J'ai déjà évoqué Wild at Heart (Sailor & Lula), le film de David Lynch, quand j'ai parlé de Robbe-Grillet, pour dire que la fée de la fin n'aurait jamais pu être trouvée chez celui-ci. Mais j'ai alors eu envie de revoir l'aventure trépidante des deux amants - inspirée, comme on sait, par un roman de Barry Gifford.
Lynch raconte, au sein d'une interview, qu'au départ, le film n'était pas du tout censé s'achever de cette manière. Il devait réellement se finir mal, et établir le constat de l'amour impossible. Or, Lynch a soudain trouvé plus beau, plus équilibré, de meilleure composition, de faire intervenir une bonne fée comme venue de quelque astre, et de la montrer persuadant Sailor de revenir sur ses pas, et de demander Lula en mariage, en lui chantant Love Me Tender.
Comment est-ce possible ? Tout au long du film, Lula a la vision, elle-même, d'une sorcière, sur son balai : c'est sa mauvaise fée. Elle la voit qui vole à côté de sa vitre, la nuit, quand elle et Sailor filent sur les routes américaines. Mais quoi ! s'il y a des fées mauvaises, comment se fait-il qu'il n'y en ait pas de bonnes ? C'est une forme d'équilibre moral, au sein du monde des esprits, qui a inspiré à Lynch la bonne fée de Sailor qui devait compenser, au profit de Lula même, sa sorcière. Il y avait The Good & the Bad Witch : c'était nécessaire.
Née d'une aspiration profonde, image saisie dans un flux obscur, idée formée par l'amour même de l'univers et de ses principes fondamentaux, la bonne fée de Wild at Heart rayonne d'un éclat qui peut paraître kitsch, mais qui en réalité ressortit à l'essence la plus profonde du merveilleux, et qui émeut. Les éclats sont ceux de la divinité même. La providence se matérialise, sur l'écran, de la façon la plus vivante qu'on puisse imaginer. Le kitsch, soudain retourné, transfiguré, rempli de ce qui manque en principe au kitisch pour être crédible, devient sublime : au delà de l'humour apparent, on touche à la plus secrète mythologie.
De fait, contrairement à ce qu'on croit, ce n'est pas l'extérieur qui ressortit au baroque dégénéré, qui rend le kitsch ridicule, mais l'absence de vie interne de ce qu'on a prétendu montrer par une apparence ; si l'apparence devient substance, alors, on entre dans le pays des fées, au sens propre. C'est ce qu'a saisi Lynch, et c'est en quoi il est génial.
Peu de manifestations crédibles du monde des anges existent, au cinéma. C'en est une; mais il en existe une autre qui, formellement, entretient bien des rapports avec elle : c'est la Walkyrie de la fin de Conan le Barbare, de John Milius. Comme elle est sublime, elle aussi ! Il s'agit en réalité du fantôme de la femme aimée par Conan ; elle lui avait promis de revenir. Mais d'Amazone, elle est devenue une fée armée, un ange féminin, une guerrière de la troupe de l'archange saint Michel, pleine d'éclat et de lumière. Et elle sauve son amant, créant un miracle. Elle s'inscrit totalement dans la trame du film, dans l'action, et représente une force sainte, la Providence même.
On ne peut rien concevoir de plus beau, je crois. C'est païen, si on veut, tout comme la fée de Lynch, tirée de The Wizard of Oz ; mais en réalité, l'amour simple et spontané de l'artiste pour une image de l'enfance, ou de la mythologie scandinave, peut acquérir une consistance, une profondeur qui rend valide son éclat : ce n'est pas tant une gemme éclairée qu'une gemme qui brille d'elle-même. C'est le rôle de l'icône dans l'art religieux ; François de Sales défendait le culte des saints à cause de cela : l'amour ne peut pas se projeter sur une idée trop abstraite, et lui seul peut ouvrir les portes du monde sacré. Lui seul peut donner une lumière à un objet.
Il peut paraître absurde d'utiliser de tels mots à propos d'un film qui confine par ailleurs à l'érotisme, et est plein de violence, faisant couler le sang, jaillir les crânes brisés, résonner les orgasmes. Cela n'observe pas les convenances auxquelles on reconnaissait autrefois les mœurs honnêtes - et, pensait-on, la vraie et digne spiritualité.
Doit-on, cependant, s'arrêter aux apparences ? Si les principes mystiques ne semblent s'appliquer qu'à un monde idéal sur le plan moral, ils perdent justement toute réalité ; il faut bien qu'ils s'incarnent dans un monde qui ressemble à ce qu'on vit, ou qui corresponde à celui dans lequel l'humanité moderne croit vivre. La modernité est bien une question de forme : fondamentalement, le monde ne change pas du jour au lendemain ! La forme même ne fait pas disparaître les dieux : elle leur donne simplement, à eux aussi, une apparence différente.
Le mysticisme de Lynch peut surprendre, comme celui de Baudelaire surprit les gardiens des bonnes mœurs, en son temps. Mais c'est à dépasser : la divinité ne se limite pas aux définitions que la tradition a pu en donner. L'artiste qui sent les choses de l'intérieur et qui est lié à la tradition moderne peut lui aussi donner un visage à la vivante providence, comme Lynch l'a fait avec sa Bonne Sorcière.