Comme j'étais, cet été, en vacances à Carnac, en Bretagne, j'ai acheté et lu le recueil Carnac, du poète Guillevic, qui y est né. C'était la moindre des choses. Je m'intéresse toujours aux écrivains des régions où je séjourne, et j'avais déjà étudié un poème de Guillevic avec mes élèves, et l'avais bien aimé.
De fait, je n'ai pas, d'abord, été déçu par son style, car il est à la fois concis et suggestif, bien rythmé, synthétique sans excès, point trop précieux, mais rempli d'images fortes et parlantes, distillées sans embrasement, avec circonspection, mais de façon généralement judicieuse. Il m'a même paru que chez lui, la poésie libre - qui ne l'était pas toujours du reste - était légitime, en ce qu'elle était mûrement réfléchie, et pensée à partir de la poésie même : le rythme de ses vers était approprié, non d'une manière globale, mais selon son propos. Il ne se faisait pas une règle, un dogme du vers libre, mais agissait ainsi en fonction d'un ressenti bien contrôlé.
Néanmoins, je n'ai pas tardé à être surpris. J'avais eu un certain mal à trouver, dans les boutiques du bourg, ses écrits. Pourtant, c'était son centenaire, et on parlait de lui partout. Au musée de la Préhistoire, il était constamment cité, à propos des menhirs. A cet égard, ses vers ne surprennent pas, du reste : Guillevic fait l'éloge des mégalithes, les plaçant comme un signe de longévité des œuvres humaines, de l'intelligence et de la pensée d'un pays : il désignait ainsi la communauté du lieu, pour mieux la fondre avec la terre qu'elle occupait.
Ce qui est étonnant, en fait, c'est à quel point il critique la mer, en tant que manifestation du néant. Il lui attribue toute sorte d'intentions malveillantes ; elle est pour lui le vase secret de monstres obscurs. Elle contient, en germe, la destruction de l'humanité, qu'elle recherche en permanence. Elle menace perpétuellement de se dresser, verticale, au-dessus de la terre, de surplomber tout, et de tout noyer. Elle a créé l'idée de Dieu, dit-il ; mais pour lui, elle a créé un leurre : en réalité, elle est la mort.
Cela rappelle Lovecraft, en moins lyrique - ou épique -, en moins imaginatif. Guillevic, pour ainsi dire, pressentait la présence de Cthulhu (celui qui doit un jour vaincre sa propre mort pour tout détruire, depuis les profondeurs de l'océan). Et cette image négative de la mer que Guillevic aussi donnait n'était certainement pas faite pour aider l'économie de Carnac, car c'est la vision positive d'une mer brillante sous le soleil chaud qui attire tant de touristes en ces lieux, bien plus, il faut l'admettre, que les mégalithes, ou la blanche cité de Carnac même. Mais Guillevic, lui, n'aime la mer que quand elle cernée dans les bassins des salines, et qu'elles offrent leurs eaux calmes au soleil couchant, poétise-t-il ; il ne l'aime que quand elle est domestiquée. Sinon, elle lui fait peur, et lui apparaît comme monstrueuse.
Cette vision des choses est tout à fait légitime : comme la haute montagne, jadis, parmi les Savoyards, réputée remplie de démons, comme les épaisses forêts, parcourues de monstres, en France du nord, ou le désert du Sahara, également plein de fantômes, chez les peuples qui vivent à ses rives, la nature sauvage a ses dangers, et semble engloutir les frêles efforts humains pour améliorer les conditions de vie ; elle semble condamner leurs édifices, leurs pompeuses cités, et leur annoncer qu'ils sont vains. De ce que bâtit l'humanité, il ne restera un jour que poudre sans nom !
Mais on peut aussi être fasciné par la mer : les îles de lumière, que fait surgir des eaux le soleil qui se couche, n'ont-elles pas suscité mille vocations, parmi les voyageurs, les marins ? N'ont-elles pas marqué profondément la sensibilité des Bretons, ainsi que leurs vieilles légendes le montrent ? Qui ne connaît Avalon, l'île des fées, du saint Graal ? Des échos en sont clairement perceptibles dans les chants de Hersart de La Villemarqué, ou dans les mémoires de Chateaubriand, même. Il y a parlé de la sylphide de l'écume avec tant de lyrisme !
Lovecraft non plus n'a pas éludé ce charme de la mer ; maintes fois il a évoqué les routes d'argent que la lune traçait sous ses yeux sur les flots, et qui emmenait vers des pays merveilleux l'âme pure des poètes. Il en a fait tout un récit fabuleux, rempli de chats qui parlent, et le protégeant à la façon d'anges, ou d'êtres élémentaires. Les Français l'ont édité sous le titre Démons & merveilles. Lovecraft n'avait rien d'exclusif ni de systématique, comme l'était quand même un peu Guillevic.
Celui-ci était trop froid : il avait des idées trop nettes, trop claires. Par certains côtés, il n'était pas assez poète, pas assez romantique ; il restait trop un fonctionnaire, fils d'un pêcheur qui était devenu gendarme pour échapper à la misère de la vie de marin. Il affectionnait les victoires de la société humaine sur le temps, la nature ; il était comme effrayé par la possibilité qu'aurait la mer de le reprendre à son large. Elle le fascinait, mais même quand elle luisait au soleil, il la fantasmait traîtresse. C'était, à ce point, une forme de paranoïa. La mort est-elle si terrible ? Guillevic était un homme déprimé ; il ne se laissait pas assez aller.
Cela dit, il me reste sympathique. Mon grand-père de Châteauroux, Secrétaire de Mairie dont le père était devenu soldat pour échapper à sa misère paysanne lui aussi était très rationaliste, et ne jurait qu'en la raison laïque et républicaine, en l'esprit scientifique.
Plus qu'à la Bretagne en particulier, Guillevic me fait penser à cette vieille France populaire, souvent un peu crispée, qui a gravi l'échelle sociale en entrant dans la fonction publique. C'est typique d'une époque, et d'un pays dominé par un Etat fort depuis toujours. Guillevic était de Carnac, mais était-il totalement breton ? Ce n'était pas Hersart de La Villemarqué, en tout cas.