Présentation

ramiel.fr

Pseudo: ArviblogCatégorie: SociétéRecommander ce blog
Samedi 24 Novembre 2007

Je vois souvent des gens parler avec douleur des membres de leur famille qui ont été tués simplement parce qu'ils étaient juifs, durant la Seconde Guerre mondiale, et j'ai déjà évoqué le récit d'enfance, à la fois terrible sur le fond, et magnifique formellement, de Jean-Claude Moscovici, à ce sujet. J'ai bien aimé, je l'avais dit alors, que M. Moscovici parle d'abord de sa propre expérience, et qu'il évite les digressions historiques : ce qu'il ne dit pas s'infère de ce qu'on sait.

Maintenant, je dois précisément dire qu'aucun membre de ma famille proche n'a été emmené dans un camp de concentration pour y être tué. Or, j'ai bien eu un arrière-grand-père juif, mais il vivait en zone libre, à Limoges, où (comme le père de Jean-Claude Moscovici) il exerçait la profession de médecin, et lui n'eut pas d'ennui particulier durant l'Occupation. Pourtant, m'a dit ma grand-mère, il accueillit et cacha chez lui des Juifs que la police poursuivait. Mais il ne fut pas inquiété, peut-être parce qu'il s'était marié avec une catholique de la bourgeoisie de Limoges.

A vrai dire, c'était un second mariage. Il avait d'abord épousé une cousine. Mais, à ce qu'on dit dans la famille, cela s'était mal passé. Sans qu'on en connaisse la raison, d'autres membres de la famille avaient poussé cette cousine à abandonner son mari, et évidemment, il l'avait mal pris. Il était parti de Paris, où toute sa famille alors demeurait, profitant d'un poste qui se libérait à Limoges, où il arriva seul. Il s'y fit de nouvelles relations, sans lien avec sa famille d'origine.

Je ne sais si ses ennuis avec sa première épouse sont venus d'un penchant pour le christianisme. De fait, à son gendre, mon grand-père, il parlait souvent de l'âme russe et de Dostoïevski, qu'il vénérait, et cela faisait rire mon grand-père, qui, quoique baptisé selon le rite romain, a toujours été athée, et qui avait le même genre de philosophie que le poète Guillevic : j'y ai déjà fait allusion. Ma grand-mère, qui adorait son père, était foncièrement mystique, et elle avait acheté les œuvres complètes de Teilhard de Chardin ; et elle reprochait, encore cinquante après, ce ricanement, à son mari ; mais celui-ci niait l'avoir eu. Cependant, pour lui, son beau-père avait été naïf à force de mysticisme : on le sentait, quand il en évoquait la mémoire. Peut-être, au fond, que c'est ce que la propre famille de mon arrière-grand-père lui avait déjà reproché. Son humanitarisme mystique paraissait sans doute dérisoire à la plupart des gens, quelle que fût leur religion d'origine.

Si je remonte le temps plus loin, je dois dire que mon arrière-grand-père venait de l'Empire ottoman. Son père, médecin des douanes portuaires, avait été ennobli par le Grand Turc : il était bey. C'était en fait l'équivalent d'un titre de fonctionnaire. Selon les papiers officiels qui nous restent, ce trisaïeul fut un jour tué d'un coup de hache, à Tripoli de Syrie, dans l'actuel Liban. Ma grand-mère m'a raconté que la cause en était le jeu, et qu'un Arabe avait commis le forfait. On peut supposer que si mon ancêtre avait été arabe aussi, l'affaire se fût mieux arrangée. Mais je n'en sais pas davantage.

Toute la famille a alors déménagé pour la France, où mon arrière-grand-père avait déjà acquis le titre de médecin.

Si on remonte encore en arrière, je dois dire que mon bisaïeul portait en réalité un nom allemand : au départ, la famille devait venir des limites entre l'Allemagne et la Pologne. Certains membres de la famille ont longtemps demeuré en Roumanie, ou dans d'autres pays de l'Europe centrale.

Bref, c'est une histoire classique, qui révèle des choses, qui a un air oriental, qui me lie, peut-être, à un monde particulier, mais qui est, je crois, très commune à beaucoup de Français actuels. Et dans toute cette histoire, je dois le dire, rien qui relie des membres proches de ma famille à l'holocauste nazi. Ma grand-mère m'y a quand même sensibilisé à propos de Martin Gray, car comme elle s'était installée à Grasse, nous étions allés voir la plaque qui commémorait la destruction de sa famille, dans un incendie. Cependant, je n'ai rien à témoigner, à ce sujet. Je crois me souvenir que certains ont critiqué Martin Gray, du reste, mais j'ai oublié pourquoi.

J'en tire, cependant, que le tempérament de mon arrière-grand-père m'eût plu, et que, à plusieurs égards, j'ai des points communs avec lui. Moi aussi, j'ai été fasciné par l'âme russe. En quelque sorte, l'image vivante de ce bisaïeul reste avec moi, et lance ses rayons sur mon âme.

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
Recommander

Commentaires

Bonjour Ramiel et très bon week-end.
Commentaire n° 1 posté par: idle le 24/11/2007 - 16:52:05
Bonjour Idle, et bon week-end à vous aussi ! Merci.
Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 24/11/2007 - 17:22:28
Pourquoi l'image ? Plutôt l'âme de cet arrière-grand-père, il me semble.  La communion des saints ...
Commentaire n° 3 posté par: Thaïs le 25/11/2007 - 00:32:16
Si l'image est vivante, c'est qu'une âme se trouve derrière. Néanmoins, je ne connais cet arrière grand père que par les récits de ma famille : c'est une image véhiculée par le langage. En outre, toutes les âmes rayonnent sur les vivants : cela perdrait son sens. L'image qui m'a été transmise par le langage, au sein de ma famille, focalise le rayonnement de cette âme en particulier, et luit de façon accessible à ma conscience. C'est le rôle de l'image, comme celui de la relique, pour les saints. Sinon, on peut toujours globaliser, en parlant du monde des âmes qui éclaire le monde des vivants ; mais alors, cette histoire perd son sens, car il s'agit d'un défunt en particulier.
Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 25/11/2007 - 07:59:33

Ramiel, fils de Jacob, je suis arrière ...arrière d'Abraham (un médecin)Prenez soin de vous.

Commentaire n° 5 posté par: Clochette le 26/11/2007 - 15:55:04
Merci, Clochette !
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 26/11/2007 - 17:30:53
Ajouter un commentaire
Créer un blog sur arviblog.com - Contact - C.G.U. - Reporter un abus