Le progrès de la lecture silencieuse a fait fondamentalement oublier que l'alphabet a d'abord pour fonction de restituer les sons, et non les concepts. Récemment, un universitaire a exprimé le désir de voir utiliser un code visuel en soi imprononçable, mais assimilable à des concepts quand même précis. Un peu comme la croix de Jésus, somme toute. Cependant, si un concept n'est pas clairement désigné par un langage articulé et restitué par de l'alphabet, il se fond dans le flou du ressenti individuel. De fait, fixer les concepts à l'échelle planétaire serait en réalité s'exposer à des conflits entre nations qui comprennent différemment les concepts. Il n'est pas vrai que la philosophie matérialiste elle-même puisse servir de base universelle : un tel procédé séparerait toujours davantage l'Occident du reste du monde. On ne vit pas directement dans les idées : c'est un leurre. Seuls les anges sont dans ce cas. Le langage lu silencieusement ne renvoie pas directement à des concepts, mais à des sons intériorisés. Comme le monde intérieur, chez les Occidentaux, est dominé par l'intellect, ces sons sont en quelque sorte noyés, et disparaissent devant ce à quoi ils renvoient, les images et les idées désignées par les sons du langage. Mais cela représente-t-il, en soi, un progrès ? Non : pas du tout. C'est l'effet funeste et néfaste d'un progrès : l'humanité perd le sens des réalités ; son esprit s'enferme dans un nuage conceptuel qu'il prend pour la réalité, parce qu'il décrète que le matérialisme meut ce nuage, comme il meut, en théorie, la réalité. C'est une forme de dogmatisme. L'esprit décolle du réel. Le langage n'est plus perçu comme matériel : il se confond avec ce qu'il désigne. Cela a des conséquences importantes dans toute sorte de domaines, mais le plus immédiatement visible est celui de la poésie : car les évolutions de celle-ci sont principalement dues aux progrès de la lecture silencieuse et à la fusion entre le langage et ce qu'il désigne. La poésie comme objet sonore, accompagnant la musique, est en grande partie ruinée. Cela existe encore dans la chanson, bien sûr ; mais la tradition issue des trouvères médiévaux, et qui passe par la tragédie classique et le lyrisme romantique, la grande tradition aristocratique et prétendument littéraire, appelle à présent poésie un genre qui demeure dans la pure nuée des concepts, pour l'essentiel. En fait, la poésie a perdu sa qualité première : il n'en reste plus que le vernis moral, acquis au cours des siècles, ou présent, peut-être, dès l'époque des trouvères. Elle n'est plus un phénomène objectif : elle est le beau style et les idées élevées arrangées avec art. La poésie n'est plus un genre indépendant, ayant pour trait principal d'être chantée, ou tout comme, et pouvant donner lieu à de l'invention et à de la composition autant qu'à de l'élocution : elle est devenue avant tout élocution dans les autres genres, et le genre même de poésie est, après le lyrisme romantique, avant tout une forme de journal intime en style transcendantal. L'invention et la composition ne se comprennent pas par rapport au genre de l'ode ou de l'épopée, ou du chant médiéval, mais par rapport au style même du journal intime qui se pose comme poésie. On compose en arrangeant les mots, c'est à dire les idées, et on est inventif dans le style : la poésie n'est plus que cela. Bien sûr, si on ouvre un recueil de poésie contemporaine, en général, on se trouve face à des vers blancs, ou alors des vers libres. L'idée de mesure, comme en musique, est conservée. Mais pour le vers libre, déjà, il faut se rappeler que la grammaire elle-même rythme une langue : toute prose est une forme de poésie libre. Pour le vers blanc, je ne sais pas si une période de huit syllabes, par exemple, peut réellement s'entendre, et se reconnaître : la prose est rythmée en sus, peut-on dire. Mais il ne faut pas croire qu'une ligne non achevée, sur une page, crée de la poésie. A la rigueur, des vers courts peuvent justifier des vers libres ou blancs : les accents toniques suffisent à instituer un rythme ; les rimes pourraient alors sembler pesantes, ou trop légères, trop proches de la chansonnette. Mais pour des vers plus longs, cela n'a guère de sens. C'est d'ailleurs à cause de cela que les sujets de la poésie contemporaine sont presque toujours intimes : les vers courts sont appropriés aux sentiments délicats. Un vers long ne s'entend, au fond, qu'avec une rime, ou une marque, en tout cas, que le vers est achevé, un coup de clochette, pour ainsi dire, et cela éveille la conscience à des choses plus extérieures, plus générales, soit dans les événements, soit dans les idées. De fait, il est faux que la rime ne repose sur rien, qu'elle est une règle stupide et arbitraire. J'en reparlerai.
Commentaires
La parole est faite de sons ; primitivement, il est déraisonnable de considérer que le sens a préexisté au son au sein du langage, puisque le sens ne peut se communiquer que par le son. Ainsi, il faut postuler un état du langage qui est constitué de sons rythmés et sans doute mélodieux, renvoyant de façon encore assez imprécise à du sens. Même si les sons n'étaient pas rythmés ni mélodieux, leur bruit préexistait au sens. De même, de la musique est née la poésie : le sens a surgi au sein des mélodies et des rythmes.
On fait prévaloir, aujourd'hui, le sens, dans un renversement qui se fait au profit de l'intellect ; mais au cours de l'Evolution, l'intellect est venu tardivement. A présent, la musique semble devoir accompagner le sens, comme un ornement ; mais primitivement, les choses devaient se passer différemment : c'est la tonalité d'une mélodie qui fait penser à des choses et les fait désigner par le langage, au moment où on chante.
Cela dit, les instruments sont réellement venus après la voix. Ils accompagnent donc certainement un chant qui a déjà du sens. Mais les ancêtres des instruments sont justement les cordes vocales qui vibrent mélodieusement sans qu'il y ait du sens, ou les mains frappées entre elles, ou le pied qui bat la mesure.
En tout cas, je ne crois pas que le sens préexiste au son. Je crois, en fait, qu'il y a d'abord eu de la musique, puis de la poésie, puis de la prose, du sens simple, après l'oubli du stade purement sonore. Même le bruit n'a jamais pu créer de sens. C'est ce qu'on observe chez les animaux : leurs bruits ne désignent rien, à l'extérieur de ceux qui les font. La musique est mère de la poésie, qui est mère de la prose.
Aucune source, à cet égard, ne serait probante, puisque l'époque à laquelle renvoie cette origine du langage n'a laissé aucune trace. Chacun peut librement imaginer ce qu'il veut, selon ce qui est plus ou moins logique, compte tenu des conditions réelles de l'élaboration du langage, y compris chez les individus. L'enfant imite les sons avant d'en saisir le sens. Ma source est donc le simple raisonnement analogique.
(Il est aussi les faits, néanmoins : historiquement, la poésie non chantée ni accompagnée de musique est postérieure à la poésie chantée ou accompagnée de musique. C'est le cas en France : les chansons de geste étaient chantées, les romans arthuriens scandés et accompagnés de musique ; les trouvères étaient des compositeurs autant que des poètes. Mais souvent, sur des mêmes airs, on composait des paroles différentes ; parfois, même, on ne jouait que l'air, ou on chantait dans une langue étrangère, qu'on ne comprenait pas. Les airs des chants en latin ou en grec étaient repris pour eux-mêmes, et puis ensuite on les écrivait et chantait en français - parfois, en changeant complètement le sens, en passant notamment du sacré au profane. Or, sur un plan plus global, cela rappelle que la musique préexiste en réalité au langage articulé, c'est à dire au sens. C'est bien la musique qui donne à la poésie son essence artistique première.)
Mais la poésie , c'est autre chose encore. Il me semble que d'emblée et partout, il y a une telle complexité de rythmes, de thèmes, de construction d'ensemble, de genres ... Je pense aux improvisations des Basques, à Homère, aux Psaumes ...
J'ai rencontré un peintre (une plutôt ...), qui soutenait avec conviction, autre point de vue, la cause de la ligne et de la couleur: l'oeuvre dessinée, pour elle, préexistait au langage articulé. Le musicien dans l'âme imaginera d'abord la musique, déjà présente dans le chant des oiseaux, le murmure de la source, le bruissement du vent dans les feuilles ...
Comment ne pas rêver aux origines de l'art ...
Ne peut-on pas penser que la poésie "moderne" ne s'est pas éloignée de la musique mais l'a intégrée, étant à elle-même "parole et musique", si j'ose dire, en misant parfois aussi sur l'aspect visuel du texte?
Dire que l'image précède le son, c'est comme dire que les yeux précèdent les oreilles. C'est possible, mais enfin, cela remonte à loin. Sur le plan psychique, les images apparaissent comme plus concrètes que les sons ; certains prétendent même qu'on ne rêve pas de sons, ce qui est absurde. Mais c'est que le son est moins matériel, plus aérien que l'image. Et effectivement, certains pensent que le premier langage s'est fait avec des signes, des signes des mains : des gestes.
Mais non, je ne crois pas que la poésie contemporaine, globalement, ait intégré le son. Bien au contraire, le caractère vaguement immatériel du son l'a enfoui sous le sens, et l'a fait disparaître. Ce que je reproche à la poésie contemporaine, globalement, c'est justement de rejeter le caractère sonore du langage.
Il faut voir qu'on peut saisir le sens d'un mot écrit sans savoir du tout comment il se prononce. On reconnaît ce sens aux lettres qu'on voit, comme pour un panneau du code de la route. Si on n'a jamais entendu ce mot, pourra-t-on dire qu'on a intégré subtilement le son ? Non : pas du tout. On pourra dire, au contraire, qu'on l'a remplacé par l'image, l'image que tracent les lettres de l'alphabet sur la feuille. Ces lettres ne renvoient plus à des sons, dans les faits. Mais les lettres sont faites pour cela quand même, normalement. C'est un peu comme si vous preniez une statuette, et qu'au lieu de regarder ce qu'elle représente, vous vous en serviez pour planter un clou, parce qu'elle est en bronze.
La poésie visuelle, du reste, je trouve que cela n'a pas de sens. Il y a les hiéroglyphes, pour l'art mis sur du papier. On peut inventer ses propres hiéroglyphes. On peut faire de petits dessins colorés, comme Valère Novarina en trace pour les personnages de ses pièces. Cela a bien du sens aussi. La disposition bizarre des lettres, ou des mots, cela va encore quand c'est du calligramme et que c'est fait à la main, comme chez Apollinaire ; sinon, c'est pour moi de l'ornementation plutôt précieuse, et sans grande efficacité sur le plan esthétique.
Je ne suis pas fétichiste : je suis plus attaché, par exemple, au contenu écrit des livres, qu'au contenant, les objets qui décorent ma maison ; la littérature me paraît quelque chose de plus élevé que les guirlandes, ou la décoration des intérieurs, fussent-ils aristocratiques. Pareillement, je suis en fait plus attaché au son exprimé par l'alphabet qu'à l'alphabet lui-même. Et de même que pour décorer ma maison, somme toute, je préfère des tableaux ou des statuettes à des livres, de même, s'il s'agit de parler d'art, quand on parle d'écriture, je suis surtout intéressé par les hiéroglyphes égyptiens, ou alors, par les codex aztèques, ou alors, par la calligraphie chinoise, ou alors, par notre propre écriture gothique, celle de nos vieux manuscrits. Mais la disposition des lettres tracées par une machine au sein d'un livre, je trouve que c'est quand même d'une profondeur artistique limitée. Autant dire, pour moi, que l'art de la sculpture, à présent, est accaparé par la carrosserie des voitures. Dans les faits, ce n'est pas faux, mais je ne sais pas si on peut réellement regarder cela comme un progrès.
Et bien c'est déjà le cas des idéogrammes, ce me semble, non ? Même si on peut les prononcer, mais différemments, les idéogrammes Kanji sont communs au Japon et à la Chine.
J'essaye de comprendre votre propos sur la poésie contemporaine sans succès. Vous devriez donner un exemple qui a votre approbation et un autre qui ne fonctionne pas comme vous le souhaitez.
Il paraît qu'à Royaumont la musique et la poésie sont à l'honneur.
L'alphabet, au départ, n'indiquait que des sons ; l'alphabet romain a été utilisé pour indiquer comment on prononçait le français, à partir de la manière dont on prononçait le latin. Ensuite, des sons ont évolué, et les lettres sont restées les mêmes ; d'où la confusion. D'où, aussi, des signes qui ne se prononcent pas mais expriment des rapports grammaticaux. Ce sont des signes qui désignent directement des concepts. Mais pour moi, la poésie ne se fonde pas sur ces codes purement intellectuels ; elle se fonde sur la langue réelle, parce qu'elle s'appuie sur le son. Une poésie qui s'appuie sur les concepts est simplement de la philosophie en beau style, ou de la prose présentée d'une manière agréable, pour l'oeil.
Avez-vous des sources indiquant que la musique est première? Je ne sais pourquoi, j'ai toujours imaginé le contraire, que le musicien se mettait en somme au service de la poésie .