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Mercredi 17 Octobre 2007

Dans un article précédent, j'ai évoqué les causes de l'évolution de la poésie comme essentiellement liées aux progrès de la lecture silencieuse et de l'intellectualisation du langage. De fait, à mes yeux, si, en soi, la lecture silencieuse récemment acquise témoigne d'un vrai progrès intellectuel, les effets sur la poésie en ont été, a contrario, globalement néfastes.

Elle a dû s'adapter, sans doute, et rester elle-même dans de la lecture silencieuse. Or, à cet égard, la qualité morale dont depuis longtemps s'était revêtue la poésie a prévalu sur son caractère objectif, matériel.
En effet, puisque la lecture silencieuse apparaissait comme un progrès, il apparut, aussi, qu'une poésie reposant trop sur le son, et comportant mesures et rimes, était contraire à cette évolution du langage écrit en général : on a donc supprimé les rimes et même les mesures, afin de conserver à la poésie son aura, son caractère raffiné et distingué : ce qui la rendait belle aux yeux des gens distingués.

Mais, ce faisant, on l'a dénaturée. Le caractère de la poésie était en principe de s'opposer à la lecture silencieuse : elle devait être prononcée à haute voix. Elle pouvait donc apparaître comme un reliquat d'un passé barbare et bassement matériel, au sein duquel la langue ne se concevait qu'au travers de son expression physique et extérieure, sonore. Elle était menacée de disparaître, au sein de l'écrit, et, dans l'esprit du public, d'être remplacée par la chanson. Car les gens ordinaires continuent bien de parler en utilisant les muscles de leur bouche, à vrai dire ! La lecture silencieuse n'a rendu que peu de gens télépathes...

Sur ce point, on se leurre profondément. Il est vrai que dans la lecture silencieuse, les mots renvoient presque directement aux concepts, et qu'on peut les comprendre sans savoir comment ils se prononcent : tout le monde l'a remarqué. Les signes dits morphologiques, exprimant le nombre, le genre, la personne, sont fréquemment dans ce cas : ils peuvent très bien être en soi inaudibles, et pourtant, au regard, ils sont signifiants.

Il n'en demeure pas moins que l'alphabet romain qu'on utilise restitue en principe les sons, non les concepts. Même les signes morphologiques n'ont pas de valeur absolue et viennent de sons qui se sont réellement prononcés. Le phénomène de la lecture silencieuse signifie que, sur le plan psychique, il n'existe pas seulement des reflets de ce qu'on voit, mais aussi des échos de ce qu'on entend : il existe des représentations de sons.

Certains prétendent qu'on ne peut pas rêver de sons : cela réveillerait, peut-être ! Mais si on ouvre les yeux d'un dormeur, il se réveille aussi. Il n'y a pas de spécificité du son, qui a son pendant au sein de l'âme au même titre que la vue, le tact, ou une autre sensation. Et donc, la poésie en tant que système de sons existe dans la lecture silencieuse, tout comme le souvenir d'un tableau de peinture, ou bien un air de musique dont on rêve - ou qu'on lit sur une partition.

Mais quoi ! la rime entendue intérieurement va-t-elle réveiller de leur sphère trop élevée les penseurs mystiques qui font aujourd'hui de la poésie ? Craignent-ils d'être obligés de redescendre sur terre ? De fait, ceux qui fuient la rime fuient aussi, en général, la métaphore, l'image créée par l'âme, parce qu'elle saisit celle-ci dans une réalité qui l'attache trop.

Est-ce cohérent, néanmoins ? Leurs mots nomment des réalités ordinaires, et leurs rythmes sont prosaïques : ce sont ceux de la grammaire elle-même ; du sens. L'élévation de la poésie n'est, dès lors, plus que dans les concepts. On atteint le point culminant de la tradition platonicienne ; mais ce faisant, on sort de la poésie proprement dite, qui est musique, image, métaphores, émotions concrètes.

En quoi une rime est-elle poétique, peut-on toutefois demander.

C'est assez clair : la rime sonne l'heure de la fin d'un cycle respiratoire, indispensable à l'époque où la poésie était chantée. Cela dit, dans la vie, on respire bien, lorsqu'on parle en prose : il s'agissait de créer l'idée d'une mesure, d'un rythme régulier, et de maîtriser la respiration, comme dans le yoga. Alors, pensait-on, les idées pleines de sagesse venaient dans l'âme, et les images étaient des symboles, correspondaient à des révélations, des visions.

Eh bien, c'est l'essence de la poésie, qu'on le veuille ou non. Si on s'oppose à ces idées, à quoi bon faire de la poésie ? Pour le prestige ? Mais le matérialisme en réserve bien assez (et d'ailleurs, de façon justifiée) aux inventeurs de technologies nouvelles : il faut se recycler.

Ce qui est sûr, c'est qu'on n'a pas le droit d'exiger d'un poète qu'il partage les présupposés du matérialisme.

Or, dans la lecture silencieuse, ce rythme régulier, avec la rime périodique qui sonne la fin d'un cycle, à la façon d'un dernier rayon du soleil qui se couche, ou d'un son de clochette d'argent, lorsque viennent les Vêpres ; dans la lecture silencieuse, dis-je, cela s'entend aussi : le rythme est également vécu, puisque le son est vécu. Pour retrouver du sens à la rime, il suffit d'assumer la vie de l'âme telle qu'elle est, et cesser de vouloir l'intellectualiser de force.

L'âme est déjà de nature spirituelle : l'intellectualiser, c'est la ligoter à partir d'observations du monde physique ; non la spiritualiser. C'est la matière, au contraire, qu'on spiritualise en lui donnant une âme : le son qu'on spiritualise par le rythme et la mélodie.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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