement savoyard parce qu'il faisait des odes au roi Charles-Albert de Savoie. Mais Hersart évoque bien les rois de France, dans les rapports que les Bretons ont eus avec eux. Ce n'est pas une question de sujet : en tant que tels, les Bretons et les Savoyards, même devenus citoyens à part entière de la République, ne sont pas regardés comme aussi foncièrement français que les ressortissants de la Touraine ou d'autres régions centrales.

Commentaire n° 19 posté par: Ramiel(site web) le 13/09/2007 - 10:58:33
(Pour la foi, l'idée de l'insondable ne vaut que pour le monothéisme le plus rigoureux ; seul le dieu unique et suprême est "insondable". Mais en réalité, il a des propriétés qui n'ont absolument rien d'insondable, et ses anges ne sont pas non plus "insondables" ; or, cela ressortit aussi à la foi. La foi n'a pas nécessairement pour objet quelque chose d'insondable : pas du tout. Elle a pour objet quelque chose qui n'est pas matériellement vérifiable. Mais c'est complètement différent : l'intelligence humaine peut tout à fait sonder l'esprit. Les hypothèses elles-mêmes sondent l'univers avant d'avoir pu trouver une preuve matérielle. En réalité, seul le pur néant est complètement insondable ; or, la foi n'est nullement obligée de s'en tenir au culte du néant.)
Commentaire n° 20 posté par: Ramiel(site web) le 13/09/2007 - 11:02:03
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