A Carnac, je suis allé dans un restaurant pour manger des fruits de mer. Il s'appelait La Brigantine, et je crois que j'y ai passé un moment très agréable. Je voudrais d'ores et déjà placer le récit qui va suivre, quoi qu'il en soit, sous le signe d'un des plus beaux poèmes, à mes yeux, du recueil Carnac, de Guillevic : celui où il dit que les poissons et ce que produit la mer - et qu'ensuite on peut regarder et manger - sont les êtres qui permettent à la mer de se ressentir elle-même - d'être consciente de sa propre existence. Ô la géniale intuition ! C'est infiniment vrai. Mais plus encore, la force de la mer, son énergie, son âme, est transmise à l'homme, quand il en mange les produits, surtout s'ils sont frais, voire crus. On n'est pas un homme de la mer si on n'a pas mangé ses fruits près de son bord. Et c'est pourquoi, dans le restaurant où je suis allé, j'ai tenu à prendre une assiette du pêcheur, qui est un choix de coquillages surmonté de crustacés. J'avais assez cherché, depuis le début de mon séjour, sur la plage, à marée basse, une telle nourriture, pour avoir envie de la mettre dans mon estomac. Mais je dois dire que je n'ai jamais été très doué, avec mes mains. Je tape vite à l'ordinateur, mais je manie difficilement les objets entre eux. Je suis lent. Comme en plus j'avais décidé de prendre mon temps pour savourer mes fruits de la mer, et m'imprégner de l'esprit de la mer qui s'est concentré en eux - afin de conserver longtemps, en moi, ce qui était quand même l'objet principal de mon voyage, l'esprit de l'océan manifesté en Bretagne -, j'ai commencé à m'éterniser, à table. Je prenais soin d'accompagner les huîtres de jus de citron, et d'échalottes mêlées au vinaigre ; de baigner les corps des langoustines dans la sauce mayonnaise, et de manger des tartines de beurre salé, pour orner mes bigorneaux. Mais plus encore, je me suis attardé, suivant le conseil de la patronne, à manger l'intérieur des pattes des langoustines, qu'on obtient en brisant leurs pinces, ce qu'elle m'a montré : mais elle le faisait à la vitesse de l'éclair, et je ne l'effectuais que lentement, qui plus est en me faisant mal, car certaines pattes sont hérissées de petits piquants. Le pire a été quand j'ai dû manger mon araignée. J'ai bien cru que j'allais y passer l'après-midi. Cependant, la patronne l'avait dépecée, afin de m'aider. J'ai alors plaisanté sur ma maladresse, en signalant que j'avais plutôt l'habitude, venant de Haute-Savoie, de manger des marmottes rôties, mais que je l'attendais, elle et d'autres ressortissants de Carnac, pour me montrer comment ils s'y prendraient, eux, pour manger un tel animal. Cela a plutôt amusé le personnel. Je n'aime ni cacher l'endroit d'où je viens, ni me vanter d'en venir. Les mythes sur les Savoyards, bien qu'ils ne soient pas tous très reluisants pour eux, m'amusent aussi, et je les assume volontiers. Il n'y a pas de sot mythe : la marmotte est un animal qui en vaut bien un autre. Et le traditionnel ramoneur, avec son capuchon rouge, ressemble à un lutin. D'ailleurs, des écrivains sentimentaux comme Paul de Kock ont fait l'éloge des ramoneurs savoyards et de leur probité. Dans un roman, ce Paul de Kock a même fait d'un ramoneur de Tarentaise un génie domestique, un gardien des bonnes mœurs envoyé par la Providence. Il faut nourrir le mythe, l'approfondir, plus que le détruire. La poésie fait cela, en tout cas. Et la prose fait ce qu'elle veut. J'ai eu tout le loisir de constater, par un dessin dédicacé qui était juste au-dessus de moi, que le créateur de Rahan, ce fameux héros préhistorique - bien digne de ces êtres primitifs que je mangeais, ainsi que des mégalithes qui se tenaient tout près, bien sûr -, que le père de Rahan, dis-je, était lui aussi venu dans ce restaurant, et qu'il en avait fait l'éloge. Je l'ai rencontré dans un salon de Haute-Savoie, cet homme charmant, mais j'ai oublié son nom. Je lisais assez Rahan, quand j'étais petit ; j'aimais bien. J'ai même composé un poème, pour lui rendre hommage. Je le publierai, quelque jour prochain. C'est ce que n'a peut-être pas vu Guillevic, avec ses critiques répétées de l'âme noire de la mer : d'elle sort une âme primitive qu'il fait parfois bon ramener en soi, quand on a les doigts pleins d'entrailles dissoutes d'araignées, mêlées à l'eau salée des huîtres, et le menton luisant. Alors, on fait tourner le couteau, et toute direction nouvelle crée une nouvelle aventure, et de nouvelles occasions de découvrir le monde. L'univers visqueux des coquillages, c'est un peu comme la moelle vivante des os : sans elle, on ne pourrait pas vivre ; le minéral même serait sans vie. La mer est la vie du minéral : on se relie à la vie du minéral en pénétrant la mer de toute son âme, et en se gorgeant d'huîtres sur son rivage.
Commentaires
Merci d'être venu.
C'est qu'en fait, même si je ne l'ai pas lu, j'ai le sentiment que "Da Vinci Code", le genre du "thriller" ésotérique, en général est méprisé des éditeurs, et regardé comme non littéraire, alors que, dans l'absolu, je suis sûr qu'on peut trouver de bons livres qui font dans ce genre, et que le public, lui, a l'air, actuellement, d'aimer ce genre, de le trouver amusant. Les aventures de Harry Dickson, par Jean Ray, étaient un peu, justement, de ce genre, et c'était très bien. Or, c'était quand même de la littérature populaire dont vivait son auteur. Il ne faut pas généraliser. Même L'Aiguille creuse, de M. Leblanc, est bien une sorte de thriller ésotérique ; or, c'est à mon avis un chef-d'oeuvre, et il a eu beaucoup de succès. Je pense que les écrivains français ne savent plus faire une bonne littérature populaire, dominée par le suspens, l'action ; or, le public aime cela. Et cela peut être réellement très bien. Pourquoi non ? L'art de raconter une histoire, c'est un art tout à fait digne de respect. Il n'y a pas que les idées et le style, qu'on doit regarder. La composition d'un roman est également fondamentale. Enfin, c'est mon avis.