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Mercredi 24 Octobre 2007

L'autre jour, est repassé à la télévision le dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut, et c'est un film que j'aime beaucoup. L'action en est initiatique, c'est évident, mais je crois réellement que le château mystérieux où se déroulent des rites érotiques est bien moins kitsch et banal qu'on le dit en général. On feint à ce sujet d'être blasé. Mais le kitsch fonctionne ici très bien. On ne se rend pas assez compte qu'un mystère existe, dans ce château, et qui n'est pas celui simplement de savoir si la prostituée a donné sa vie pour le héros, ou s'il s'agissait seulement d'une mise en scène pour effrayer celui-ci.

Le mystère est totalement ailleurs. Il est dans le rituel païen que l'homme en manteau rouge, muni de son bâton, effectue. J'ai rarement vu quelque chose d'aussi beau, au cinéma. Le mouvement des femmes qui s'embrassent successivement, se transmettant le baiser à la façon d'un don mystique, est sublime : il est parfaitement rythmé, comme une danse, et il s'agit d'une liturgie magnifique. Mais cela va plus loin.

On entend une musique solennelle et grave ; et on voit - et sait - qui en joue. Mais on entend aussi des chants vibrants, tendus, d'un ton remarquablement élevé ; or, à l'image, impossible de voir qui chante. Y a-t-il même quelqu'un, ou le héros imagine-t-il qu'il entend chanter ?

Ce n'est encore rien, toutefois. Car quand on écoute la bande musicale, belle et étrange, de Jocelyn Pook, on s'aperçoit qu'il manque quelque chose : le bruit profond et tonnant du bâton qui s'abat sur le sol, quand la fille choisie par le prêtre doit se lever et partir avec un homme. Il résonne sourdement, comme s'il allait jusqu'aux entrailles de la terre. Or, il est matériellement impossible de faire un tel bruit avec un si petit bâton. Et donc, que se passe-t-il ? Est-on dans l'esprit du héros, du médecin joué par Tom Cruise, ou ce prêtre d'Aphrodite dispose-t-il de vrais pouvoirs, a-t-il la faculté de faire entrer dans un monde nouveau, et d'influer sur l'espace ?

Le château, avec ses portes, ses couloirs à perspectives d'or, est bien un lieu magique. Et quand le héros est choisi, et qu'il s'enfonce, en compagnie d'une fille superbe, et masquée comme une antique prêtresse orientale, au travers des couloirs richement ornés, on a bien le sentiment qu'il se dirige vers une sorte de paradis terrestre, de loge fantasmatique enfin matérialisée par la grâce des dieux de la volupté sainte.

Quand il rentre chez lui, sa femme lui raconte un rêve : or, en son sein, l'épouse vit exactement ce que vivent les filles invitées dans le château à la fois merveilleux et terrible dans lequel est passé son mari. On se prend à se demander si l'épouse a réellement rêvé, ou si, hypnotisée, peut-être, elle n'a pas fait partie anonymement de l'orgie.

Mais Kubrick a fait en réalité un film entièrement onirique. Il se passe durant la nuit magique de Noël, fête ici regardée comme totalement païenne. Du coup, les couleurs lumineuses sont omniprésentes, dans le New York présenté par le réalisateur. Dans chaque pièce nouvelle que pénètre le personnage principal, un sapin se dresse, sublime, plein de couleurs, d'éclat. Même chez les prostituées de rue, il en trouve encore un. Il n'y a que dans le château vénusiaque qu'il n'y en a pas. Et le plus étrange est que non seulement ils se ressemblent tous, mais que, de surcroît, ils sont tous magnifiques. C'en est au point où le médecin joué par Tom Cruise le dit : "Vous avez un beau sapin", lorsqu'il entre je ne sais plus chez quelles gens. La quête initiatique prend part dans un moment en lui-même féerique. L'assouvissement des fantasmes érotiques renvoie à l'espoir de vivre des voluptés d'un ordre divin, qui comblent définitivement le vide intime de l'âme humaine.

Les contrastes de couleurs sont également éblouissants : telle pièce jaune, ornée de meubles vermeils, contient une entrée d'un bleu indigo et rutilant vers une salle de bain ornée d'une fenêtre blanche. Le Soleil et la Lune se sont donné rendez-vous dans les appartements de New York !

Et le rythme du récit, lent, laisse entrer en l'âme du spectateur une attente fascinante. Les acteurs jouent en ayant l'air de toujours méditer, comme dans un film de Lynch, mais avec plus de naturel, moins de folie, et de mysticisme explicite, aussi.

Cela peut paraître assez artificiel, plastiquement froid, comme un roman de Robbe-Grillet, mais en réalité, je crois que c'est un grand film. Il n'est pas plus froid et kitsch que tous les autres films de Kubrick dont on reconnaît que ce sont des chefs-d'œuvre. Les mystères de Cupidon, à notre époque de grand retour à l'ordre moral, apparaissent comme scandaleux ; on cherche des prétextes pour justifier le rejet instinctif de ce beau film. Mais la vérité est que Kubrick a toujours choqué en explorant des genres nouveaux, réputés bas, comme la science-fiction, ou le fantastique, et en osant en faire des films remarquables, frappants, obsédants, qui fleurent avec le sacré - alors que, en principe, il ne devrait pas y avoir de sacré au fond des machines, ou de l'espace matériel, ou dans des hôtels construits sur des cimetières indiens, mais seulement dans les plus nobles préoccupations des intellectuels patentés !

L'espace conçu par les savants modernes a l'air fait pour être sans dieu ; et voici que, tel Teilhard de Chardin, Kubrick parvient à en remettre un, auquel sont sensibles jusqu'aux machines ! La mécanique du sexe elle aussi a ses mystères qu'on ne résout pas par des idées toutes faites, rassurantes, bienfaisantes pour la moralité publique, mais qui se voilent la face, sans doute. Kubrick a simplement fait un grand film érotique.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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