J'ai acheté récemment l'onéreux catalogue commenté de l'exposition qui a eu lieu à Paris de la production plastique de David Lynch ; je ne le regrette pas : j'adore ce cinéaste, et je l'adore en tant qu'artiste. Dès que j'aborde son univers, je me sens comme aspiré, et je pénètre dans un monde apparemment un peu sombre, mais en réalité chaud, velouté, doux, palpitant de vie paisible et profonde, dans une obscurité qui n'en est pas une. Cela me fait le même effet que les écrits de Rilke. Cet ouvrage contient une interview du grand homme qui m'a paru très éclairante. Ce qui est étrange, c'est qu'elle commence, de sa part, par des idées en réalité très ésotériques sur l'âme des fourmilières, et une sorte de digression sur le caractère individuel de l'âme humaine : les âmes humaines, dit-il, sont comme des fleurs toutes différentes attachées à un même sol. Or, soudain, il s'arrête : il s'aperçoit qu'il va beaucoup trop loin dans les révélations sur sa pensée profonde. La dame qui l'interroge ne peut plus du tout le suivre. Plus tard, à propos d'un tableau représentant un insecte rêvant du paradis, elle cherche à lui faire reconnaître que les insectes n'ont pas d'âme ; il répond, néanmoins, qu'il n'en sait rien, qu'il s'agit juste d'un insecte rêvant du paradis. Lynch, en réalité, donne suffisamment de pistes. Il a déclaré, dans une autre interview, que quand on ne distingue, à travers le rideau, qu'une petite partie du monde qui s'étend derrière, on a forcément peur ; mais que si on pouvait voir l'ensemble, on cesserait d'avoir peur, parce qu'il y a dans l'univers pris globalement une vraie beauté et une vraie cohérence : une forme d'ordre divin. Ses expériences de méditation transcendantale, nourries de traditions hindouistes, en disent au fond assez long sur sa vision intime du monde. Il a fait allusion, un jour, à la métempsychose. Mais les gens intelligents savent qu'il ne faut pas en parler, qu'il ne faut pas le dire : qu'il vaut mieux, même, donner une image de Lynch plus classique, que cela le rend plus digne d'être admiré. L'un des deux savants commentateurs employés à évoquer l'art de Lynch, dans le catalogue, affirme que celui-ci a une vision pessimiste et tragique du monde, au sein de laquelle l'absence de sens domine toujours au bout du compte. Même si un artiste qui pense cela paraît toujours intelligent et très moderne, je crois que, dans ce cas précis, c'est peu crédible... Lynch rejette de toutes façons tout dogme en matière de technique narrative : il se défend d'avoir voulu systématiquement créer des chronologies non linéaires. (J'en ai parlé à propos de Robbe-Grillet.) Mais il refuse aussi de croire au mythe de l'artiste qui a un don, qui est génial dès le départ : pour lui, tout le monde dessine, à la base, et on y éprouve du plaisir, ou pas ; de la passion de le faire naît l'artiste : il n'y a rien d'autre. Il n'admet pas non plus, ainsi, que le génie serait lié à la folie, ou à l'isolement, notamment à propos de Van Gogh : pour Lynch, sa situation n'a pas du tout aidé son art, bien au contraire. Sur tous ces points, je lui donne mille fois raison. Il a compris que le génie était au-delà de l'idée préconçue qu'on peut en avoir, fût-elle d'une originalité et d'une modernité inouïes ! Son réel mysticisme se voit encore quand celle qui l'interroge s'avoue choquée par les formes hideuses qu'il a construites à partir de photographies : il répond qu'en réalité, elles sont hors du temps et de l'espace. Les intérieurs qu'il dessine et colorie n'ont rien à voir, non plus, avec ce qu'il vit, ou ce qu'il voudrait vivre : il dément implicitement avoir une vie comparable à celle de ses personnages, dans ses films. Ces intérieurs sont juste parfaits pour un film tel qu'il le conçoit : ils lui font une forte impression, comme si un mystère s'y tenait caché. Il a dès lors créé des mythologies, comme dans Twin Peaks. Dans son exposition de Paris, ses tableaux tout noirs plaçant des sortes de petites têtes blanches au sommet de longs membres filandreux sont sublimes, et montrent, en réalité, une forme de vision de l'âme en tant qu'elle est dans les ténèbres vivantes et chaudes de la couche d'éther qui est dans la terre même. L'obscurité est trompeuse : en fait, cela palpite, cela vit. D'autres tableaux, d'un autre style, ont constitué des formes jaunes et visqueuses, désarticulées, au contraire : et Bob rencontre une entité munie de nombreux bras, ou de membres indicibles, un géant qui est comme le gardien d'un seuil, et qui est hideux, et dont Bob a très peur. C'est une autre forme de vision, exprimée grâce à l'art moderne : des formes volontaires étendues, sans structure interne, mais remplies d'une expressivité incroyable, placées dans la couche boueuse de la terre humide. Bob va dans une forêt incompréhensible pour lui, et les arbres sont des colonnes devant un fond bleu : c'est sublime. Le contraste est d'autant plus fascinant que ce que Bob ne saisit pas, c'est bien un bleu plus chatoyant, plus divin, que le jaune de la terre où il se meut et dont il est fait - et qui tire, par sa couleur, vers la merde. Les photographies en noir et blanc d'usines désaffectées sont également fascinantes. Lynch montre que la vie de l'élément terrestre est parfaitement matérialisée par les restes de machines dont la nature s'est emparée en les fondant dans son apparent désordre ; dès lors, ces usines palpitent d'une vie souterraine, et la vie même apparaît dans son mécanisme secret. Le mystère des machines qui se meuvent d'elles-mêmes, semble percer : c'est celui de l'organique. A ce stade, les gnomes travaillent, dit quelque part Michel Butor ; et ils peuvent avoir la forme de machines magiques, semblant disposer d'une volonté propre. Ces vues d'usines se situent soudain sur un autre plan. Et Lynch le sait. C'est vraiment un immense artiste ; je l'aime infiniment.
Commentaire n° 1 posté par: jakadi le 12/09/2007 - 18:45:54
Aucun talon d'Achille, je ne crois pas cela possible. En tout cas, comme je crois à l'Evolution et au dynamisme des individus pour la réaliser, je serais bien marri de décourager qui que ce soit de le chercher. Merci quand même.
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 12/09/2007 - 18:50:05
L'idée des prises de vues d'un autre plan, d'une autre dimension, me plaît infiniment, cette notion de rupture dans le réel sur laquelle il ne s'apesantit pas mais qu'il exploite avec finesse dans ses films. De fait, ses personnages semblent toujours un peu "décalés" tout en demeurant, au fond, profondément humains dans leurs passions ou leurs vices avoués. Rares sont ceux qui savent déranger comme Lynch, et encore plus rares ceux qui le font avec autant de talent, un sens aussi aigu de l'image. Ses oeuvres savent nous happer, nous extirper de notre réalité et nous laissent souvent pantelant et pantois, privés de repères. Lynch parvient à nous hanter. Il est très fort.
Merci.
Et quelle belle acquisition !
Commentaire n° 3 posté par: Vance(site web) le 13/09/2007 - 20:34:26
Merci à toi (car je ne sais pas pourquoi je t'ai vouvoyé sur ton blog, d'habitude nous nous tutoyions) d'être passé me voir !
Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 13/09/2007 - 21:05:31
Tu parlais d'un film et de poèmes : tu as piqué ma curiosité, sont-ils disponibles ou accessibles ?
Commentaire n° 5 posté par: Vance(site web) le 14/09/2007 - 20:45:08
Le film, il faudrait que je voie avec le camarade technicien avec lequel je l'ai réalisé ; je vais lui écrire : je t'en reparlerai. Pour le recueil de poèmes (qui contient aussi des poèmes épiques, ou de science-fiction, peut-être que cela peut t'intéresser), il est disponible aux éditions Le Tour : Route de Joux-Plane, 74340 Samoëns, 04 50 34 45 45. Le prix est de 11 €, 2 € sont demandés pour le port.
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 15/09/2007 - 07:32:19
Merci beaucoup ! J'ai pris note.
Commentaire n° 7 posté par: Vance(site web) le 15/09/2007 - 14:37:16
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OUI ! Bien sûr que oui, t'es qualifié - gloups ! zêtes qualifié - (c'est le 1er commentaire que je tevous poste, probablement le dernier, je lis même tesvozarchives ... pas encore lu, cependant un "de Maistre" ... ouh ! lala ! oups !
MERCI, Ramiel ! aucun "talon d'achille" chez toivous ! bel équilibrisme, pardi, un HU MOUR ... WA OUH !!! wesh ! top là ! man :-)