On sait que j'écris de la poésie en vers qui riment. Or, les poètes contemporains rejettent presque tous la rime, ou le vers trop sonore. Nombre d'entre eux me plaisent beaucoup, pourtant : ce n'est pas le problème. Mais en réalité, j'aime aussi beaucoup les poètes anciens, d'une part, et la chanson populaire (qui rime), d'autre part. (J'aime chanter des chansons à la mode à haute voix.)
Je fais donc un choix propre à mon histoire. Je ne cherche pas à être approuvé des censeurs de la mode littéraire : je fais ce qui me fait plaisir, et si ce plaisir est partagé par d'autres, j'en suis heureux. Je ne crois pas important de recevoir des honneurs : pour moi, ce n'est qu'un moyen d'être lu ; or, de mon point de vue, la vraie gloire est de donner du plaisir à ceux dont on est lu.
Si j'ai eu envie d'écrire des vers, c'est après avoir lu des poètes qui en faisaient d'audibles : Hugo, Leconte de Lisle, Lamartine et Baudelaire, notamment, mais aussi, en anglais : Tolkien, Lovecraft et Howard - trois écrivains qui, quoique récents, furent, sur le plan formel, plutôt conservateurs, cherchant eux aussi davantage le plaisir de la lecture et de l'écriture que la reconnaissance officielle des gens intelligents.
De fait, le mythe tel qu'il pouvait être ou non présent, ou non vivace au sein de leur poésie, les intéressait davantage que les prétendues révolutions formelles qui peuvent aussi bien tout disloquer sans rien apporter. Sans doute, le conservatisme formel tend à aller de pair avec la présence de mythes figés, morts, glacés, comme chez les Parnassiens ; mais je crois possible, si les règles sont suivies non pour elles-mêmes, mais pour la façon dont elles créent un rythme, de redonner souffle à ces mythes, de leur rendre leur esprit vivant et immortel, pour ainsi dire. Evidemment, cela demande à ce que les règles classiques imposées par le despotisme de l'orthographe, et n'ayant en réalité aucune valeur poétique en soi, soient abandonnées et même rejetées : elles ont été l'une des causes qui ont favorisé l'abandon et le rejet du vers ; il est normal qu'elles au moins soient abandonnées et rejetées, même par l'amateur de mesures rythmiques audibles !
Cela dit, chacun a son histoire propre. Et celui qui, après avoir lu essentiellement des poètes contemporains (que je n'ai fait, personnellement, que lire parmi les autres, et sans leur accorder plus d'importance, sous prétexte qu'ils étaient contemporains) veut cultiver un beau style en prose, en vers blancs, en prose rythmée, en vers libres, fait ce qu'il veut, à mes yeux. Mais fonder ontologiquement l'interdiction du vers, en prétendant que cela est issu d'une évolution nécessaire et inéluctable, ressortit pour moi à la même tyrannie que celle qui, par exemple, interdisait les hiatus - comme s'il était réellement impossible, à un récitant normalement constitué, de prononcer deux voyelles de suite !
D'ailleurs, ce caractère inéluctable et nécessaire est démenti par les faits, car la chanson populaire redouble d'efforts pour réhabiliter la rime, au travers du rap et du slam, ce qui montre bien que cela correspond dans le public à un besoin qui persiste. Les enfants sont pareils : spontanément, ils aiment la rime, et ne comprennent pas l'intérêt d'une poésie qui ne rime pas ; cela ne leur donne pas de plaisir. Je l'ai expérimenté.
S'en prendre à la rime, à ce qui résonne physiquement à l'ouïe, est en réalité une façon de se rassurer artificiellement sur la pureté de son expérience mystique restituée : le mot, en tant que signe émané du pur intellect, paraît tellement plus spirituel que le son qui le porte ! Mais la vérité est différente : c'est que le son lui-même peut être intériorisé. Et le jour où on aura assez intériorisé la langue même dans ses aspects les plus matériels, et où on sera parvenu à identifier clairement l'écho psychique du son, on s'apercevra que se défier des vers qui s'entendent clairement, comme on l'a fait durant un XXe siècle qui se voulait spiritualisé, mais qui s'est surtout intellectualisé - ce jour-là, dis-je, on recommencera à faire des vers qui s'entendent, quoique, peut-être, plus beaux encore que ceux des classiques, plus inventifs, plus harmonieux, plus réussis : car on ne les fera plus pour suivre mécaniquement la tradition, mais parce qu'on en aura consciemment saisi la nécessité profonde.
En ce sens, l'expérience du vers libre, ou blanc, à laquelle s'est adonné le XXe siècle, ne saurait être regardée comme autre chose que profondément utile à l'Evolution : elle a permis de perfectionner un aspect de la langue qui était resté mal dégrossi, jusque-là. Cependant, aucune évolution n'est linéaire. L'intellectualisme même n'est pas en soi l'Evolution appliquée à l'Esprit. Ce n'est qu'une évolution de l'esprit parmi d'autres. Et le sentiment de la matière doit lui aussi être spiritualisé : non rejeté, et laissé péremptoirement en arrière. L'intellect ne doit pas supprimer l'émotion, mais l'éclairer - l'irriguer de lumière.
Or, la suppression du vers qui s'entend est ressentie à juste titre comme la suppression d'une partie de l'émotion qu'on pouvait ressentir avec l'ancienne poésie. Pour autant, s'est-on libéré des vieilles contraintes du classicisme, comme on le prétend ? Non, puisqu'au contraire, le despotisme de l'orthographe qui avait instinctivement fait regarder certaines règles comme superfétatoires, est resté. Le culte de l'alphabet n'a pas disparu : il a a retrouvé une nouvelle vigueur. Le vers n'est plus matériel : il est devenu, très souvent, typographique. L'anathème jeté contre le vers vient donc, comme c'est souvent le cas, d'une forme de néoclassicisme plus dur encore que l'ancien. C'est masqué ; mais c'est un peu comme la laïcité, qui est fréquemment devenue une véritable doctrine obligatoire, avec la même puissance et les mêmes soutiens institutionnels qu'autrefois le catholicisme. Les règles de la poésie contemporaine sont pareillement assumées par des professeurs d'Université : il faut l'admettre.