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Samedi 01 Septembre 2007

En allant en Bretagne, comme je n'habite pas à Paris (ainsi que j'en ai le droit), je suis passé par la Touraine, avant de traverser l'Anjou. Comme Tours est une ville célèbre, et que les Français distingués la connaissent toujours plus ou moins, je l'ai traversée, pour en avoir au moins une petite idée, et en repartant vers l'ouest, j'ai longé quelque temps la Loire. J'ai pu voir les jolies maisons construites à l'intérieur de la falaise : les demeures troglodytes. Dans dix mille ans, on dira que les Tourangeaux vivaient dans les grottes, peut-être.

Néanmoins, en tant que professeur de Lettres, je fus surtout frappé par le nombre de noms résonnant familièrement aux oreilles, parmi ceux qui étaient écrits sur les pancartes. Il y avait Langeais, et je me souvenais du roman de Balzac ; il y avait Cinq-Mars et son château, et je me suis rappelé de Vigny ; il y avait Chinon, bien sûr, et je me suis remémoré Rabelais. Or, soudain, il m'est apparu que ces grands noms de la littérature française, et qui remplissent de leurs écrits la culture commune et centralisée de notre belle patrie, étaient justement des écrivains qui avaient âprement défendu l'originalité de leur province (la Touraine, donc) contre le pouvoir central, sis à Paris.

Le plus évident, à ce titre, et peut-être le plus intéressant, c'était Vigny. Car son roman Cinq-Mars évoque précisément les tentatives d'un jeune seigneur de Touraine pour résister à l'empire de Richelieu, qui s'efforçait d'aligner les têtes, et de soumettre égalitairement les volontés à la sienne. Vigny affirme que Louis XIII, à cet égard, ne fut que le jouet du Cardinal détesté par tous les Romantiques, mais le fait est que le roi ne désapprouvait pas une politique de centralisation qui annonçait l'absolutisme de Louis XIV. Or, Vigny en a fait une tragédie emblématique, et Richelieu y apparaît comme un mage noir, disposant d'une puissance occulte (dit Vigny) au service de l'asservissement des seigneurs français.

On sait qu'à sa réception à l'Académie française, Vigny s'est fait durement réprimander, par un représentant de la haute noblesse, parce qu'il avait présenté de cette façon Richelieu et sa politique. De fait, l'Académie française elle-même vient bien de Richelieu : que pouvait répondre Vigny ?

On sait que Balzac fut assez attaché à sa Touraine natale pour composer, en français archaïsant, imité de Rabelais, des Contes drolatiques typiquement régionalistes, se situant à Tours, et mêlant l'histoire au folklore, dans un élan qu'on a tort de ne croire propre qu'aux Bretons, par exemple. Mais peut-être que la Touraine, quand elle est régionaliste, reste plus française que la Bretagne, parce que la Bretagne ayant formé un royaume indépendant, elle doit toujours montrer des gages de patriotisme : elle doit faire ses preuves ! (Un peu comme les enfants d'Algérie installés en France, somme toute.)

Quant à Rabelais, c'est délibérément qu'il a situé les aventures de ses géants en Touraine, qui, pour lui, était le cœur de la Gaule. On sait qu'il a voulu tourner en dérision Paris en faisant voler à Gargantua les cloches de Notre-Dame, et qu'il s'est moqué des Parisiens parce qu'ils étaient, selon lui, excessivement badauds.

On peut croire qu'il s'adonnait simplement à une forme de satire religieuse ; mais ce serait bien naïf : il était lui-même clerc d'Eglise ; il s'en prenait simplement à l'intolérance du pouvoir central romain relayé et appuyé par Paris. Il n'a jamais contesté la valeur, en soi, du christianisme. Il s'en est pris au dogmatisme, bien sûr ; mais auquel, sinon celui de la Sorbonne ?

Tout cela est finalement dissimulé par le paradoxe d'une culture commune qui hérite, structurellement, de la situation contestée, dans les faits, par Rabelais, ou Vigny. On peut penser qu'il s'agissait seulement de contester le fond idéologique de la chose ; mais chez Vigny, il ne fait aucun doute que ce n'était pas seulement cela. Il se disait démocrate et républicain sur le modèle américain : il était réellement fédéraliste. Or, cela ne l'empêche pas d'être dans le programme commun de littérature d'une république centralisée. Cela n'engage à rien, visiblement !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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