J'avais acheté le Barzaz Breiz, de Théodore Hersart de La Villemarqué, après m'être rendu en Bretagne il y a presque vingt ans : je l'avais alors parcourue à vélo (et à vrai dire, j'avais été déçu de ne pas rencontrer, dans la forêt de Brocéliande, l'ombre de Merlin l'Enchanteur, ni les traces de la Bretagne antique, rien de cet air gothique que quelques années plus tôt j'avais pu contempler en Ecosse, à Edimbourgh, à Stirling).
L'été dernier, je suis retourné en Bretagne, et j'ai décidé de finir la lecture du Barzaz Breiz, et c'est ce que j'ai fait tout récemment, alors que j'étais déjà de retour en Savoie.
C'est un bien beau livre, qui explore de l'intérieur l'âme bretonne. On a pensé que Hersart était un nouvel Homère, mais comme il a réécrit les vieux chants qu'il a commencé par prélever, qu'il les a savamment commentés, les a réinventés, une comparaison avec Virgile serait plus appropriée. Il est une sorte de Virgile de la Bretagne, de fait. En vérité, il m'a aussi beaucoup fait penser à Ramuz.
Celui-ci a tenté d'exprimer le Valais intérieur, qu'au fond il regardait comme étant le pays de ses ancêtres vaudois, mais avant qu'il ne devienne suisse, alors qu'il était encore catholique et savoyard. Ramuz pensait que le paysan valaisan vivait en contact intime avec les forces de la nature, les esprits de la montagne. Et du coup, lorsqu'il pénétrait l'âme de ses personnages, il déployait des mythes traditionnels, peuplait le monde de figures mythologiques, d'anges, de démons, de fantômes.
Cependant, il entretenait avec cela une certaine distance, car il était bien de culture vaudoise et protestante. Il recréait un univers disparu à partir de ce qu'il ressentait, certes, mais en se mettant dans un état d'esprit qui n'était pas ordinairement le sien. Or, jusqu'à un certain point, c'était pareil pour Hersart de La Villemarqué. Il était somme toute de culture française, mais une forme de nostalgie et de romantisme le poussaient à se placer dans l'âme bretonne antique et traditionnelle, et à recréer le monde intérieur des vieux Bretons, dont par sa famille, il était issu.
Ce qui est quelque peu troublant, c'est que Hersart admet, fondamentalement, que les imaginations mythologiques de l'épopée bretonne ne sont que des superstitions : il ne les voit pas comme des symboles, des représentations du monde spirituel. A ses yeux, il s'agit de fabrications sur lesquelles s'est appuyée l'âme nationale de la Bretagne, le sentiment de l'environnement breton. Cette doctrine, sur les mythes, sera poussée et aboutira à la poésie de Leconte de Lisle, qui essayait, à partir des symboles antiques (et le mythe n'est rien d'autre qu'un récit symbolique), d'exprimer le tempérament des nations dont ils étaient issus.
Mais bientôt, la constatation que d'une nation à l'autre, les mêmes motifs mythologiques revenaient constamment, brouillera cette doctrine. On commencera, futilement, par chercher les nations mères, celles dont les autres auraient pris leurs propres mythes, en les imitant, en les copiant. L'idée était déjà chez Voltaire, qui prétendait que les Juifs n'avaient fait qu'imiter les Egyptiens, dans leurs textes sacrés. Et puis, au bout du compte, Jung évoquera des archétypes collectifs liés au subconscient humain en général : le mythe comme expression du sentiment national sera renvoyé à l'espèce humaine tout entière. Mais je crois, personnellement, que le vivant agit conformément aux vérités profondes contenues dans les mythes, que les mythes sont la manifestation symbolique de la vie elle-même, dans son déroulement. C'est l'image qu'on s'en crée en subissant le rythme des choses. Il est de nature profondément poétique : la poésie restitue, précisément, ce rythme des choses, comme le fait la musique, mais en y ajoutant du sens.
Or, justement, grâce à cette poésie néamoins maintenue, Hersart parvient à emmener le lecteur dans des mondes fabuleux, authentiquement homériques. La Bretagne, avec ses montagnes et ses rivages marins, sort, dans son livre, du brouillard des siècles, et demeure aux frontières de l'indistinct, du monde des spectres. C'est poignant ; c'est à la fois lointain et presque accessible, profondément désirable, et comme mis à portée de main, mais aussi fuyant, à la façon de quelque onde légère.
La lecture de son recueil est parfois âpre, répétitive, sans fluidité. Peut-être même que les figures légendaires qui le peuplent sont vaguement artificielles, un peu comme les fantômes de Nodier. Mais il faut reconnaître que c'est un livre de toute première grandeur, qui submerge parfois d'émotion, et ramène réellement, du passé, des choses inouïes.