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Samedi 17 Novembre 2007

Depuis des années, j'entendais parler de ce film, Kwaïdan, qui pour moi était devenu mythique : c'était une référence dans le fantastique japonais. Je l'ai vu.

Le rythme en est lent et méditatif, et, à vrai dire, il donne le sentiment que, par le réalisateur, le fantastique est vécu comme quelque chose de sacré, de terrible, de très particulier. Or, c'est malheureux à dire, mais son film ne montre pas forcément des dieux dont dépend le sort d'une grande partie de l'humanité : seulement des êtres dont l'action a une portée restreinte. Il s'agit de petits dieux, comme eussent dit les anciens Grecs : leur action ne concerne qu'un individu, un village, une famille ; cela ne va pas plus loin. Il n'y a donc pas besoin d'en faire un plat, a priori.

Evidemment, avec les progrès du matérialisme, tout phénomène surnaturel - toute manifestation du monde des esprits, grands ou petits -, devient extraordinaire, et renvoie à la vaste question de l'existence ou non de l'âme, de l'esprit des choses, indépendamment de la matière. Or, il semble bien que les Japonais aient suivi sur ce point les Occidentaux, beaucoup plus que les Chinois, par exemple : car j'ai vu des films fantastiques chinois au sein desquels, comme dans l'épopée, le merveilleux ne pose pas de problème métaphysique sur sa réalité propre.

Cela dit, le réalisateur de Kwaïdan voulait peut-être rester bien accessible au public occidental. On trouve encore beaucoup de merveilleux, dans le cinéma japonais. Mais il faut l'avouer : soit il s'est mêlé à la science-fiction, comme en Occident même ; soit il est désordonné et ne s'assume pas forcément en tant que mythologie, tendant plutôt à exploiter visuellement des fragments de folklore ; soit il est clairement allégorique, un peu comme chez Kurosawa, dont le film Rêves est somme toute imité de Kwaïdan. Il lui est peut-être supérieur, du reste ; car les divinités de la nature qu'il montre à l'image conservent une certaine dignité héritée du Japon traditionnel, alors que, dans Kwaïdan, elles ont des réactions très humaines, assez prosaïques, voire vulgaires, ce qui ôte à leur manifestation par l'image une part de la poésie qui leur est liée en profondeur.

Mais cela leur donne aussi de la crédibilité. Ces fantômes, cette dame de l'hiver, cet esprit du thé, ce spectre, ne sont pas seulement de belles émanations du monde spirituel, mais aussi des facteurs de peur, et sont saisis dans la vie réelle. Ils ne se contentent pas d'apparaître aux enfants ou aux alpinistes fatigués : ils tuent les bûcherons de leur souffle glacé, ils persécutent les sacrilèges jusqu'à les rendre fous, ils font vieillir en quelques minutes ceux qui les ont trahis, arrachent des oreilles à la main...

C'est assez prenant. Les trois vassaux de l'esprit du thé, chacun vêtu d'une couleur différente, alors que leur maître sourit d'une façon narquoise et vraiment inquiétante, sont sublimes. L'évocation du passé héroïque japonais et de l'épopée des Genji, a quelque chose de magique, de solennel. Et la précision avec laquelle on parle des caractéristiques de la divinité terrestre, dans le conte sur la fée des neiges, est troublante : elle ne vieillit pas, par exemple. Or, cela ne l'empêche pas d'être bien charnelle : délibérément, le réalisateur a montré ses seins nus, couverts de baisers par son amant - le simple bûcheron dont elle est tombée amoureuse -, sous la clarté d'un soleil étrange, parmi les blés. La portée en est puissamment érotique. Et de fait, comme les anciens Grecs, les Japonais aiment montrer les amours très charnelles des êtres magiques : on peut le voir dans des mangas. Cela donne un sentiment extrêmement poignant de bonheur terrestre : connaître charnellement un ange fait femme, une fée, quelle ivresse, rien que d'y penser ! D'ordinaire, cela n'arrive qu'en rêve. La beauté de ce film vient précisément, du reste, qu'il présente des rêves assez matérialisés et mêlés à la vie éveillée pour se faire oublier comme rêves.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

L'irruption du merveilleux dans les films de Miyazaki ne procède-t-il pas d'une réelle lecture du folklore traditionnel ? Je pense à la façon dont les esprits de la sylve (Totoro, Mononoké) ou ceux de l'Autre Monde (Chihiro) interviennent dans des histoires concrètes fondées sur l'initiation et le passage à l'âge adulte.

 

Cela dit, j'aime beaucoup cette présentation d'un film qui m'attirait auparavant - et m'attire davantage à présent.
Commentaire n° 1 posté par: Vance(site web) le 17/11/2007 - 18:07:49
Je pense que chez Miyazaki, c'est assez allégorique. Au départ, l'exploitation est visuelle, mais on l'a comparé à Kurosawa à cause de cette dimension allégorique. Les êtres élémentaires de la forêt, peut-être, font pousser à la fois les membres et les branches, dans l'imaginaire traditionnel, et quand on ne les voit plus, c'est qu'on a fini de grandir. Mais à mon avis, c'est surtout symbolique. Car les plantes continuent de pousser même quand on a atteint l'âge adulte ! Et d'ailleurs, le corps de l'adulte se fait et se défait, lui-même, en permanence. Je crois que pour Miyazaki, les êtres élémentaires des bois symbolisent les rêves de l'enfance, que cela ne va pas beaucoup plus loin. Or, dans Kwaïdan, on peut toujours gloser, mais à l'écran, les fantômes sont présentés comme de vrais fantômes. Ce n'est pas forcément allégorique. Ce n'est pas fait nécessairement dans cet esprit. Il s'agit d'histoires classiques de fantômes qui n'arrivent pas à quitter le monde des vivants, par exemple. Il s'agit d'esprits. Cela ne symbolise rien de clair. De fait, ce qui trouble, c'est qu'il n'y a là aucune référence à l'enfance : le merveilleux ne symbolise pas du tout la vie intérieure des enfants. Je dirai : plutôt celle du monde ! La maison vide, l'hiver glacé, les lieux historiques, les tasses à thé ont une âme, dans ce film - qui la présente, dans ses divers aspects, au travers de rencontres avec des hommes qui ont aussi une chair.
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 18/11/2007 - 08:04:18
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