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Samedi 27 Octobre 2007

J'ai réclamé une poésie qui s'entende, et pour moi, une poésie qui s'entend est celle dont le vers est audible en son début et en sa fin, de par les sons mêmes : une pause volontaire, indiquée par la typographie, aurait quelque chose de bien artificiel, compte tenu de la réalité de ce qu'est un enjambement, par exemple.

Cependant, loin de moi l'idée que la rime soit le seul moyen de terminer un vers. La poésie en vieil anglais, que j'ai découverte par J. R. R. Tolkien, et son introduction à Sir Gawain & the Green Knight, m'a montré qu'un système d'allitérations pouvait également créer des vers pouvant s'identifier comme tels à l'oreille (indépendamment de l'espace occupé sur une feuille par l'alphabétisation du poème). Mais on peut aussi s'inspirer de la métrique latine, et inventer un vers fondé sur les accents toniques, comme l'ont fait les Anglais du temps de Shakespeare, en créant une distorsion à la fin d'une séquence rythmique, par exemple un rythme binaire après trois fois un rythme ternaire, ou d'autres combinaisons ; d'autres constructions sont possibles : j'en suis persuadé. Si on regarde concrètement (et non simplement en lisant, et en n'appréhendant pas par la connaissance, consciemment, ce qui s'est effectué, mais en se contentant d'impressions vagues) ce qui s'est fait dans les autres langues, on trouvera certainement des solutions d'un grand intérêt.

Personnellement, je ne connais bien que le latin et l'anglais (en gros) : les autres métriques étrangères me sont inconnues. Cependant, je sais qu'il n'est pas vrai qu'il n'y a qu'en français que la rime est pratiquée. On la trouve dans une poésie noble et élevée, parfois liée à une haute spiritualité, celle des Chinois. Le même son qui revient ne heurte que la sensibilité qui rejette la matière : quand on veut la spiritualiser, la rime paraît appropriée. Or, l'art spiritualise la matière : c'est bien ce qu'il fait ; il n'est pas son rejet : c'est un leurre.

De fait, ce qu'on nomme poésie, je l'ai dit, n'est fréquemment pour moi que le beau style, parfois même mystique, du journal intime actuel, et notamment du journal intime des professeurs de littérature de l'université de Paris, ou du Collège de France. Mais si on y réfléchit bien, ce journal intime raffiné et distingué, dont l'éclat doit beaucoup aux enchaînements subtils d'idées, un peu comme dans la prose d'Emmanuel Kant, peut très bien s'écrire en vers : rien ne l'empêche.

Pour ceux qui pensent que la rime brise le beau silence de l'âme détachée du monde bassement physique, je crois qu'ils devraient d'abord penser à savourer leurs expériences mystiques sans du tout parler. Car ce n'est pas traduire une expérience mystique en rimes, qui la rabaisse, mais tout simplement en mots. On n'échappe pas à cette fatalité en rejetant le vers qui rime. Les mots n'ont rien d'intime : ils viennent de la collectivité, de langues nationales. Si chacun des poètes qui se réclament du divin silence de l'âme et de la lumière radieuse du néant éternel avait été jeté, comme Adam, dans la jardin du monde premier, est-ce qu'ils auraient utilisé le français, pour rendre leurs expériences mystiques ? Non : mais une langue purement individuelle, un idiome inventé par eux pour l'occasion, et ne rappelant jamais, par le moindre indice, la langue de la tribu, de la foule, la rumeur publique, la basse bestialité qui s'exprime dans le bruit de la meute. Or, ils écrivent quand même en français, soit voulant faire croire qu'il s'agit d'une langue divine, soit se mettant en contradiction profonde avec eux-mêmes, puisqu'ils cherchent en réalité à faire admirer par le public leurs expériences intimes et la richesse de leur âme, et non à atteindre à l'authenticité la plus pure. De fait, il est authentique d'aimer le son de la langue, quand on prétend être un poète, c'est à dire un artiste qui manie les mots, et pas seulement les concepts qu'ils véhiculent : les mots sont bien faits de sons ! Le poète aime donc la rime de façon normale et légitime. Même si le français était la langue des dieux, il faudrait admettre que les dieux parlent en vers, et en vers qui riment : car c'était le sentiment profond de ceux qui ont inventé la rime, j'en suis persuadé, et je suis convaincu, aussi, que les Chinois qui font de la poésie rimée partagent ce point de vue !

Dire, aussi, que la rime tient au classicisme, c'est digne qu'on en rie. Il n'en est rien : la rime n'est pas utilisée par les chansonniers par désir de rester fidèle à la tradition ; non, pas du tout : mais parce que c'est un plaisir de l'ouïe qui convient bien à celui créé par le chant même, et la musique. Même les rebelles sociaux du rap utilisent la rime, pour faire mieux résonner dans l'âme leurs idées revendicatrices : c'est dire si la rime n'est qu'un son, et n'a rien à voir avec le classicisme. C'est même une nouvelle forme de dogmatisme, et donc de classicisme, qui interdit absolument la rime. Ceux qui l'interdisent sont d'abord les censeurs de l'université de Paris : comme dans les temps anciens ! Et l'Académie française ne récompense pas spécialement des poètes qui font rimer leurs vers : pas du tout ; et même, bien au contraire. Le conformisme a donc changé de face, puisqu'il interdit la rime. Le vers guindé, abstrait, qui ne s'entend pas, ou qu'on entend mal, du moins, ce vers-là, qui est recommandé, obligatoire, proposé comme un modèle, est celui d'une forme de néoclassicisme pas moins pesant, pour la liberté de l'artiste, que l'ancien.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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