Dans un article précédent, j'ai évoqué les causes de l'évolution de la poésie comme essentiellement liées aux progrès de la lecture silencieuse et de l'intellectualisation du langage. De fait, à mes yeux, si, en soi, la lecture silencieuse récemment acquise témoigne d'un vrai progrès intellectuel, les effets sur la poésie en ont été, a contrario, globalement néfastes. Elle a dû s'adapter, sans doute, et rester elle-même dans de la lecture silencieuse. Or, à cet égard, la qualité morale dont depuis longtemps s'était revêtue la poésie a prévalu sur son caractère objectif, matériel. Mais, ce faisant, on l'a dénaturée. Le caractère de la poésie était en principe de s'opposer à la lecture silencieuse : elle devait être prononcée à haute voix. Elle pouvait donc apparaître comme un reliquat d'un passé barbare et bassement matériel, au sein duquel la langue ne se concevait qu'au travers de son expression physique et extérieure, sonore. Elle était menacée de disparaître, au sein de l'écrit, et, dans l'esprit du public, d'être remplacée par la chanson. Car les gens ordinaires continuent bien de parler en utilisant les muscles de leur bouche, à vrai dire ! La lecture silencieuse n'a rendu que peu de gens télépathes... Sur ce point, on se leurre profondément. Il est vrai que dans la lecture silencieuse, les mots renvoient presque directement aux concepts, et qu'on peut les comprendre sans savoir comment ils se prononcent : tout le monde l'a remarqué. Les signes dits morphologiques, exprimant le nombre, le genre, la personne, sont fréquemment dans ce cas : ils peuvent très bien être en soi inaudibles, et pourtant, au regard, ils sont signifiants. Il n'en demeure pas moins que l'alphabet romain qu'on utilise restitue en principe les sons, non les concepts. Même les signes morphologiques n'ont pas de valeur absolue et viennent de sons qui se sont réellement prononcés. Le phénomène de la lecture silencieuse signifie que, sur le plan psychique, il n'existe pas seulement des reflets de ce qu'on voit, mais aussi des échos de ce qu'on entend : il existe des représentations de sons. Certains prétendent qu'on ne peut pas rêver de sons : cela réveillerait, peut-être ! Mais si on ouvre les yeux d'un dormeur, il se réveille aussi. Il n'y a pas de spécificité du son, qui a son pendant au sein de l'âme au même titre que la vue, le tact, ou une autre sensation. Et donc, la poésie en tant que système de sons existe dans la lecture silencieuse, tout comme le souvenir d'un tableau de peinture, ou bien un air de musique dont on rêve - ou qu'on lit sur une partition. Mais quoi ! la rime entendue intérieurement va-t-elle réveiller de leur sphère trop élevée les penseurs mystiques qui font aujourd'hui de la poésie ? Craignent-ils d'être obligés de redescendre sur terre ? De fait, ceux qui fuient la rime fuient aussi, en général, la métaphore, l'image créée par l'âme, parce qu'elle saisit celle-ci dans une réalité qui l'attache trop. Est-ce cohérent, néanmoins ? Leurs mots nomment des réalités ordinaires, et leurs rythmes sont prosaïques : ce sont ceux de la grammaire elle-même ; du sens. L'élévation de la poésie n'est, dès lors, plus que dans les concepts. On atteint le point culminant de la tradition platonicienne ; mais ce faisant, on sort de la poésie proprement dite, qui est musique, image, métaphores, émotions concrètes. En quoi une rime est-elle poétique, peut-on toutefois demander. C'est assez clair : la rime sonne l'heure de la fin d'un cycle respiratoire, indispensable à l'époque où la poésie était chantée. Cela dit, dans la vie, on respire bien, lorsqu'on parle en prose : il s'agissait de créer l'idée d'une mesure, d'un rythme régulier, et de maîtriser la respiration, comme dans le yoga. Alors, pensait-on, les idées pleines de sagesse venaient dans l'âme, et les images étaient des symboles, correspondaient à des révélations, des visions. Eh bien, c'est l'essence de la poésie, qu'on le veuille ou non. Si on s'oppose à ces idées, à quoi bon faire de la poésie ? Pour le prestige ? Mais le matérialisme en réserve bien assez (et d'ailleurs, de façon justifiée) aux inventeurs de technologies nouvelles : il faut se recycler. Ce qui est sûr, c'est qu'on n'a pas le droit d'exiger d'un poète qu'il partage les présupposés du matérialisme. Or, dans la lecture silencieuse, ce rythme régulier, avec la rime périodique qui sonne la fin d'un cycle, à la façon d'un dernier rayon du soleil qui se couche, ou d'un son de clochette d'argent, lorsque viennent les Vêpres ; dans la lecture silencieuse, dis-je, cela s'entend aussi : le rythme est également vécu, puisque le son est vécu. Pour retrouver du sens à la rime, il suffit d'assumer la vie de l'âme telle qu'elle est, et cesser de vouloir l'intellectualiser de force. L'âme est déjà de nature spirituelle : l'intellectualiser, c'est la ligoter à partir d'observations du monde physique ; non la spiritualiser. C'est la matière, au contraire, qu'on spiritualise en lui donnant une âme : le son qu'on spiritualise par le rythme et la mélodie.
En effet, puisque la lecture silencieuse apparaissait comme un progrès, il apparut, aussi, qu'une poésie reposant trop sur le son, et comportant mesures et rimes, était contraire à cette évolution du langage écrit en général : on a donc supprimé les rimes et même les mesures, afin de conserver à la poésie son aura, son caractère raffiné et distingué : ce qui la rendait belle aux yeux des gens distingués.
Commentaires
Chère Hélène, te retrouver ici est un vrai plaisir. Un poète qui a un blog estampillé "Nouvel Observateur", et qui a pour pseudonyme Balaceyan, qui a travaillé dans des bibliothèques du Chablais, si j'ai bien compris, te connaît et m'a parlé de toi. Je t'enverrais volontiers un message, mais je n'ai pas ton adresse, et le lien que tu as mis à côté de ton nom ne fonctionne pas. Pour moi, on peut m'écrire en passant par le lien appelé "contact" ci-dessous.
Je ne connais pas l'adresse du site du CPR.
A bientôt !
voici l'adresse du blog du CPR
http://poesie-sous-roche.hautetfort.com/
tu parles de Philippe ? nous avons eu quelques c,ontacts il y a deux ou trois ans surtout moins maintenant
j'essaie de cilquer sur contact pour pouvoir bavarder tranquillement
je commenterais bien ton article parce que je ne partage pas toutes tes idées tu sais que je lis beaucoup à haute voix, que je n'écris pas en classique bien que j'en connaise les règles et que pour moi la poésie doit tenter d' être musique par le rythme (bien que libre) et les sons
je pense aussi que depuis la poésie en prose surtout les métaphores sont nombtreuses , davantage qu'au XVVII e siècle par exemple et qu'elles le sont aussi dans la poésie contemporaine
surtout dans certains textes courts.
j'espère que tu aimes les poéticpolémics... (;-)
A mon avis, les poètes sont plus doués pour s'insulter que pour discuter.
Mais le langue a toujours un rythme. La grammaire elle-même crée un rythme. Je crois que René-Guy Cadou a créé des alexandrins qui suivaient finalement la grammaire : il y avait une proposition par vers, quasiment. Pourquoi pas ? Cependant, la bonne prose a toujours été rythmée. Elle l'est moins maintenant, parce que depuis le début du XIXe siècle, on cherche plus l'exactitude que la grâce, mais il est un peu triste qu'on appelle "poésie" simplement la prose qui persiste à chercher autant la grâce que l'exactitude. C'est pour moi le signe d'une décadence, et non d'un progrès. Le progrès s'est fait dans la recherche de l'exactitude exclusivement. Au demeurant, je mesure cette forme de progrès, et l'apprécie, surtout quand je vais chez le dentiste : alors, j'admire beaucoup la science moderne.
Cela dit, je suis entièrement favorable à ce qu'on publie des livres contenant une prose rythmée, et pas défavorable à ce qu'on l'appelle "poésie". En fait, je ne m'oppose pas à la poésie contemporaine, mais à ceux qui voudraient interdire de faire autre chose. Or, par exemple, Balaceyan m'a paru plus ou moins dans ce cas. Pour moi, c'est relayer l'élan du progrès dans l'exactitude en voilant l'absence de progrès dans la grâce par un discours théorique qui ne correspond pas à grand chose.
Ce n'est pas nouveau : la poésie en prose, gracieuse et subtile, rythmée et même précieuse - mystique, parfois -, au début du XVIIe siècle, au travers de Voiture et Guez de Balzac, longtemps proposés comme des modèles aux écoliers, a déjà eu son heure de gloire. Qu'a-t-on perdu ? Le droit de faire apparaître comme sérieuse une poésie qui résonne encore fortement, qui s'entende avec vigueur, non pas à l'entendement, je veux dire, mais simplement à l'ouïe. Mais qu'a-t-on gagné ? De la science, plus que de la poésie, à mon avis.
Sinon, le rejet des métaphores, ce n'est pas, évidemment, le principe de Maillet, par exemple, et je l'aime à cause de cela, mais le principe, plutôt, de Bonnefoy, ou de ceux qui se sentent proches de lui : Balaceyan, par exemple, ou même Verdonnet. On peut avoir d'autres qualités. Mais je rejette le principe qui consiste à rejeter absolument l'imagerie.
Enfin c'est mon avis.
Vous en avez de la chance, Pidiblue. Vous ne voudriez pas vendre les livres des éditions Le Tour ? Certains disent leurs sujets âpres ; vous pourriez les adoucir par votre crème.
Je sais bien que vous ne raffolez pas de nos Alpes, que vous préférez votre val de Loire. Mais avez-vous complètement raison ? Vous vous souvenez certainement de ce que Hugo a dit, au sujet de Chateaubriand disant ne pas aimer les Alpes : "Les monts sont les gibbosités de la terre. Mme de Staël entendant M. de Chateaubriand, qui avait les épaules un peu hautes, mal parler des Alpes, disait : jalousie de bossu. Les grandes lignes et les grandes majestés de la nature, le niveau des mers, la silhouette des montagnes, le sombre des forêts, le bleu du ciel se compliquent d'on ne sait quelle disolcation énorme mêlée à l'harmonie." Pour aimer les majestés de la nature, il ne faut pas avoir l'âme trop étriquée.
Cela dit, ce n'est pas une critique du val de Loire. L'âme domestiquée a aussi son charme.
Bonjour, cher Doglio.
Eh bien, laissez-les moi, Pidiblue. Laissez-moi avec la majesté du lac d'Annecy qu'a si bien reconnue Astolphe de Custine :
Abandonnant le monde à son inquiétude,
Sur ces bords orageux, j’ai trouvé le repos.
Miroir qui du désert trouble la solitude,
Où s’empreint le reflet du ciel et des coteaux,
Où brille la lumière, âme de la Nature,
Qui d’heure en heure prête aux monts un autre aspect
Et sans changer le site en change la parure :
Heureux lac, je t’approche avec un saint respect.
Loin des froides beautés d’un monde qui grimace,
C’est l’image de Dieu qui se peint sur ta glace.
("Au lac d'Annecy", 1841.)
Je crois qu'ici, Custine était plus proche de Lamartine que de Chateaubriand. Au reste, son ami Balzac adorait lui aussi les paysages lacustres savoyards, en particulier celui d'Aix-les-Bains. Chateaubriand est une exception ; un peu comme vous.
Ramiel... Je crois que j'ai trouvé qui tu es . je cherchais des liens vers Solange Jeanberné. Sais tu que i'ai créé un blog pour le CPR ?
ce serait bien si tu m'envoyais un minimail si on échangeait les liens de nos blogs aussi
à bientôt peut être ?
Hélène