Pour la première fois depuis longtemps, je suis récemment allé au théâtre, pour voir la première, à Genève, de L'Acte inconnu, de Valère Novarina. J'avais été invité par l'écrivain même, et je me faisais une joie d'aller voir cette représentation, car, ayant ouï parler de son succès, à Avignon, et sachant que l'auteur était à moitié de Thonon, j'avais déjà acheté le texte à Genève, et l'avais lu avec plaisir.
Dans le même temps, l'écrivain franco-suisse inaugurait, dans le salon de la Comédie, où se jouait sa pièce, une exposition de plusieurs de ses tableaux. Egalement invité au vernissage, j'ai, naturellement, commencé par aller voir cette peinture assez sublime.
Les sujets sont souvent bibliques, ou hérités du symbolisme chrétien, en tout cas. Mais le style n'est pas conventionnel : c'est un peu comme si les scènes bibliques étaient exprimées depuis le monde spirituel même, mais un monde spirituel quelque peu spectral. Il s'agit de formes, dont on peut dire qu'elles ont un rapport avec les formes-pensées que peignait Kandinsky. Cela crée une expressivité remarquable. L'ange qui donne la braise au prophète est étonnant : il a réellement l'air d'un ange, mais sa forme est celle de rayons blancs qui s'assemblent d'une façon vaguement humaine, surtout pour ce qui est de la tête. Le pélican, que Valère Novarina a peint, est également grandiose : il crie, quand la plaie vient, d'une manière profondément pathétique, et humaine. La plaie elle-même gicle comme un éclaboussement bleu, une pluie de saphirs dont se nourrissent les espaces.
Il y avait d'autres tableaux, tous très beaux, certains plus impressionnants que d'autres.
Pour la pièce, elle matérialise un texte déjà sublime d'une façon magistrale. La trame n'a pas de rationalité apparente, même si on perçoit une progression qui est l'essence du Drame. Dans ses écrits théoriques, Novarina a insisté sur le rôle de l'acteur, qui était de rendre palpable, en sons, en images, en corps, le mystère d'un texte. Et de fait, sa pièce a quelque chose de profondément musical. On y chante et on y joue de la musique, bien sûr, mais même sans cela, le rythme y est sublime, et ne s'y sent parfaitement que dans la représentation. La force de tirades dont les paroles sont taillées dans un tissu sonore d'une extraordinaire richesse est bien ressentie, quand on la voit assumée par une bouche. Il apparaît alors aisément que l'effort de compréhension que l'on se sent obligé de faire lors de la lecture silencieuse est vain : le texte vaut aussi comme objet sonore. Certains passages sont prononcés en une langue totalement inventée. Ce n'est plus que sons mêlés, inspirés par les gnomes.
La satire, du reste, est omniprésente. Mais il n'y a pas qu'elle. Certains passages sont réellement mystiques. Tout est fondu, comme en un alchimique creuset.
On peut parler d'une grande farce initiatique. Et à voir, c'est sublime : on ne s'ennuie jamais, alors même que l'intrigue est inaccessible à l'entendement, comme je l'ai dit. On est toujours pris par la force du langage, de la représentation, du charme qui se dégage de l'opération scénique. C'est une forme de mystère, oui, de mystère farcesque et comique. C'est assez divin ; Valère Novarina est un immense artiste.