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Dimanche 14 Octobre 2007

A propos de La Légende de la Mort, de Le Braz, et du Barzaz Breiz, de Hersart de La Villemarqué, on peut parler de Bibles de la Bretagne. Mais quelles sont celles de la Savoie ?

Je crois que d'abord, l'Introduction à la vie dévote et le Traité de l'Amour de Dieu, de François de Sales, et Les Soirées de Saint-Pétersbourg, de Joseph de Maistre, sont fondamentaux ; on peut y ajouter le Voyage autour de ma chambre, de Xavier de Maistre. L'arrière-plan spirituel de la Savoie se trouve en fait dans ces quatre ouvrages, qui pourtant ne parlent pas de la Savoie. Même le petit livre humoristique de Xavier de Maistre traduit une tendance des Savoyards à l'imagination, face à l'encerclement des montagnes.

C'est mieux rendu, et plus directement, dans Le Lépreux de la cité d'Aoste, du même Xavier de Maistre : le sentiment face aux montagnes y est explicitement décrit. On peut le compléter, en réalité, par la Profession de foi du vicaire savoyard, de Jean-Jacques Rousseau, qui sut parfaitement saisir quelque chose qui habitait en Savoie, dans l'âme des habitants. Il l'a d'ailleurs partagée, cette âme : à l'époque des Charmettes, il fut quasiment un sujet du roi de Sardaigne, étant fonctionnaire du Prince préposé à la confection de la Mappe sarde. Toute sa vie, il s'est avoué citoyen nostalgique de Chambéry, comme Lamartine d'Aix-les-Bains.

Pour entrer plus concrètement encore dans les mœurs du peuple, ses coutumes, ses croyances, il faut lire, sans doute, les deux ouvrages fondamentaux d'Amélie Gex, Vieilles gens et vieilles choses, en prose française, Contes et chansons populaires de Savoie, en vers et en patois, mais avec une traduction en regard de la poétesse même. C'est contemporain d'Anatole Le Braz, et ce n'est pas un hasard. Au reste, la langue savoyarde existe, comme le breton, d'elle s'exhale une certaine âme, une certaine respiration, et, outre Amélie Gex, s'initier à l'art de Just Songeon, poète patoisant dont les Savoyards connaissent les vers célèbres qui les concernent, souvent, s'avère nécessaire.

L'histoire de la Savoie, de son côté, peut être appréhendée par des ouvrages aujourd'hui introuvables, mais pas moins essentiels que les précédents. Pour les temps gothiques, les légendes, le folklore, je crois que la somme de Jacques Replat appelée Bois et vallons, qui date de l'époque romantique, est le livre qu'il faut avoir lu. Pour le XIXe siècle, l'ouvrage indispensable est Les Dernières Années du Roi Charles-Albert, de Charles-Albert Costa de Beauregard, un pur chef-d'œuvre. Pour la période révolutionnaire, plus que les Considérations sur la France, de Joseph de Maistre, qui finalement appartiennent au patrimoine français, il faut sans doute lire le poème épique et prophétique de Jean-Pierre Veyrat appelé Station poétique à l'abbaye de Hautecombe. Le sentiment d'amour que les Savoyards vouent à leur pays peut être appréhendé par l'autre recueil poétique de Veyrat, La Coupe de l'exil.

Ensuite, bien sûr, on peut lire les œuvres restantes des auteurs précédemment cités, ou celles d'autres grands écrivains savoyards, ou apparentés : Pierre Favre, Marc-Claude de Buttet, Jean-François Ducis, François-Amédée Doppet, Antoine Jacquemoud, Marguerite Chevron, Joseph Dessaix, Henry Bordeaux, Charles Buet, François Arnollet, Maurice-Marie Dantand, Samivel, et quelques autres que j'ai dû oublier. Les écrivains des régions voisines ont souvent une sensibilité proche de celle des Savoyards : je pense à Stendhal, pour le Dauphiné ; pour Genève, qui a appartenu à la Savoie, outre Rousseau, on peut penser à Töpffer, à Saussure, mais aussi, finalement, à Amiel, Pourtalès, Cingria... Le Pays de Vaud compte un grand poète qui a été un seigneur savoyard : Othon de Granson ; Ramuz même s'est un jour déclaré savoyard - bien qu'il soit également demeuré un bon Lausannois, en réalité. Parmi les contemporains, on doit évoquer Jean-Vincent Verdonnet, mais aussi Marcel Maillet. Jean de Pingon, dans Les Mémoires du roi Bérold, a certainement cerné quelque chose de fondamental ; même Savoie française ne manque pas d'intérêt. Sur l'autre rive (d'un point de vue politique), et pour le détail des faits, Paul Guichonnet est d'une utilité considérable.

Pour les grands écrivains, qui ont un public national, voire mondial, Michel Butor a écrit quelques beaux poèmes sur son verger savoyard ; Valère Novarina a utilisé les traditions populaires et le patois de Thonon - où il a vécu durant toute son enfance - dans ses pièces, et on dit que son style mythologique doit beaucoup au haut Chablais ; John Berger a évoqué les paysans montagnards avec émotion. Mais les étrangers qui ont su parler de la Savoie ont été nombreux, au cours des siècles. Le plus intéressant est peut-être Mary Shelley, qui se fit genevoise, pour raconter l'histoire de Frankenstein. Dumas a aussi bien évoqué la grande aventure de la conquête du mont-Blanc.

Si on a lu tout ce qui précède, la Savoie telle qu'elle est et fut se manifeste assez clairement.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

Samivel enchanta mes jeunes années avec son Monsieur Dumollet sur le Mont Blanc, plus Labiche que nature, mais il me semblait que Bordeaux était plutot Lyonnais. Est-ce encore lisible? Ramuz, c'est tout de meme d'une autre encre... Au fond, votre article tend à prouver qu'il n'y a pas de Le Braz ou de La Villemarqué savoyard. Est- ce du à la pluralité des terroirs, ou à l'absence de synthèse?D' une Savoie revée, qui sera peut etre la votre.


Pour ce qui concerne Ducis, Abufar ou la Famille Arabe fut un four, meme avec Talma, et la catholicisation de Shakespeare dans Macbeth illlustre assez bien ce qu'il ne faut pas faire. Ce n'est pas moi qui en fait une tete de turc, ce sont les Romantiques . Mais déjà, son exécuteur testamentaire, Campenon, ne se privait pas d'ironiser dans l'édition posthume sur ce logis bordélique ou le portrait de la Sainte Vierge voisinait avec celui de Mademoiselle Clairon. Certes, il mérita d'etre appelé le Bon Ducis, mais la bonté suffit-elle à créer un bon écrivain?


                                                                  M.Court


PS


         Je suis étonné du peu d'échos soulevé par cet article, pourtant en ligne depuis près de quatre jours.  Est-ce saturation savoyarde sur le blog de Pierre Assouline? alors, je me lance!


Vous faites bien de parler de vos operaz, je me promets d'y jeter un coup d'oeil  approfondi un de ces jours, ne serait ce que pour me faire une opinion.


                                        MC


                                                             MC


                                                      

Commentaire n° 1 posté par: court le 20/10/2007 - 02:16:51

Je crois que la pièce Abufar fut un bon succès et que c'est sa seconde pièce, l'équivalent en Sibérie, qui fut un four et le contraignit à arrêter le théâtre.


Pour Le Braz, l'équivalent est peut-être Amélie Gex, comme je l'ai dit ; pour Hersart, Jacques Replat. Mais globalement, les Savoyards étant nourris et soutenus par les rois de Sardaigne, ils n'ont pas donné complètement dans le folklore. D'un autre côté, Chambéry, ce n'était pas Paris. En fait, les Savoyards sont intermédiaires, entre la grande littérature et le folklore local.


Modiano dit beaucoup de bien de Bordeaux, qui était de Thonon.

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel le 20/10/2007 - 08:11:35

Oui, il y a effectivement une pièce sibérienne en Alexandrins, dont je me demande si ellle fut jouée. Les indications scèniques excitent à elles seules le fou-rire.; Sur Abufar, je crois que c'est le biographe de Talma, A. Copin, qui est responsable de l'information, et je ne vois pas de raison de le mettre en doute. Va pour Amélie Gex et Jacques Replat dont les oeeuvres sont, je l'espère ,disponibles.
Que vient faire Modiano dans cette Galère?


A bientot.


                         M.Court

Commentaire n° 3 posté par: court le 20/10/2007 - 10:33:54

Selon Wikipédia, Sainte-Beuve a dit du bien d'Abufar, et les choses se sont passées ainsi : "Laissant les imitations de Shakespeare, Ducis composa ensuite une tragédie originale, Abufar, ou la famille arabe, représentée le 13 avril 1795, tableau des mœurs patriarcales dans lequel, dit Sainte-Beuve, « le sentiment du désert et de l'immensité, de la fuite à travers les sables, est assez bien rendu ; un air brûlant y circule ». L'intrigue manque en revanche de force : un frère se croit amoureux de sa sœur et vice-versa, mais on finit par apprendre qu'il ne s'agit que d'une sœur adoptive de sorte que la morale est sauve. Le succès de cette pièce engagea Ducis à composer un pendant situé cette fois sous un climat glacial : Phédor et Waldamir, ou la famille de Sibérie (1801), qui tomba complètement." Je sais bien qu'on dit en général que Wikipédia n'est pas fiable, mais je pense que la citation de Sainte-Beuve est exacte. Et je crois que le reste l'est aussi, car je n'ai pas de preuve du contraire.


Pour A. Gex, on trouve ses oeuvres principales, que je cite dans mon article. Pour Replat, on ne trouve que Le Siège de Briançon, aux éditions Le Tour. Or, son principal livre est Bois et vallons : c'est le plus beau. Mais comme je l'ai dit, les écrivains savoyards ont pensé être épiques sans chercher à être folkloriques, parce qu'ils glorifiaient la Maison de Savoie, ou puisaient dans l'histoire nationale. C'est le cas de Jacquemoud, de Veyrat, de Replat dans ses romans (Le Siège de Briançon et Le Sanglier de la Forêt de Lonnes), ou même d'Arnollet. Bois & Vallons, ainsi que le Gardo du Thononais Dantand -également une référence -, sont plus explicitement orientés vers le folklore, mais on y trouve aussi de l'histoire : c'est mêlé.


Cependant, aucun Savoyard n'a prétendu ressusciter de vieux chants nationaux. Les chroniques de la Maison de Savoie, écrites à l'initiative du duc Amédée VIII, et la poésie officielle des ducs de Savoie de la Renaissance, consacrée à leur gloire et à leur dynastie, suffisaient à l'idée de littérature nationale. Plusieurs écrivains ont écrit ou commencé à écrire des Savoisiades, pendants à la Franciade de Ronsard, en particulier Honoré d'Urfé et Alfonse Del Bène. L'histoire et donc la littérature ne sont pas exactement comme en Bretagne.


Pour Henry Bordeaux, Modiano, qui a vécu en Savoie, a rendu hommage à celle-ci au travers de l'affection qu'il voue à Henry Bordeaux. J'ai publié un article sur "Modiano et la Savoie", et j'ai écrit : "dans La Place de l’étoile (1968, et son premier roman, qui raconte l’affreuse histoire d’une Savoyarde emmenée à Rio de Janeiro dans le cadre de la traite des Blanches), il cite un historien qui fit de la vallée de Thônes une “terre de prêtres affectueusement attachée à ses chefs spirituels.” Visiblement, Modiano n’a pas tiré, de cette information, une défiance spéciale, vis à vis des Savoyards, puisqu’il les dit “plus malins que les Indiens du Parana”, et qu’il expose son amour d’Henry Bordeaux, dont il “s’explique mal” la défaveur dont il souffre “depuis quelque temps. Il exerça sur moi une influence déterminante et je lui serai toujours fidèle”, ajoute-t-il." Je crois que Modiano est un bon écrivain : son goût est donc assez fiable.


Personnellement, je n'ai pas lu Bordeaux. Mais j'ai remarqué que la plupart de ceux qui le critiquaient ne l'avaient pas lu. Mon père l'a beaucoup lu, et, quoiqu'il ne partage absolument pas ses opinions politiques, il l'a toujours aimé. Dans le Dictionnaire des auteurs paru chez R. Laffont, on trouve l'idée qu'en réalité, Bordeaux est un bon écrivain, et qu'on l'a généralement rejeté à cause d'une forme de dogmatisme progressiste ; je crois que l'auteur de l'article parle d'un "conformisme de l'anti-conformisme", à ce sujet. Un disque comportant des pages littéraires sur la Savoie a été récemment édité : les textes étaient lus par André Dussolier, qui est un local ; il y avait dedans des pages d'Henry Bordeaux (à côté de Xavier de Maistre). Selon mon père, Bordeaux, dans ses romans, n'est pas du tout le conformiste rigide qu'on a prétendu : il est beaucoup plus subtil, beaucoup plus ambigu. Ce qu'il y a, c'est que Bordeaux, comme Joseph de Maistre, croyait que la nature la plus profonde de l'être humain touchait à la divinité. La divinité ne s'ajoutait pas à la nature : elle en était le socle caché. Il condamnait donc des conventions sociales qui s'opposaient à la nature profonde des choses, paradoxalement. Mais pour autant, Bordeaux pensait que la nature profonde des choses accordait, au delà des apparences et des conflits extérieurs, l'amour et la famille. Il fallait seulement aller assez profond dans la sincérité avec soi pour appréhender la strate des choses où cela était possible.


Le conservatisme savoyard ne se comprend pas si on n'admet pas que le catholicisme savoyard avait des liens, somme toute, avec la tradition allemande. Cette tradition, comme on le voit dans le mystique rhénane, tendait à accorder, en profondeur, l'aspiration individuelle à la tradition collective, parce qu'on estimait que les deux se reliaient à Dieu. Il n'était pas gênant que Joseph de Maistre fût à la fois très catholique et disciple de Saint-Martin, et franc-maçon. Or, en France, la tendance individualiste de Saint-Martin est apparue comme l'alliée objective de la Révolution, parce qu'on a toujours eu de la tradition religieuse une vision très collectiviste.

Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 20/10/2007 - 16:54:32
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