Claude Hagège, dans Le Français et les siècles, a bien montré que la haine des patois et dialectes régionaux relevait en fait du néoclassicisme : l'idée d'uniformiser la langue a d'abord germé dans la tête des rois absolus. La langue choisie a été simplement celle du Roi, c'est à dire de la lignée des ducs de France, ou d'Île-de-France. Le dialecte retenu ne venait pas plus du latin qu'un autre : c'était celui du domaine royal.
L'ancien français, écrit seulement pour la poésie (en particulier épique), à l'origine, a été peu à peu travaillé afin de remplacer le latin aussi dans les écrits juridiques, philosophiques et, bientôt, théologiques. C'était l'objectif implicitement fixé.
On peut dès lors se demander dans quelle mesure la laïcité telle qu'on la conçoit en France ne vient pas de ce que la langue française n'a pas pu reprendre tels quels les concepts grandioses issus du christianisme, que le latin avait pu, lui, énoncer. En quelque sorte, le français s'est arrêté au stade philosophique du latin classique, celui de Cicéron traducteur de Platon, ou des traducteurs latins d'Aristote. Pour les concepts exprimés en latin d'Eglise, le français, qui avait pour modèle le latin du siècle d'Auguste, est resté en retrait.
C'est que la France, au fond, est moins universelle que l'Empire romain. Le français même, moins grandiose que le latin, pris dans l'ensemble de son histoire. Cependant, l'histoire du français n'est pas finie. Il est assez évident que la pensée laïque ne reprend pas à son compte, ne place pas dans la tradition française la plus élevée, pourtant un des plus grands hommes de la France moderne, l'un des plus grands philosophes, savants, théologiens du XXe siècle, Pierre Teilhard de Chardin. Lui a su placer, au sein de la pensée française, et dans un mouvement proprement français, non calqué du latin, des concepts mystiques et théologiques d'une hauteur sublime. Un jour, on s'en apercevra, et on comprendra que la pensée française, et même laïque, ne doit pas vivre dans un esprit de restriction, d'élagage, de contraintes sans nombre, mais doit, au contraire, s'élancer, courageusement, et ne pas avoir peur des idées nouvelles, des perspectives inouïes, des portes s'ouvrant sur ce que pour l'instant, par principe, ou par dogme, elle regarde comme étant le néant. Je reparlerai de Teilhard de Chardin, et de son génie, à la fois universel, moderne, et foncièrement français, quoiqu'il ait donné au français même une marque d'une originalité fantastique, qu'il a comme inventé une nouvelle langue, ou un nouveau style, pour le moins.
Pour le patois (les dialectes non d'Etat, pour ainsi dire, ceux qui en sont restés à un stade permettant la poésie champêtre, comme dans les Bucoliques de Virgile, ou même ses Géorgiques, ou alors la poésie d'Hésiode, mais pas, il faut l'admettre, les traités juridiques, philosophiques et théologiques dont était capable le latin), il ne se parle plus guère, puisque le français a pu assumer à la fois l'état de langue vulgaire, communément utilisée, et celui de langue d'élite, propre à manier les idées, les concepts. Ce qu'on peut regretter, c'est, au fond, que le français a quelque chose qui le tient au milieu sans le joindre aux extrêmes : il est entre le patois et le latin, mais il ne parvient pas complètement à englober l'un et l'autre à ses propres bouts. Il ne semble pas toujours aussi spontané que le patois, ni toujours aussi grandiose que le latin.
Certains, ainsi, continuent de vouloir faire la messe en latin, et d'autres, de faire des chansons en patois.
L'Etat français croit qu'on agit ainsi pour l'humilier, pour insulter le français. Mais c'est une vision simpliste des choses. Le latin et le patois ont des qualités que n'a pas forcément le français, qui n'a pas atteint à l'universalité dont, souvent, il se prévaut. Or, il est précisément dangereux de s'en prévaloir, car c'est bien le meilleur moyen de ne pas faire évoluer davantage la langue pour tendre toujours plus à l'universalité, dans les faits. La gêne généralement manifestée face à la pensée et au style de Teilhard de Chardin en dit long, à cet égard.
On voudrait tellement pouvoir croire que le français est la langue des dieux ! Inversement, une poésie qui utiliserait le français d'une façon renouvelée, rajeunie, comme on le faisait au XIIe siècle, avec spontanéité et fraîcheur, ne fera pas non plus l'unanimité. C'est qu'on préfère penser que la médiocrité est un état de grâce : on préfère s'en persuader.
Le français aseptisé, qui impose des règles monotones et figées, et interdit de traiter certains sujets trop mystiques, trop étranges, est dépassé, à mon avis : il ne suscite plus l'enthousiasme. Or, ce n'est pas de la faute des autres. C'est parce que la langue même ne se meut plus : l'énergie ne se met plus dans ses formes. Même quand le patois n'est pas utilisé, les chansonniers en appellent à l'anglais.
Je reste confiant : la langue française peut s'adapter ; elle est plastique. La vie qu'elle contient doit simplement être ranimée. Dans mes deux recueils de poésie, j'ai bien essayé de le faire ; pour le moment, le succès auprès du public demeure limité, néanmoins !