L'art est un moyen d'accéder à l'intériorité de l'univers. En ce sens, il peut faire figure de science. En effet, ce qui est, est, et il serait absurde de considérer que l'inspiration poétique puisse obtenir des résultats contredisant l'exploration de l'univers par la raison ; mais il serait tout aussi dénué de sens de croire que la raison peut appréhender l'univers par toutes ses facettes. Ce que la raison appréhende sur le plan des forces physiques, le sentiment peut en dévoiler l'essence, ce que j'ai appelé, dans d'autres articles, les subjectivités cosmiques, les pulsions volontaires qui s'incarnent dans les lois physiques.
C'est le sens profond de l'appréhension, par l'esprit poétique, de la hiérarchie des anges, qui ne s'est pas arrêtée avec Denys l'Aréopagite, mais s'est poursuivie et confirmée avec Victor Hugo, comme je l'ai déjà dit sur ce blog. (En Savoie même, une poétesse à la fois mystique et catholique, Marguerite Chevron, a elle aussi repris cette hiérarchie cosmique.) L'art, ensuite, permet, en effet, de représenter symboliquement ce qui a pu être approché par l'âme, par le cœur, et ce qui s'en dégage, l'espèce de rayonnement volontaire, constitué de sensibilité, qui l'habite. De cette façon, il est réellement possible, en passant comme derrière les apparences de la matière, de rencontrer l'esprit des choses.
Cela peut être de grandes et belles choses, mais il ne faut pas commencer par viser trop haut : c'est le meilleur moyen de ne rien voir, de n'être qu'ébloui, et de n'avoir rien à dire. Une telle poésie ne débouche sur rien : elle n'est que le témoignage d'une expérience intense, mais ratée. L'humilité, dans l'appréhension de l'âme des choses, est indispensable.
Il est faux qu'il serait matérialiste, par exemple, de regarder ce qui se meut derrière la forme des pierres, des plantes, des bêtes, du corps humain : bien au contraire, cela atteste de la sincérité d'un point de vue qui ne se limite pas au matérialisme. Car il est vain de combattre le matérialisme en allant au-delà de ses sujets d'étude habituels ; en effet, ils recoupent tout : cela débouche nécessairement sur le néant. C'est au cœur des choses même vulgaires, familières, quotidiennes, qu'il faut commencer par regarder ce qui se meut sur le plan spirituel. Ensuite seulement on peut rêver de toucher à des choses plus générales et plus élevées. Mais en rien il ne faut confondre l'esprit vivant avec les généralisations de l'intellect humain. Il existe une hiérarchie dans la difficulté, et il faut respecter les étapes. Sinon, on court le risque de prendre pour un grand dieu le premier gnome venu, comme qui dirait : le monstre qui se tient au seuil, pour le créateur de l'univers !
A notre époque, c'est courant. Dès qu'on a une vision, dès qu'on distingue quelque chose de l'autre côté, pour ainsi dire, on croit être face à la divinité, qu'on imagine à tort comme un gros et immense monolithe, uniforme et absolu. Les fées sont les reflets de la déesse, mais elles ont une existence propre : la robe d'une fée peut être prise pour le visage d'un dieu. Lovecraft a vu, en rêve, des monstres, et les a pris pour des démiurges ; mais ils ne créaient que ce qu'ils pouvaient. Et il n'a pas vu ce qui pouvait encore se dresser derrière eux, comme source de lumière, parce que son matérialisme a provoqué sa terreur, une épouvante aveuglante, dès qu'il a eu franchi le seuil.
Tout spectre des marais n'est pas le prince des ténèbres ; tout ange n'est pas le dieu très haut. Il faut apprendre à maîtriser sa pensée même au sein du rêve éveillé.
Cela dit, quand on est, ainsi, pas à pas, calmement, parvenu, en fin de compte, à saisir ce qui, sur le plan intérieur, spirituel, est spécifiquement humain, on peut aussi se dire qu'on entre dans ce qui constitue les grands ensembles célestes. Car cela est lié : par l'Homme seul peut-on approcher ce qui est d'un ordre véritablement divin.
Le véritable mysticisme est forcément humaniste. Teilhard de Chardin l'avait bien compris : le sens profond de l'univers se décèle à partir de l'Homme, parce que l'Homme est la dernière création de l'univers ; par conséquent, rien ne montre mieux que l'Homme ce que l'univers contient en potentialité. Le temps, en effet, manifeste peu à peu les forces qui habitent la matière, et non d'une façon soudaine, brusque et définitive.