Jocelyn est un roman en vers de Lamartine qui aurait dû prendre place dans une grande épopée humanitaire, et qui est déjà assez long. Je dois être l'un des seuls, en France, actuellement, à l'avoir lu en entier : ce que j'ai fait tout récemment.
Mon grand-père paternel, qui était à la fois savoyard et profondément catholique, le vénérait, et possédait ses œuvres complètes. C'est ainsi que j'ai pu le lire aussi.
On n'ignore pas, en effet, que Lamartine adorait la Savoie, dont il aurait voulu pouvoir se dire originaire, tellement son paysage, pour ainsi dire, correspondait à son tempérament. L'essentiel de Jocelyn se passe dans les Alpes, le héros et narrateur étant dauphinois, et une grande partie se passe en Savoie, où ce même narrateur est nommé curé, à l'époque de Napoléon. Lamartine en profite pour démontrer que la montagne, si elle bouche l'horizon, est en elle-même assez prodigieuse pour contenir la divinité.
Je ne sais si c'est cette thèse un peu impie qui a valu au poète d'être fréquemment condamné par l'Eglise : on l'a accusé en tout cas d'être panthéiste, et de voir trop Dieu dans la nature. Il le voyait surtout dans la vie de l'eau, à vrai dire, mais il était effectivement très fidèle, sur le plan philosophique, à Rousseau. Je ne crois évidemment pas qu'il avait tort, car voir Dieu dans le Ciel et pas sur la Terre est profondément naïf. Il est faux que la vie organique soit purement matérielle, et la vie cérébrale purement spirituelle : c'est une dichotomie simpliste, qui tient du manichéisme. Au sein de l'Evolution, dit Teilhard de Chardin à juste titre, l'esprit n'apparaît pas brusquement, mais se développe, apparaît progressivement. Et Lamartine prête donc avec raison une forme d'âme aux plantes, aux animaux, à l'eau qui coule, et même aux rochers.
Il ne s'agit pas de faire de ce psychisme de l'apparent inanimé l'équivalent du psychisme humain, mais bien de démentir qu'il soit possible que l'entendement humain soit apparu spontanément, à la façon d'un accident sans racines dans la nature, ou d'un miracle inexplicable selon les voies de la raison : c'est plutôt grotesque, en réalité. Blavatsky même disait qu'aucun miracle ne peut s'opposer à la nature, et que tout prodige doit s'expliquer par des lois cachées des choses, et non par l'intervention ineffable de l'incompréhensible Sublimité.
Lamartine, lui, met en vers de larges passages de La Profession de foi du vicaire savoyard. Le curé, dans sa pédagogie, suit les préceptes du philosophe genevois, en tâchant plutôt de développer la conscience morale que le vain savoir, et en s'appuyant sur les éléments sensibles pour faire naître dans l'esprit de ses élèves des vérités philosophiques, ou même scientifiques. Le passage le plus étonnant est peut-être celui où Lamartine compare les astres à des bateaux à voile voguant sur le lac du Bourget et aperçus depuis les hauteurs des montagnes : on ne voit pas leur pilote, dit-il, mais il existe bien. Chaque étoile a son intelligence immatérielle qui la guide conformément aux vues de Dieu, conclut-il.
S'agit-il d'anges ? L'ouvrage est rempli d'allusions, parfois répétitives, aux anges. Paris est un peu infernal, en revanche. Mais il faut admettre qu'en général, ces allusions sont essentiellement rhétoriques : Lamartine place ses anges dans des métaphores, ou pour représenter la vie cachée des choses. Ces êtres célestes sont chez lui un peu figés et convenus.
A la fin, une scène voit s'unir deux fantômes d'êtres séparés malgré eux de leur vivant sous l'aile bleue d'un ange : le merveilleux est alors plus direct, plus concret, mais on sent bien qu'il s'agit surtout d'illustrer une idée.
Lamartine possède un style incomparable : ses vers sont magnifiquement frappés, tout en restant souples - comme jamais ceux d'Hérédia ne purent l'être, par exemple. Il a une langue ample, et des ressources infinies. Mais précisément, on peut avoir le sentiment qu'il se laisse griser par ses enchaînements syntaxiques et formels quasi parfaits. L'ensemble a souvent quelque chose de mécanique.
Néanmoins, il est difficile de trouver, en vers, des évocations de la nature alpine plus riches et plus belles. Ceux qui aiment la montagne et qui veulent la défendre contre ceux qui ne voient en elle que rochers sans âme et humanité fruste, trouveront dans cet ouvrage indispensable tout ce qu'il faut pour argumenter en leur faveur !