A l'époque du débat sur le voile islamique, je suis intervenu dans la presse locale et syndicale pour dénoncer certains excès. Car on allait réellement trop loin, en s'en prenant aux femmes qui portaient volontairement ce voile, et en présupposant que la femme musulmane était jusque dans sa conscience profonde l'esclave nécessaire de l'homme musulman. C'était soit nier la liberté de choix de la femme, ou sa capacité à choisir, soit nier que le Musulman pût lui aussi choisir, pût être libre. On partait du principe que l'Islam créait l'absence de libre arbitre intérieur chez la femme : qu'il lui ôtait son âme, en quelque sorte.
Or, c'était inepte, car si la femme est un être humain à part entière, cela vient de la nature, et non de la religion (ou de ce qu'en général on reçoit au cours de l'éducation). Et même si le voile signifiait la soumission, c'était un choix à respecter, s'il était librement effectué. Car devenir moine, ou moniale, c'est aussi choisir la soumission - et même, jusqu'à un certain point, simplement se marier, ou bien devenir fonctionnaire, et ainsi de suite. On accepte de se soumettre aux règles d'une collectivité ! Qu'elles soient d'inspiration religieuse ou philosophique n'y change rien, pour l'esprit impartial - et l'Etat se doit de l'être.
Et puis l'Eglise catholique, elle-même, a-t-elle admis que les femmes pussent recevoir le Saint-Esprit ? Une religion qui n'admet pas le sacerdoce des femmes peut-elle être considérée comme respectant l'égalité entre les sexes ?
Ce débat sur le voile était biaisé par deux choses : la principale était l'image qu'on se fait de la femme en France, et qu'on posait quasiment comme modèle obligatoire ; la seconde était la haine de la religion en général, et de l'Islam en particulier, qui existe au sein d'une partie de la pensée dite laïque.
Cela dit, j'aime, en ce qui me concerne, les lois, qu'elles soient justes ou non. Je ne regarde pas les choses dans l'absolu : cela ne m'intéresse pas. Je trouve cela idiot. J'éprouve une véritable affection pour l'idée de la loi, pour ce qu'elle représente, quel que soit son contenu : une solidarité nationale autour d'un principe estimé juste. Sur ce point, j'ai l'esprit très romain, et j'admire les passages de Virgile au sein desquels il dit que la loi est le refuge des peuples contre l'arbitraire des despotes.
Les lois non écrites, à l'époque du paradis terrestre, étaient certainement excellentes, mais si les Romains ont gravé des lois dans du marbre (et Yahvé sur des Tables, pour ainsi dire), c'est parce que la nature était devenue assez viciée pour que toute loi non écrite soit en réalité une imposture en puissance : le déguisement d'un tyran qui justifie simplement sa prise de pouvoir par la force, et veut soumettre aussi les esprits. C'est ainsi que j'ai généralement ressenti les contestations permanentes dont l'ensemble des lois font fréquemment l'objet : la résurgence d'une forme de barbarie antique qui veut s'imposer à la civilisation romaine.
Bref, je trouve normal de faire respecter une loi quand elle a été votée par le Parlement. C'est le fonctionnement concret de la République, et je le respecte infiniment. Bien sûr, Dieu ne vient pas en personne guider le vote des parlementaires : il n'habite pas en permanence dans la capitale, comme on veut parfois le faire croire. Mais la solidarité nationale qui veut qu'on se soumette aux lois de la République, dans la mesure où elles respectent ses principes, me paraît, elle, divinement mue au sein de l'âme. Elle vit dans le cœur des citoyens, et c'est ce qui est beau.
Cependant, récemment le Conseil d'Etat est allé dans mon sens, à propos du voile islamique, en interdisant aux chefs d'établissement de refuser que les mères accompagnassent les enfants lors des sorties scolaires si elles portaient cet attribut marial (dans le Coran). On a estimé (à juste titre, à mes yeux) que cela relevait de la discrimination. On a reconnu être allé trop loin dans le rejet.
Eh bien, la solidarité nationale oblige à la fois, de mon point de vue, à faire respecter la loi qui a été jadis votée, et la décision du Conseil d'Etat : hors du cadre fixé par la loi, le voile islamique n'a pas à être combattu. Pour celles qui ne veulent pas le porter et auxquelles on l'impose, je réclame personnellement plus de possibilités d'intervention pour la police. Celle-ci est pour moi là pour garantir les libertés fixées par la loi : libertés religieuses, ou philosophiques, selon les individus, et les cas. Je ne crois pas que l'humanité soit assez mûre pour s'en passer, même si c'est mon souhait que le monde redevienne un paradis vide de despotisme ou du désir d'imposer l'arbitraire de sa volonté, ou de ses pensées propres. Je suis d'ailleurs persuadé qu'un jour (qu'en cette vie, je ne verrai sans doute pas), on pourra se passer de police et d'Etat ; mais ce n'est pas pas encore le cas, malheureusement.