Je me flatte d'être ouvert à tous les genres, même les plus proscrits, et le récit érotique en est un. En Orient, en Asie, l'érotisme appartient à la culture en général. Il se mêle à la mythologie ; et des traités d'érotisme, on le sait, côtoient des traités de chasse, de médecine, d'astronomie, de religion. Cela fait partie de la vie, et il est sot de rester ignorant à son sujet, dit, en substance, Vâtsyâyâna.
En Occident, Cupidon a fréquemment été assimilé au diable ; Eros, à Lucifer, Vénus à la prostituée des dieux, Priape à un méchant gnome. Peut-être que chez les Romains, l'érotisme existait autant que chez les Japonais (par exemple), de façon aussi naturelle, et que l'Eglise catholique a détruit cette partie de leur tradition. Il en est resté l'Art d'aimer, d'Ovide, qui est assez explicite, et dont on eut des échos, somme toute, dans le beau livre de Brantôme, Les Dames galantes.
Celui-ci renoue avec la vieille tradition, occultée par des siècles de christianisme, et les dames qu'il chante sont à demi fées. L'amour crée des voluptés qui s'assimilent au paradis terrestre. Brantôme fait déjà dans le merveilleux, puisqu'il entre dans le mystère de ce qui est divin en ce monde, la force qui traverse les êtres et immortalise leurs lignées, en leur permettant de se reproduire ! Cupidon est un grand prince d'Arcadie ; l'amour est lié au monde d'Adam et Eve resté pur. Le taoïsme même affirme que celui qui en maîtrise les secrets peut devenir immortel.
Cependant, tout comme Boccace et La Fontaine, Brantôme demeura à la surface, dans les sensations, les situations, ou même les positions : il n'entra pas dans le détail du procès physique. Or, bientôt, le XVIIIe siècle développa une série de romans ressentis comme infernaux, parce qu'on y entrait précisément dans des détails jusque-là interdits, ce qui revenait à diviniser explicitement ce qu'auparavant on avait diabolisé. En parlant de ce qui reste caché, on dévoilait un enfer, et seul le discours était modifié : le ressenti demeurait le même. On bravait une loi enracinée dans l'instinct.
L'Occident, je crois, a conservé cette optique. Le sexe est toujours spontanément regardé comme une infraction, quoi qu'on dise, ou veuille penser. Emmanuelle Arsan le relativisa, en ressuscitant, en français, les récits d'initiation érotique orientaux, mais elle était d'origine thaïlandaise. Cet aspect infernal est plus visible chez Pauline Réage, avec Histoire d'O - que j'ai récemment fini de lire.
Elle adopte le point de vue inverse à celui que d'ordinaire on estime normal : la femme est heureuse des sévices qu'elle subit, parce qu'elle est amoureuse. Or, c'est curieux, car cela introduit à une face cachée des choses - une face honteuse, démoniaque de l'amour. De fait, le style est assez froid et mécanique, comme si tout ce qui se produisait allait de soi. Mais ce qui est décrit, c'est une sorte d'abbaye consacrée à la prostitution à Roissy, près de Paris, et des rites obscènes qui asservissent les femmes aux désirs des mâles. Ce monde a quelque chose de fabuleux, comme peut l'être l'enfer antique : il est rempli de costumes bariolés, étranges, de masques hiératiques - rappelant les anciens cultes -, de bâtiments bizarres, mais qui ont une certaine élégance architecturale. On est dans un monde parallèle.
Il n'y a pas à proprement parler de surnaturel, mais est-ce bien important ? Si dans l'interface de Londres, Harry Potter visite des boutiques de sorcellerie, dans l'interface de Paris, vit le monde d'O.
Le renversement des valeurs, au profit de la jouissance, a cessé d'être en discussion, comme chez Sade ; il est devenu une réalité, et on en voit les effets. Le temple d'Aphrodite a été rétabli.
Pourquoi Pauline Réage a-t-elle voulu créer cet univers, indépendamment du plaisir esthétique qu'on a toujours, lorsqu'un monde étrange et parallèle est créé de façon crédible, comme s'il était implanté dans le nôtre ? On dit qu'elle voulait en fait séduire Jean Paulhan, qu'elle aimait, alors qu'elle n'était pas spécialement belle. Elle lui montrait ce qu'elle était prête à faire, peut-être ; elle créait en lui des fantasmes propres à l'envoûter, le capter.
Evidemment, si Paulhan avait cédé, eût-il vraiment osé aller jusque-là ? L'eût-il pu nerveusement ? Elle-même y était-elle prête ? Ne pouvait-elle s'esquiver en invoquant son droit à la fiction, tout en laissant entendre que des possibilités existaient ? Sans confusion, la séduction n'est guère possible. Le fantasme doit apparaître comme à portée de main.
Ce livre est celui d'une magicienne, d'une habile prêtresse de l'amour. Pauline Réage n'adopte le point de vue d'O qu'en apparence. Elle est une sorte d'adepte d'Aphrodite, une de celles que l'Eglise pourchassait autrefois en les accusant de sorcellerie. Mais à l'âme de l'Homme moderne, cette dame pose une épreuve : les fantasmes même les plus ensorcelants ne doivent-ils pas être surmontés par la raison triomphante, qui les regarde en face sans se laisser briser ? Peut-on être libre, face à la chair et à son pouvoir, ou est-on condamné au travail de Sisyphe, comme l'a instauré, somme toute, l'Eglise romaine, nourrissant d'illusions ceux qui croyaient pouvoir vaincre, en ce monde, la force de Vénus ? Peut-on rester soi, et pleinement humain, sans se perdre dans la volupté charnelle, sans sacrifier sa volonté à ses images ?
C'est un enjeu majeur, au sein de ce siècle qui a dissout le christianisme. Comment concilier la liberté face au dogme et la liberté face à la nature ? Que choisir ? On ne vainc pas son ennemi en l'ignorant ; mais comment vaincre un ennemi invincible, si on lui fait face ? Est-il réellement invincible, cependant ? Et s'il ne l'est pas, quelle brèche ouvrir, pour prendre cette forteresse ? Car Vénus est la reine des cieux, disait Lucrèce. Elle est aussi celle des hommes, du coup.
Est-elle cependant l'impératrice absolue de tout ? En tout cas, on ne vainc pas l'ennemi sans mesurer sa puissance.