En allant en Bretagne, comme je n'habite pas à Paris (ainsi que j'en ai le droit), je suis passé par la Touraine, avant de traverser l'Anjou. Comme Tours est une ville célèbre, et que les Français distingués la connaissent toujours plus ou moins, je l'ai traversée, pour en avoir au moins une petite idée, et en repartant vers l'ouest, j'ai longé quelque temps la Loire. J'ai pu voir les jolies maisons construites à l'intérieur de la falaise : les demeures troglodytes. Dans dix mille ans, on dira que les Tourangeaux vivaient dans les grottes, peut-être. Néanmoins, en tant que professeur de Lettres, je fus surtout frappé par le nombre de noms résonnant familièrement aux oreilles, parmi ceux qui étaient écrits sur les pancartes. Il y avait Langeais, et je me souvenais du roman de Balzac ; il y avait Cinq-Mars et son château, et je me suis rappelé de Vigny ; il y avait Chinon, bien sûr, et je me suis remémoré Rabelais. Or, soudain, il m'est apparu que ces grands noms de la littérature française, et qui remplissent de leurs écrits la culture commune et centralisée de notre belle patrie, étaient justement des écrivains qui avaient âprement défendu l'originalité de leur province (la Touraine, donc) contre le pouvoir central, sis à Paris. Le plus évident, à ce titre, et peut-être le plus intéressant, c'était Vigny. Car son roman Cinq-Mars évoque précisément les tentatives d'un jeune seigneur de Touraine pour résister à l'empire de Richelieu, qui s'efforçait d'aligner les têtes, et de soumettre égalitairement les volontés à la sienne. Vigny affirme que Louis XIII, à cet égard, ne fut que le jouet du Cardinal détesté par tous les Romantiques, mais le fait est que le roi ne désapprouvait pas une politique de centralisation qui annonçait l'absolutisme de Louis XIV. Or, Vigny en a fait une tragédie emblématique, et Richelieu y apparaît comme un mage noir, disposant d'une puissance occulte (dit Vigny) au service de l'asservissement des seigneurs français. On sait qu'à sa réception à l'Académie française, Vigny s'est fait durement réprimander, par un représentant de la haute noblesse, parce qu'il avait présenté de cette façon Richelieu et sa politique. De fait, l'Académie française elle-même vient bien de Richelieu : que pouvait répondre Vigny ? On sait que Balzac fut assez attaché à sa Touraine natale pour composer, en français archaïsant, imité de Rabelais, des Contes drolatiques typiquement régionalistes, se situant à Tours, et mêlant l'histoire au folklore, dans un élan qu'on a tort de ne croire propre qu'aux Bretons, par exemple. Mais peut-être que la Touraine, quand elle est régionaliste, reste plus française que la Bretagne, parce que la Bretagne ayant formé un royaume indépendant, elle doit toujours montrer des gages de patriotisme : elle doit faire ses preuves ! (Un peu comme les enfants d'Algérie installés en France, somme toute.) Quant à Rabelais, c'est délibérément qu'il a situé les aventures de ses géants en Touraine, qui, pour lui, était le cœur de la Gaule. On sait qu'il a voulu tourner en dérision Paris en faisant voler à Gargantua les cloches de Notre-Dame, et qu'il s'est moqué des Parisiens parce qu'ils étaient, selon lui, excessivement badauds. On peut croire qu'il s'adonnait simplement à une forme de satire religieuse ; mais ce serait bien naïf : il était lui-même clerc d'Eglise ; il s'en prenait simplement à l'intolérance du pouvoir central romain relayé et appuyé par Paris. Il n'a jamais contesté la valeur, en soi, du christianisme. Il s'en est pris au dogmatisme, bien sûr ; mais auquel, sinon celui de la Sorbonne ? Tout cela est finalement dissimulé par le paradoxe d'une culture commune qui hérite, structurellement, de la situation contestée, dans les faits, par Rabelais, ou Vigny. On peut penser qu'il s'agissait seulement de contester le fond idéologique de la chose ; mais chez Vigny, il ne fait aucun doute que ce n'était pas seulement cela. Il se disait démocrate et républicain sur le modèle américain : il était réellement fédéraliste. Or, cela ne l'empêche pas d'être dans le programme commun de littérature d'une république centralisée. Cela n'engage à rien, visiblement !
Commentaires
De toutes façons, je ne l'ai pas vu.
Mais disons plutôt que je m'intéresse aux sujets que j'aborde, et non à l'intelligence de ceux qui les abordent, et qui ne regarde, somme toute, qu'eux.
Vous qui, en parcourant la Touraine, dont la mère est berrichonne, et qui citez Rabelais dans cet article, connaissez-vous Saint-Genou dans l´Indre ? Villon y est passé ainsi que, cinquante ou soixante-quinze ans plus tard, ce Rabelais, que certains universitaires ont voulu châtrer.
Ah ! une histoire pour Barbey d'Aurevilly et Balzac ! Ou pour Hersart de La Villemarqué, aussi. George Sand et Alain-Fournier, les deux grands auteurs du Berry, n'en ont pas parlé, à ma connaissance. Mais qui sait si Augustin Meaulnes ne descendait pas de ces Chouans !
Les écrivains ne regardent pas forcément le passé : Vigny ne regrettait pas la féodalité, puisqu'il était favorable au système démocratique américain. C'est simplement que les poètes et les esprits généreux aiment la liberté, notamment sur le plan culturel, et ne font pas prévaloir l'intérêt supérieur de l'Etat sur cette liberté. Or, l'uniformisation de la culture sert l'Etat, mais pas la liberté individuelle.
Pour François Ier, on a aussi dit qu'il tenait son amour des lettres de sa mère Louise de Savoie, qui était la fille d'un duc de Savoie qui lui-même faisait des poèmes. Je ne veux rien retirer à la Touraine. Mais chaque région a son activité culturelle propre, et on ne décrète pas à l'avance qui doit se trouver honteux de l'activité culturelle de sa région, et qui doit s'en vanter. En favorisant la culture au sein d'une région donnée, un roi riche et puissant donne certainement à cette région du lustre ; mais les autres régions contiennent potentiellement leur propre effloraison, comme toute plante, même quand on la néglige.
Ce que fait l'Etat comme dons à la culture n'est pas à critiquer ; mais ce n'est pas lui qui crée la vie culturelle, pas plus que ce ne sont les êtres humains qui ont inventé la vie végétale. Il se contente de la favoriser. Or, il peut aussi en faire un instrument politique ; et dès lors, ce n'est pas du don, mais du calcul, comme chez Machiavel. Or, la culture n'est libre et universellement bienfaisante que quand ce machiavélisme reste limité. C'est bien ce que voulait montrer Vigny dans Cinq-Mars, je crois : l'unité politique de la France ne justifie pas tout. Ni le jacobinisme radical, que Vigny détestait, ni une restauration réactionnaire et tyrannique, qu'il détestait aussi.
N'oubliez pas, Ramiel, que le Roi, avant d'etre un personnage quelconque, est un personnage sacré. Alors, quand il se déplace, les astres suivent le soleil. Un Roi, jusqu'au Dix-huitième Siècle, n'est pas qu'un personnage important. Au rebours, sous la Restauration, le charme est rompu. de pieux esprits, sans doute les Montmorency, tenteront bien, par la voix d'un paysan bauceron, de ressusciter Jeanne d'Arc, mais Martin de Gallardon lui meme n'a plus cette fraicheur d' ame, non plus que Louis XVIII §
Pour ce qui est de Teilhard, j'avais en vue l'expression, tellement banalisée, non ses textes. Et la manipulation du faux fossile de l'Homme de Pitdown. Quant à ses reveries évolutionistes, elles ont enfanté, avec l'accord de l'auteur, de singuliers dessins philosophico- préhistoriques, qui, j'en conviens, m'ont fait rever....Il y a tout de meme, au fond de tout cela, le vieux reve de marier l'Hstoire et la Foi...Notez que cela vaut mieux que le néo scientisme!
Cordialement.
M.Court
Les marier n'est pas les confondre. Or, ce qui est réellement interdit, c'est de les confondre. Interdire de les marier, c'est interdire la foi elle-même ; car personne ne propose d'interdire l'histoire. Mais la foi est censée avoir pour objet quelque chose qui existe : comment peut-on avoir foi en quelque chose qu'on sait ou même qu'on pense ne pas exister ? C'est donc un peu absurde. On veut interdire la foi, je crois.
Le Roi était une personne sacrée, mais en Savoie, il y avait un roi qui n'était pas celui de France, et dont la personne était également sacrée. En outre, la Bretagne a elle aussi connu, au cours de l'histoire, un roi qui lui était propre, qui était distinct du roi de France. Or, je suis sûr que sa personne était également sacrée. Il y a une différence entre dire que la personne du Roi est sacrée, et dire que la personne du roi de France est sacrée. La seconde proposition contient un présupposé nationaliste. Or, quand on est français, on s'imagine facilement que la première et la seconde ont le même sens.
Le roi Charles-Félix, qui est mort sans héritier, a été suivi, sur le trône, par un cousin, Charles-Albert, de la branche des Savoie-Carignan, qui a souvent été rebelle à l'autorité de la branche régnante. Ce genre de conflits entre cousins s'est vu aussi en France, notamment en 1830, quand Louis-Philippe a remplacé Charles X, mais à la suite d'une révolution. On craignait quelque chose de comparable en Savoie, parce que Charles-Albert a d'abord été lié aux Jacobins, et était franc-maçon ; mais finalement, il a poursuivi la politique de son prédécesseur, dans les grandes lignes, même s'il était un peu moins conservateur et réactionnaire : il tenta de concilier les aspirations républicaines de l'Italie et la monarchie absolue de droit divin.
Pour ce qui est de ce que vous croyez à propos de la Maison de Savoie et du culte qu'on lui rendait, vous le supputez à partir de titres comme "duc" , ou de nombre d'années comme "trois cents". A mon avis, cela ne veut strictement rien dire. Les ducs de Savoie et les rois de Sardaigne ne faisaient qu'un. Le titre de duc était celui d'un prince souverain, au sein du Saint-Empire. Pour connaître l'état d'esprit des Savoyards vis à vis de leur duc, ou de leur roi, quand il en a pris le titre, il ne faut pas supputer : il faut lire les témoignages qui sont restés. Or, à cet égard, Veyrat est très éclairant. Mais même Lamartine, Balzac ou Dumas, quand ils parlaient de l'abbaye de Hautecombe, savaient ce qu'il en était en réalité, que les ducs de Savoie étaient des princes aussi vénérés de leurs sujets que les rois de France l'étaient des leurs. Les Savoyards, je peux vous l'assurer, avaient du respect pour les rois de France, qui étaient les plus puissants princes d'Europe, mais ils étaient réellement attachés à la personne de leur prince à eux, et ce prince a souvent encouragé la culture, parmi eux. Le culte des princes de Savoie commence sans doute avec le comte Pierre II, appelé le Petit Charlemagne, fondateur du château de Bonneville ; puis il y eut le comte Amédée VI, sur lequel nombre de poètes de l'époque de Charles-Félix et de Charles-Albert ont composé des épopées nationales en alexandrins ; puis Amédée VIII, qui fonda le château de Ripaille, fit l'objet de livres romanesques, encore, et créa lui-même les chroniques de Savoie, en faisant venir des écrivains et en nourrissant des poètes. La liste serait longue. Même François de Sales écrivait sous le patronage temporel de Charles-Emmanuel Ier. Je crois que vous parlez sans savoir. Vous n'avez pas appréhendé les Savoyards de l'intérieur : que valent, du coup, vos calculs sur le nombre d'années passées sous la sujétion des ducs de Savoie, dont la lignée est aussi ancienne que celle des rois de France, et qui passait pour royale dès le départ, puisqu'on croyait que les ducs de Savoie descendaient en fait des rois de Saxe ? Amédée VIII avait fait faire des généalogies qui le faisaient remonter jusqu'aux fils de Noé, vous savez. Cela passait par les rois allobroges, de glorieuse mémoire. Vous ne mesurez pas ce qu'était cette Maison. Personne, avant la fin du XIXe siècle, n'osait, en Europe, contester les titres et les origines merveilleuses des ducs de Savoie (ou qu'ils s'attribuaient, du moins).
Pour la Touraine, n'avez-vous vraiment pas compris ce que je voulais dire ? Il était clair que je voulais montrer que si Vigny s'était opposé à Louis XIII, même en l'excusant sur Richelieu, à plus forte raison les poètes savoyards avaient bien le droit, à l'époque de Vigny, de glorifier les rois de Sardaigne, les ducs de Savoie, comme l'a fait Veyrat ; et à plus forte raison les poètes bretons pouvaient glorifier leur royaume propre, comme l'a fait Hersart de La Villemarqué. La distinction entre les écrivains proprement nationaux, comme Vigny, et les écrivains dits régionaux, comme Veyrat ou Hersart, est donc purement politique, et n'a aucun lien avec une quelconque légitimité sur le plan littéraire même. La vérité est que les écrivains de la Touraine sont nationaux parce que la Touraine est une vieille province française, et non parce qu'ils auraient raisonné différemment, en profondeur, des écrivains bretons, francs-comtois ou savoyards. Or, le fait est qu'aujourd'hui, la Franche-Comté, la Bretagne et la Savoie ont autant de droits que la Touraine d'être représentées sur le plan culturel, notamment dans l'Education nationale.
Je ne me souviens pas avoir dit que les ducs de Bretagne évaient un caractère sacré. Je parlais des ducs de Savoie : nous nous sommes mal compris. Je croyais que vous parliez aussi de la Savoie. De fait, les ducs de Savoie ne sont ducs que depuis 1418. Avant, ils étaient comtes.
Le style néogothique est un peu passé de mode, comme le montre l'oubli injuste dans lequel est tombé Les Burgraves. Pour Veyrat, ses oeuvres ne sont guère disponibles en dehors de la Savoie ; mais selon l'ancien doyen de la Faculté des Lettres de Chambéry, l'oubli dans lequel il a été laissé doit beaucoup à ses choix politique : il avait choisi le roi de Sardaigne. L'Annexion ne lui laissait aucune chance. Ensuite, son style n'est pas spécialement néogothique ; il est simplement romantique. Pour l'idée que le Barzaz Breiz n'intéresse que la Bretagne, je voulais justement dire que Cinq-Mars n'intéressait, somme toute, que la Touraine, puisque le point de vue est celui de seigneurs de Touraine qui se plaignent du centralisme de Richelieu ; or, ce point de vue tourangeau est regardé comme profondément français, mais le point de vue breton de Hersart est regardé comme non français, comme uniquement régional. Et je soutiens que c'est parce que la France se conçoit encore comme à l'époque du royaume médiéval de France, et non comme une République qui pourrait synthétiser l'apport de différentes régions, qu'elles soient ou non issues du royaume de France tel qu'il était du temps de saint Louis. C'était l'idée que je voulais défendre ; je crois qu'elle est juste, et que Louis Terreaux, le doyen de la Faculté des Lettres de Chambéry dont je parlais, à propos de Veyrat, l'approuve : Veyrat est regardé comme uniquement savoyard parce qu'il faisait des odes au roi Charles-Albert de Savoie. Mais Hersart évoque bien les rois de France, dans les rapports que les Bretons ont eus avec eux. Ce n'est pas une question de sujet : en tant que tels, les Bretons et les Savoyards, même devenus citoyens à part entière de la République, ne sont pas regardés comme aussi foncièrement français que les ressortissants de la Touraine ou d'autres régions centrales.