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Mardi 25 Septembre 2007

Jocelyn est un roman en vers de Lamartine qui aurait dû prendre place dans une grande épopée humanitaire, et qui est déjà assez long. Je dois être l'un des seuls, en France, actuellement, à l'avoir lu en entier : ce que j'ai fait tout récemment.

Mon grand-père paternel, qui était à la fois savoyard et profondément catholique, le vénérait, et possédait ses œuvres complètes. C'est ainsi que j'ai pu le lire aussi.

On n'ignore pas, en effet, que Lamartine adorait la Savoie, dont il aurait voulu pouvoir se dire originaire, tellement son paysage, pour ainsi dire, correspondait à son tempérament. L'essentiel de Jocelyn se passe dans les Alpes, le héros et narrateur étant dauphinois, et une grande partie se passe en Savoie, où ce même narrateur est nommé curé, à l'époque de Napoléon. Lamartine en profite pour démontrer que la montagne, si elle bouche l'horizon, est en elle-même assez prodigieuse pour contenir la divinité.

Je ne sais si c'est cette thèse un peu impie qui a valu au poète d'être fréquemment condamné par l'Eglise : on l'a accusé en tout cas d'être panthéiste, et de voir trop Dieu dans la nature. Il le voyait surtout dans la vie de l'eau, à vrai dire, mais il était effectivement très fidèle, sur le plan philosophique, à Rousseau. Je ne crois évidemment pas qu'il avait tort, car voir Dieu dans le Ciel et pas sur la Terre est profondément naïf. Il est faux que la vie organique soit purement matérielle, et la vie cérébrale purement spirituelle : c'est une dichotomie simpliste, qui tient du manichéisme. Au sein de l'Evolution, dit Teilhard de Chardin à juste titre, l'esprit n'apparaît pas brusquement, mais se développe, apparaît progressivement. Et Lamartine prête donc avec raison une forme d'âme aux plantes, aux animaux, à l'eau qui coule, et même aux rochers.

Il ne s'agit pas de faire de ce psychisme de l'apparent inanimé l'équivalent du psychisme humain, mais bien de démentir qu'il soit possible que l'entendement humain soit apparu spontanément, à la façon d'un accident sans racines dans la nature, ou d'un miracle inexplicable selon les voies de la raison : c'est plutôt grotesque, en réalité. Blavatsky même disait qu'aucun miracle ne peut s'opposer à la nature, et que tout prodige doit s'expliquer par des lois cachées des choses, et non par l'intervention ineffable de l'incompréhensible Sublimité.

Lamartine, lui, met en vers de larges passages de La Profession de foi du vicaire savoyard. Le curé, dans sa pédagogie, suit les préceptes du philosophe genevois, en tâchant plutôt de développer la conscience morale que le vain savoir, et en s'appuyant sur les éléments sensibles pour faire naître dans l'esprit de ses élèves des vérités philosophiques, ou même scientifiques. Le passage le plus étonnant est peut-être celui où Lamartine compare les astres à des bateaux à voile voguant sur le lac du Bourget et aperçus depuis les hauteurs des montagnes : on ne voit pas leur pilote, dit-il, mais il existe bien. Chaque étoile a son intelligence immatérielle qui la guide conformément aux vues de Dieu, conclut-il.

S'agit-il d'anges ? L'ouvrage est rempli d'allusions, parfois répétitives, aux anges. Paris est un peu infernal, en revanche. Mais il faut admettre qu'en général, ces allusions sont essentiellement rhétoriques : Lamartine place ses anges dans des métaphores, ou pour représenter la vie cachée des choses. Ces êtres célestes sont chez lui un peu figés et convenus.

A la fin, une scène voit s'unir deux fantômes d'êtres séparés malgré eux de leur vivant sous l'aile bleue d'un ange : le merveilleux est alors plus direct, plus concret, mais on sent bien qu'il s'agit surtout d'illustrer une idée.

Lamartine possède un style incomparable : ses vers sont magnifiquement frappés, tout en restant souples - comme jamais ceux d'Hérédia ne purent l'être, par exemple. Il a une langue ample, et des ressources infinies. Mais précisément, on peut avoir le sentiment qu'il se laisse griser par ses enchaînements syntaxiques et formels quasi parfaits. L'ensemble a souvent quelque chose de mécanique.

Néanmoins, il est difficile de trouver, en vers, des évocations de la nature alpine plus riches et plus belles. Ceux qui aiment la montagne et qui veulent la défendre contre ceux qui ne voient en elle que rochers sans âme et humanité fruste, trouveront dans cet ouvrage indispensable tout ce qu'il faut pour argumenter en leur faveur !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Ramiel, rien de cequi est savoyard ne vous effraie, mais là, bravo. De quand date La Chute d'un Ange, au fait? Car Lamartine, et tout les grands Romantiques sont poursuivis par la figure de la Femme-Ange, de l'Androgyne Séraphita à La Fin de Satan.


Oui, malgré Towianski et Mickiewicz, le thème de l'Animal doué d'une Ame est profondément neuf. A ce propos, voir aussi Geneviève, et certaines Tables Tournantes de Jersey qui imposeront,je l'ai démontré ailleurs, à Victor Hugo via Charles , médium en titre, le thème de la compassion étendue à l' Univers animal.


Je ne sais pas s'il est judicieux d'invoquer la bordelique pensée d'Héléna Blavatsky, mais des gouts et des Couleurs...


 


Bien à Vous .


                         M.Court


PS


 A noter quand meme dans Diderot;" Il faut imaginer la Pierre qui pense..." Je ne garantis pas la citation, mais c'est le sens. Très probable qu'il y ait chez le meilleur Lamartine un coté Poéte illuminé...

Commentaire n° 1 posté par: court le 26/09/2007 - 22:30:14

C'est l'influence probable de Rousseau, qui finalement a un vague côté oriental, dans sa façon d'adorer la nature, l'âme universelle, la vie, les mouvements de l'eau (de ce qui est liquide en général). Lavater, Mesmer lui sont contemporains. Car il y a eu un courant naturaliste fort, hérité de la poésie latine, peut-être, au XVIIIe siècle.


La Chute d'un ange, je l'ai lu, au moins en grosse partie, mais cela ne m'a pas laissé de souvenir. Je crois qu'il y avait de belles évocations de la nature, notamment forestière. Il y avait aussi des vols d'anges. Mais Lamartine a souvent parlé des anges, ou de la lumière divine. Ce qu'il y a, c'est que ses anges en soi étaient un peu abstraits, vaporeux, et qu'ils tendaient surtout à illustrer des idées. Il a néanmoins beaucoup marqué ses contemporains (en tout cas savoyards) par son évocation des anges qui en tombant sur terre ont donné naissance à des géants (épisode tiré de la Bible). Plusieurs poètes savoyards ont renchéri, et ont composé des poèmes sur les géants,  les anges, leur hiérarchie, ou y ont fait allusion dans des oeuvres moins épiques.

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 27/09/2007 - 05:36:00
Il y a un très beau chant des Cèdres du Liban, qui fait heueusement oublier la mollassonne Mort de Socrate, ou le calamiteux "Toussaint Louverture" ( "Reptiles dont je suis et la main , et la tete !" M.Court
Commentaire n° 3 posté par: court le 28/09/2007 - 02:38:41
Oui, je m'en souviens, de ces cèdres du Liban.
Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 28/09/2007 - 07:00:30

En lisant Jacques Maitre et son" Orpheline de la Bérézina," je note qu' autour de Thérèse Martin, on lisait beaucoup Lamartine, perçu comme "Le Grand poète catholique face à Victor Hugo". Intéressant de voir qu'à Lisieux, autour de la future Sainte Thérèse, on lisait également ce qu'on lisait chez vous. Suis assez perplexe sur le catholicisme Lamartinien, mais enfin "Dieu écrit droit avec des lignes courbes..."


Sur De Maistre, le parti royaliste au Dix-Neuvième Siècle, cela fait du Monde...Quant à ce que j'écris sur H.P B, c'est plus une mise en garde qu'autre chose. Regardez quand meme dans Du Pape si Montaigne n'a pas un peu raison. Je n'ai pas le temps de faire la vérification, partant


 

Commentaire n° 5 posté par: court le 02/10/2007 - 23:47:17
... partant pour quelque temps hors de France. A bientot. M.Court
Commentaire n° 6 posté par: court le 03/10/2007 - 00:45:15

Il y a de belles pages, dans Du Pape, que j'ai lu.


Lamartine est pratiqué et lu par les catholiques depuis maintenant pas mal de temps. Ce n'est pas seulement une question de doctrine. Mais d'abord, Lamartine s'est défendu de pratiquer en pensée le panthéisme, et il a fini par convaincre. Ensuite, je n'en ai pas parlé, mais, dans Jocelyn, il décrit poétiquement les rites de la religion catholique, en admettant leur caractère sacré, leur aspect sacramentel, et en faisant réellement du curé un pasteur du peuple. Car Jocelyn est un curé excellent, un modèle, qui sacrifie son amour à sa mission pastorale. Enfin, les vers de Lamartine sont sobres et élégants, et ils évitent, comme je l'ai laissé entendre, la fantaisie, le grotesque, l'excès, l'imagination débridée, comme chez Hugo ; or, les catholiques sont des gens qui aiment les formes traditionnelles. Ils veulent pratiquer une spiritualité dans le cadre de formes connues. Et Lamartine aussi, en réalité. Son esthétique a un fond romantique, mais elle reste classique, un peu comme chez Ingres, et il n'invente pas de nouveaux mythes, par exemple : ses figures sont celles de la chrétienté traditionnelle.


Lamartine a également été très lu en Savoie par les catholiques, et il a enfanté, en esprit, une poétesse elle aussi très mystique, Marguerite Chevron, qui a chanté la hiérarchie des anges conformément au dogme catholique, qui était d'origine paysanne, qui a fondé une école pour les pauvres et est morte toute jeune sans s'être mariée et en restant proche des prêtres qui lui avaient permis de s'instruire. Elle avait surtout lu d'une part les écrits mystiques et catholiques qu'on donnait alors aux gens, d'autre part Lamartine.


Peut-être que Lamartine reste une figure du catholicisme progressiste, face à Joseph de Maistre, qui était réactionnaire. Bayrou aime bien Lamartine, par exemple. Mais moi, je pense que la doctrine de Lamartine était assez conforme au catholicisme (ou plus généralement au christianisme), somme toute. Justement parce qu'il n'a pas développé de thèmes fabuleux à partir de sa propre imagination, comme l'a fait Hugo, mais s'est toujours inspiré de la Bible. C'est comme Pascal : lui aussi est lu par les catholiques, alors qu'en son temps, il fut rejeté par eux. Teilhard de Chardin est dans le même cas. Le catholicisme n'est pas monolithique : on le croit, mais c'est faux. Il a aussi ses extrêmistes de gauche et de droite, si on peut dire. Et ils ont toujours des problèmes avec la hiérarchie.

Commentaire n° 7 posté par: Ramiel(site web) le 03/10/2007 - 07:08:54
(Sinon, pour ce qui est du racisme, Maistre avait peut-être une certaine tendance à ramener tout aux Gaulois, feignant de croire que les Anglais étaient plus britanniques que véritablement anglais, et donc regardant vers les Celtes. Pour ce qui est des Juifs, je me souviens avoir lu un passage au sein duquel il défendait l'Inquisition en général, y compris celle qui s'est exercée contre eux. L'argument principal n'était pas de fond, néanmoins : il disait qu'en Espagne, les Juifs avaient formé une communauté à part, et à ses yeux, le roi très catholique devait exercer son autorité sans frein sur tous. En d'autres termes, il pensait qu'un roi catholique avait toute légitimité pour régner sur des communautés religieuses non catholiques. C'était sans doute hypocrite, car lui-même, en Russie, a essayé de répandre le catholicisme et de combattre l'orthodoxie, et le tsar a eu la réaction de tout monarque absolu, qui fut de s'en prendre à l'ambassadeur du roi de Sardaigne et de se plaindre de ses jésuites : la stabilité de l'Etat passait par la domination de la religion majoritaire, et non par telle ou telle religion. Maistre était aveuglé, sans doute. Il était sectaire. Il croyait réellement que seul le catholicisme était susceptible d'éclairer parfaitement les princes et les peuples.)
Commentaire n° 8 posté par: Ramiel(site web) le 03/10/2007 - 07:24:11
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