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Vendredi 28 Septembre 2007

Après la Révolution, les Français ont rattaché à leur empire républicain des parties des Pays-Bas et de la Suisse : ils voulaient reconstituer l'ancienne Gaule ; la conquête de l'Italie du nord a eu le même but. Comme, cependant, les provinces nouvelles avaient été rattachées postérieurement à la Révolution même, au sein de l'Armée, on vit se créer des Légions spéciales, dites helvétique, ou des Belges, ou encore, des Allobroges.

Car on l'oublie souvent, par souci ou par obsession, même, d'unité nationale - d'une vision nette et pure de la France éternelle -, mais la Savoie a aussi été rattachée à la France postérieurement à la Révolution et par voie de conquête, exactement comme la Suisse et la Belgique, ou l'Italie du nord en général. Il existait donc une Légion des Allobroges, qui a combattu dans les rangs de la Grande Armée.

L'ont commandée, en général, des intellectuels, médecins ou avocats, qui avaient, en Savoie, avant 1792, animé les esprits en faveur de la Révolution française, au sein d'une filiale, si on peut dire, du Club des Jacobins : le fameux Club des Allobroges. Je connais bien un de ces chefs du Club allobrogique : il s'agit d'un écrivain appelé François-Amédée Doppet, originaire de Chambéry, disciple de Rousseau et de Mesmer, et très hostile au catholicisme. A la façon des philosophes des Lumières, il prônait une religion naturelle, et sa déesse préférée était Vénus : Cupidon même lui semblait tout divin, et son traité des effets du fouet sur la physique de l'amour, comme il disait, ont inspiré bien des écrivains érotiques français, par la suite.

Il fut aussi un poète didactique, chantant les théories de Mesmer sur le magnétisme animal, étant persuadé, comme son gourou, que la nature était traversée d'un fluide universel. Il préfigurait le panthéisme des romantiques ; Lamartine même s'efforça de concilier cette doctrine, au fond, avec le catholicisme. Plus tard, encore, Teilhard de Chardin s'avouera lui aussi sensible, en réalité, à cette harmonie d'un pressentiment panthéiste et d'une foi purement chrétienne fondée sur le monothéisme.

Mais Doppet a également rédigé des mémoires. Il ne fut pas un grand soldat. Mais il se plaignit beaucoup de la France nouvellement formée. Il affirma que les Allobroges n'y étaient pas suffisamment respectés. Dans l'Armée, la Légion allobrogique n'avait qu'un rôle subalterne. On lui en voulut infiniment de faire mentir les tenants de l'égalité universelle : il n'était pas vrai qu'au sein de la République, les hommes fussent égaux, quelles que fussent leurs origines. L'objectif fixé, contrairement à ce qu'on prétendait, n'avait pas été atteint !

Les Savoyards continuaient d'être suspects. Leur roi n'avait d'ailleurs pas été décapité, et il poursuivait ses menées à l'étranger, pour récupérer ses terres. Or, il faut admettre que les Savoyards lui conservaient une certaine affection. L'œuvre de Joseph de Maistre en atteste assez, même si elle semble s'appliquer au roi de France. Mais on sait peu que, magistrat de Chambéry mis au chômage par la Révolution, il a commencé par écrire, à la demande du roi de Sardaigne, des brochures montrant que la Savoie n'était absolument pas prédisposée à cette révolution. Puis, se rappelant que le royauté française était le modèle de toutes les monarchies européennes, il eut la révélation que la Révolution était un sujet à traiter de façon plus globale. A son image, beaucoup de Savoyards étaient donc des traîtres en puissance.

Je ne sais si c'est pour cette raison qu'en 1989, François Mitterrand refusa que le nom de leurs généraux révolutionnaires et impériaux fût gravé sur l'Arc de Triomphe, à Paris. Il avait déclaré, un an auparavant, que si les Savoyards n'avaient pas voté pour lui, c'est que la Savoie n'était pas vraiment en France. Il avait une vision très royaliste de la France, en fait : il n'était républicain qu'en apparence. Pour lui, la France, c'était toujours le vieux royaume de Louis XIII, comprenant sa chère Touraine, mais pas vraiment la Savoie. La traîtrise des Savoyards n'était-elle pas confirmée par leur refus de voter pour lui ? Car il s'assimilait à la nation.

Mitterrand était vaguement de la Fronde, comme les seigneurs tourangeaux chantés par Vigny ; mais il ne ressentait pas la Touraine comme distincte de la France, et pour cause : somme toute, la Touraine n'est que le pays de Tours, cité du royaume de France.

Mitterrand aimait à se rappeler les actions de Louis XI ; or, selon Brantôme, ce roi se méfiait de sa propre épouse, une princesse savoisienne - comme on disait alors -, parce qu'elle n'était pas française : elle était de nation bourguignonne. La Savoie continuait le vieux royaume de Bourgogne que Clovis regardait avec tant de méfiance voire d'inimitié.

Les Allobroges sont toujours impliqués dans les rebellions : cela date de Catilina. Les Français, eux, viennent davantage de Cicéron !

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Etrange et suspecte, tout de même, cette fascination pour un peuple qui n'a jamais représenté une nation au sens strict du terme. Que les Révolutionnaires se soient servis des Gaulois pour asseoir une "certaine idée de la France" peut se concevoir, au moins autant que lorsque les parangons de la Troisième République mettaient bien haut et bien fort en avant "Nos ancêtres les Gaulois" dans les livres d'Histoire de France, faisant de Vercingétorix le premier et le plus méritant de nos héros nationaux. Après tout, il s'agissait d'instiller un modèle dans l'esprit de provinciaux bien loin de ces considérations nationalistes.

Et puis c'est nettement plus pratique que de se reporter sur les Francs, ces sauvages dont les rois avaient été "faits néants" en raison d'une propension particulière au régicide.

A l'heure où bon nombre de Français ont du mal à situer ma ville natale (Metz) en France, il y a de quoi effectivement revendiquer le statut de descendant de Médiomatriques, lesquels avaient tout de même bien résisté, sis dans leur petite citadelle au-dessus de chez moi, à l'envahisseur romain. Oui mais voilà, Metz ville impériale, que Charles Quint a renoncé à prendre, garde trop de stigmates de l'Occupation pour briller au panthéon des villes spécifiquement françaises. Et dire qu'elle est le berceau des Carolingiens !

 

Tout ceci pour te remercier pour cette page d'Histoire extrêmement riche.
Commentaire n° 1 posté par: Vance(site web) le 30/09/2007 - 15:26:34

Je te remercie aussi, car cet article repose tellement sur le particularisme de ma propre région que je pensais qu'aucun commentaire ne lui serait donné, malgré mon point de vue délibérément allobrogique, c'est à dire lié aux Jacobins. Ce qui est pénible, c'est précisément que même cet aspect allobrogique est assimilé, à présent, à une forme d'hostilité au jacobinisme, alors qu'historiquement, c'est exactement le contraire, au départ. Cela prouve, pour moi, que le jacobinisme, sous son idéal grandiose, dissimule mal un certain degré de nationalisme proprement français, voire une forme d'impérialisme de ce qui reste de la vieille France, celle qui regardait avec hostilité le Saint-Empire en général.


Quand on arrive à Metz, on s'aperçoit tout de suite que la période allemande a apporté un cachet particulier, gothique. Cela ne correspond pas à l'image qu'on veut donner ; car le jacobinisme n'est pas seulement l'union sous des mêmes valeurs fondamentales, mais aussi la conformité à un modèle, proprement français, propre à l'ancien royaume de France, je crois. Mais mon opinion est que la France telle qu'elle est doit s'ouvrir davantage à sa propre diversité, et en particulier reconnaître ce qui en elle lui vient du Saint-Empire. Il est anormal, par exemple,  que l'histoire du Saint-Empire ne soit même pas brièvement abordée dans les programmes d'enseignement de l'Histoire. En tout cas, c'est ce qu'il me semble.


On parle de l'Europe, mais on ne fait rien pour le faire progresser dans les esprits ! Ou alors, on reste à la surface.

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 30/09/2007 - 18:48:32
Le sentiment national n'est pas, à ce titre, propre à notre pays. Je me souviens des longues diatribes entre étudiants et professeurs français et allemands à propos de la "nationalité" de Charlemagne, roi franc, donc "forcément" français pour les uns, père de l'unité germanique pour les autres. D'ailleurs, outre-Rhin, on mélange allègrement les légendes voulant qu'un ancien empereur ne serait pas mort mais dormirait dans une grotte en Thuringe, ouvrirait parfois un oeil et demanderait au berger qui le veille si l'heure de se lever est venue.

Je crois que le problème est queles instances de l'Etat aient tendance à éveiller le sentiment national chaque fois que "la Patrie est en danger" : faire de Vercingétorix un leader nationaliste c'était réveiller la haine de l'oppresseur, qu'il soit romain ou allemand. On a fait pareil pour Jeanne d'Arc.

Je ne suis pas un connaisseur sur ce point, mais il me semble que la première fois qu'il y a eu un véritable sentiment national, c'était à l'époque de Bouvines, l'une des premières (et remarquables) grandes batailles médiévales.

Mais j'aime parler d'Histoire et des mystères qu'elle recèle.
Commentaire n° 3 posté par: Vance(site web) le 30/09/2007 - 19:02:05

Oui, moi aussi.


La légende de Charlemagne dormant dans sa grotte, tel un bouddha immortel, a été ensuite appliquée à Frédéric Barberousse, notamment en France-Comté, et Hugo en a parlé dans le gothique (et beau) Les Burgraves. C'était à l'époque où, fréquentant Nodier, qui était de Besançon, où Hugo même était né, ce dernier s'initiait aux mystères de la Comté.


Charlemagne était roi des Francs et parlait une langue germanique ; il est le fondateur à la fois de la France et de l'Allemagne. Mais l'atavisme gaulois et germanique est plus ancien ; il date de l'Antiquité.


Les figures symboliques soudent la nation en cas de danger et donnent du dynamisme au sentiment national. Bouvines, oui, c'est la fondation de la nation anglaise, qui a créé la nation française par réaction, au fond.

Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 30/09/2007 - 19:40:22
FrancHe-Comté (erratum).
Commentaire n° 5 posté par: Ramiel(site web) le 30/09/2007 - 19:42:05

Oui, Vance, et sur la controverse quant à Charlemagne, on rappellera l'anecdote connue d' Heidegger interloqué et disent de mauvaises langues, transporté par la Statue de Charlemagne sise sur le parvis de Notre Dame de Paris. Pour lui, Charlemagne était allemand...


Ramiel, si l'on réintroduit le Saint Empire dans les programmes, et je n'ai rien contre, il faudra aussi réintroduire symétriquement les efforts de grignotage des Rois de France, et je n'ai rien contre non plus. Mais vous?


Sur Vercingétorix, c'est d'abord, et l'on revient à cette lecture via l'archéologie, "un jeune seigneur du pays," mots lourds de sens en 1805 losqu'ils paraissent sous la plume de l'Abbé Anquetil dans l'Histoire de France commandée par Napoléon à ce dernier. Autant dire un Aristocrate de l'ancienne France, qui sauve l'honneur. Ce n'est qu'après 1870 que l'image du patriote intransigeant et populaire se forme, après une incubation républicaine ou entre du néo-druidisme - Henri Martin- et une historographie pour le moins romantique.


Sur les Francs, le regard des contemporains de L'Empire napoléonien les transforme en futurs Gaulois, justement parce que leurs origines, entre le Rhin et l'Elbe, sont réputées etre celles de Clovis!


On en arrive aux paradoxes suivant: un personnage comme Arioviste tient au théatre vers 179 ou 1805 un discours ouvertement  pro-Gaulois. Et un Vercingétorix mourant peut lacher comme mot de la fin:


               "César, au nom des Dieux, soit l'appui des Gaulois !"


A bientot.


                               M.Court

Commentaire n° 6 posté par: court le 01/10/2007 - 01:58:04

Ah, vous me comprenez mal, M. Court : bien au contraire, c'est ce que j'attends, que l'hagiographie vague qui consiste à bâtir l'image d'un roi de la France éternelle en cachant la façon dont réellement les choses se sont construites, soit arrêtée, et qu'on montre la réalité. Contrairement à ce que vous croyez, je n'ai rien contre la réalité telle qu'elle s'est déroulée. En fait, je pense que l'Annexion a apporté à la Savoie des qualités qui lui manquaient. Mais je crois, aussi, que l'unité nationale doit passer par des échanges réciproques, et non de la mythologie qui crée l'image creuse d'une France éternelle. C'est justement pour ne pas avoir à montrer des rois de France qui grignotent, au lieu de rois de France qui triomphent en accomplissant ce qui semble être de toute éternité, qu'on refuse d'enseigner l'histoire du Saint-Empire en général et de la Savoie en particulier. Or, moi, je veux la vérité, qui passe forcément par la prise de connaissance de la réalité historique. Une réalité qui montre, de toutes façons, que les rois de France n'ont jamais régné sur la Savoie. Même le patriotisme exacerbé de certains Savoyards n'aurait rien à craindre d'une vision de rois de France qui grignotent.


Sinon, le Tarin François Arnollet faisait dire, plus intelligemment, à ses Ceutrons, des sortes de Celtes primitifs, que les Francs en particulier et les Français en général vengeraient les Ceutrons du joug romain : la fin de son drame épique se termine par des prophéties, contenant le Coq gaulois et les trois couleurs du drapeau français. La République française, c'était la liberté même pour les Ceutrons (c'est à dire la Tarentaise), en théorie. Mais beaucoup de monarchistes ont pensé qu'ils pouvaient simplement y perpétuer l'ancien système.

Commentaire n° 7 posté par: Ramiel(site web) le 01/10/2007 - 07:52:13
Ramiel, écrivant cela je ne pensais pas qu'à la Savoie, mais bien plutot à la Lorraine, et j'avais en tete la politique de Richelieu. Il reste que la clarification de ce point était indispensable. La vérité, telle qu'elle se trouve par exemple dans le Grand Lavisse, ou mes grignotages sont des plus détaillés, vous semblent ils conformes? Moi, je m'en contente encore, mais j'avoue n'avoir pas en mémoire les pages sur la Savoie. Bien à vous. M.Court
Commentaire n° 8 posté par: court le 01/10/2007 - 20:26:39

Les faits sont les faits ; mais la question est celle de leur enseignement. A cet égard, la mystique nationale ne doit pas aveugler. Elle ne peut que motiver.


Je pense que l'histoire du Saint-Empire est indispensable. Ne regarder que le point de vue français n'ouvre pas à autrui. Pour l'ouverture à autrui, on évoque l'empire byzantin, au Collège, mais la France n'avait aucun rapport avec les Byzantins, ou tout comme : c'est l'autrui abstrait, et non l'autrui réel, avec lequel on peut être en conflit.

Commentaire n° 9 posté par: Ramiel(site web) le 02/10/2007 - 04:36:27
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