Le film The Children of Men, dont j'ai déjà parlé, plaçait, parmi les étrangers cherchant à survivre en se rendant en Angleterre, des réseaux islamistes. Or, en voyant ces images de musulmans armés défiler dans le camp de réfugiés fictif, je me disais que le conflit entre l'Occident et l'Islam traduisait au fond une volonté secrète de rencontrer l'autre, et le refus, en conscience, de le faire, la décision raisonnée de ne pas le faire, de ne pas répondre favorablement à cet appel - mi par orgueil, mi par peur.
J'en suis, en effet, convaincu : l'Islam a à apporter quelque chose à l'Occident. Celui-ci le sent, perçoit confusément un vide, en lui, que la destinée propose de combler ; l'angoisse le saisit et il s'imagine que les musulmans ont pour projet conscient d'envahir le monde.
Je crois, moi, que c'est la providence qui attend de l'Occidental qu'il s'intéresse à l'Islam. Le refus de le faire crée une sensation de manque, de creux qui aspire, aimante, magnétise et transforme une vague inquiétude en profonde épouvante.
On craint de se perdre, en l'autre : c'est normal. Mais quand la peur s'accompagne d'un blocage, d'une idée fixe, elle crée rapidement une forme de panique qui confine à la superstition. Un objet que le temps même a produit, issu de la nature, une religion que l'histoire a créée, issue de l'esprit humain, devient un symbole maléfique. C'est du fétichisme à l'envers. On feint de croire que ce que produit l'être humain peut aller à l'encontre de la nature, alors que l'humanité est issue de la nature profonde de l'univers, et que - je le crois - elle en est même l'aboutissement.
Evidemment, quand l'idée fixe - le préjugé - est largement partagée, au sein d'une nation, on peut aisément croire qu'elle correspond à la réalité : à force d'être répétée, une idée donne toujours l'impression de s'être matérialisée ! C'est ainsi que se développent les fantasmagories dénuées de pathologie apparente, parce que ne donnant lieu à aucun problème social, au sein d'une nation donnée. En effet, la nation tout entière partage soudain le fantasme susceptible d'être incriminé, de telle sorte que, pour saisir ce qu'il peut avoir de bizarre, il faut commencer par sortir du point de vue national, regarder les choses de plus haut.
De fait, une nation n'est jamais qu'une fraction, un début d'espèce qui n'a pas abouti, et qui ne doit pas aboutir, qui doit rester en relation profonde avec les autres, et demeurer susceptible de s'unir à eux, et ne pas se séparer du courant général humain !
Des courants de civilisation peuvent cependant représenter des fractions plus grosses, et faire encore plus illusion, les nations ayant montré depuis quelque temps, maintenant, leurs limites. On confond le grand nombre et l'infini, la vaste étendue et l'univers, la suprématie et la toute-puissance ! Les affrontements entre deux blocs témoignent de la mondialisation, mais pas de l'abandon du fétichisme national. L'est et l'ouest gardent leurs tendances, et leur refus implicite de se regarder comme unis en profondeur. Le nord et le sud, peut-être aussi : peut-être y a-t-il quatre blocs.
Mais le dieu de l'humanité n'est toujours pas unique : on entend bien le confiner à l'un des quatre axes ! Or, quand la nature des choses essaye de mêler celui-ci à celui-là, les faire se rejoindre sur l'étendue qui les sépare, et donner aux uns les qualités des autres, celui qui craint assez cette fusion pour l'assimiler à la confusion et la fuir se croit forcément menacé de toutes parts, assiégé dans l'ombre même, assailli par tout ce qu'il ne voit pas, par les astres : la providence lui est hostile ! Devant lui se trouve Satan. Et il faut que les éléments qui manifestent sa volonté soient porteurs d'une aura démoniaque, s'il veut pouvoir continuer à se présenter, dans son particularisme, comme parfait, idéal, abouti pleinement, sans nul besoin de poursuivre une quelconque évolution par le contact avec autrui, persuadé qu'il est que ses forces propres sont assez divines, en soi, pour lui permettre de se perfectionner à l'infini.
Si on entre, cependant, dans la logique de l'autre, on s'aperçoit qu'il possède bien quelque chose dont on manque. Qu'il soit moins ou plus civilisé n'a aucune importance : ce qu'il faut voir, c'est l'élément qui est en lui une vertu. C'est cela que le destin essaye de faire acquérir. En particulier, la défiance vis à vis des musulmans traduit, en réalité, une forme de nostalgie d'une vie emplie, jusque dans ses détails matériels, d'imagerie sacrée, dominée par les rites qui font sens ; d'une vie immergée par la sensation du divin.
Sans doute, cela fait peur, car dans un monde en permanence habité par des signes sacrés, inspirant une émotion profonde - dégageant, même, une indéniable poésie -, il semble, au rationalisme occidental, que l'individu se perd, qu'il n'a plus la liberté de réfléchir par lui-même, et de s'arracher à ses émotions, pour conserver ou développer une claire raison. Cétait déjà l'opinion de Voltaire, face à l'Islam.
Mais quoi ! le soi divinisé a fini par déboucher sur une sensation de vide, d'abîme : au fond de la logique pure, il n'y a que le néant. Même du temps de Voltaire, Onfray l'a bien dit, les Lumières demeuraient dans un théisme de bon aloi. Aujourd'hui, on est comme arrivé au bout de cette impulsion, et l'épouvante, face au vide sidéral qu'elle dévoile, crée réellement une forme de nostalgie pour le temps rempli d'images et de fables, sur un plan intérieur.
La vraie question est donc de savoir s'il est possible de concilier les deux. C'est celle que pose l'arrivée de l'Islam au sein de l'Occident. Elle se pose à tout être humain qui veut pacifier les relations entre les uns et les autres. A tous ceux qui sont de bonne volonté, comme qui dirait. Et moi, je pense que oui, c'est conciliable, du moment qu'on cherche les voies d'accès, les ponts, et qu'on ne reste pas campé sur sa rive, qu'on n'y bâtit pas de forteresse imprenable, totale, immense. Se défendre est légitime ; refuser de parlementer et d'écouter l'autre, non. Rien de ce qui est humain ne peut être inconciliable. Rien de ce qui est humain peut être inconciliable avec quelque chose qui est venu de la nature : j'irai jusqu'à le dire. L'écologie aussi est possible au sein du développement ! J'y crois.