Quelques lignes de la synthèse du Talmud du Dr A. Cohen (à laquelle j'ai déjà consacré un article) ont attiré mon attention sur les liens qui peuvent exister entre le judaïsme et la science-fiction. Le Dr Cohen, en effet, rappelle, au début de son dernier chapitre, que, contrairement aux autres traditions antiques, le judaïsme ne plaçait pas l'âge d'or dans le passé, mais dans l'avenir, en préparation de la venue du Messie. Le judaïsme est une religion tournée vers l'attente d'un monde meilleur.
De fait, aucune n'a été plus remplie de prophéties et d'annonciations, si je puis dire. C'est bien cette force que constitue l'espoir, l'élan vers le futur, qui a permis au christianisme de l'emporter sur les paganismes. Une perspective pour demain que les vieilles religions d'Occident n'avaient pas, c'était un apport considérable. Les Romains (un peu comme les Français, à vrai dire) divinisaient toujours l'impérial présent : ils le prolongeaient à l'infini ; mais ils n'attendaient pas forcément qu'il s'améliore : cela aurait voulu dire qu'il n'était pas si divin.
Pour ce qui est de l'autre monde, les Juifs, et du coup les Chrétiens, avaient des idées concrètes : ils escomptaient une renaissance dans un monde pas moins réel, mais plus beau ; les Romains, de nouveau, n'avaient à ce sujet que des attentes vagues.
Le temps du Messie régnant concrètement sur un âge d'or, cependant, pouvait encore être distingué du pur monde spirituel obtenu après la résurrection. La gamme, au sein de la progression, était complète : la société même pouvait se perfectionner, en attendant l'âge d'or, et ainsi, au demeurant, le provoquer, accélérer sa venue, puisque le Messie ne pouvait lui-même s'incarner que si les hommes le méritaient.
L'aspiration au progrès social et moral était certainement une caractéristique fondamentale du judaïsme. Or, quand les Juifs se sont mêlés au monde romain, qui, lui, était orienté vers les réussites techniques et les capacités pratiques de l'être humain, et sur l'idée de la Cité vue comme havre protecteur de la Civilisation ainsi que moyen pour l'humanité de vivre physiquement d'une façon comparable aux immortels de l'Olympe, une fusion s'est peu à peu opérée, et quelque chose a été produit, de vivant, de fascinant.
Car l'intervention divine créant dans l'avenir des conditions matérielles permettant une vie meilleure aussi sur le plan moral est l'essence, en général, de la science-fiction. C'est la substance des livres d'Asimov, qu'on sait que j'adore.
Asimov était rempli de l'esprit de l'Empire romain, qu'il avait appréhendé par le biais de Gibbons, dont l'œuvre avait servi de base à son propre cycle de Foundation. Certes, il était athée, mais je suis persuadé qu'il avait conservé dans ses grandes lignes l'esprit du judaïsme, dont il était issu. Or, c'est bien une force mystérieuse, issue de la liberté humaine, qui permet à ses héros - qui sont avant tout des prophètes et des intellectuels, des savants, plus que des guerriers - qui leur permet, dis-je, de fonder des cités saintes, isolées, lointaines, ou cachées, par lesquelles le progrès indéfini peut se poursuivre. Et ce progrès s'exprime au travers de robots pensants gardant l'humanité du malheur, immortels, pareils à un Golem, il faut l'avouer, qui porterait en lui la sagesse de Moïse.
Cet exemple, j'en suis persuadé, n'est pas unique. Et il a fondé la science-fiction telle que nous la connaissons. George Lucas, par exemple, doit beaucoup à Isaac Asimov. Son ordre Jedi est assez comparable à un mélange entre les robots qui gardent l'humanité dans l'ombre, d'une part, et, d'autre part, les grands initiés de la Première & Seconde Fondation, lesquels disposent de pouvoirs psychiques et techniques qui les apparentent à des demi-dieux, à des immortels taoïstes, en quelque sorte ! Dans cette espèce de mythologie du futur, du reste, les seconds succèdent naturellement aux premiers. C'est assez sublime.