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Samedi 01 Décembre 2007

Il est curieux de constater, en notre temps de néoclassicisme profond, que les poètes les plus célèbres ne sont plus, comme au XIXe siècle, de jeunes échevelés, ou au moins des critiques d'art qui vivent de leur plume - à la rigueur des hommes politiques -, mais des hauts fonctionnaires, et en particulier des professeurs, notamment d'Université, comme si la poésie était à présent le lot réservé d'intellectuels raffinés, un peu mystiques, qui veulent faire planer dans les hauteurs leurs idées pures.

Je ne veux pas porter de jugement spécifique, sur la poésie de ces beaux esprits, car on peut être professeur et être un bon voire un grand poète : rien ne l'empêche. Je ne veux pas non plus regarder trop aux causes, même si, pour moi, la principale en est la massification de l'éducation, elle-même liée à l'étatisme, d'une part, aux progrès des sciences et au développement des universités, d'autre part. Ce qui compte, ici, est que cela donne forcément à la poésie contemporaine un certain visage.

De fait, comme le professeur commente l'art, on finit par confondre, souvent, la pratique d'un art et son commentaire. Or, je ne crois pas réellement possible de peindre tout en commentant son action. On réfléchit avant, on s'exprime après, mais pendant, on peint, et puis c'est tout. Quand je cours, je ne peux pas, sans ralentir, réfléchir à la mécanique du mouvement de la course. Quand je discute en conduisant, je ne vais pas aussi vite que quand je me concentre sur ma conduite. Et pareillement, celui qui réfléchit trop à la mécanique de la poésie, quand il fait un poème, n'en fait pas un bon. C'est avant ou après, qu'il faut réfléchir, et non pendant.

La science de la mécanique d'une course à pied est certainement utile, pour gagner quelques secondes, au sein d'un championnat ; mais il serait absurde de prétendre qu'on peut gagner des secondes avec un livre entre les mains. La science doit être déjà acquise et intégrée à la pratique, ou n'être pas. Or, beaucoup sont tombés dans cette illusion, à propos de la poésie, qu'un poème gagne à se remplir de considérations intellectuelles de toutes sortes. Pour moi, cela n'a guère de sens.

L'art est action ; non réflexion : la réflexion nourrit l'action, l'améliore, mais si elle empêche l'action, elle nuit. La réflexion prépare, certes, l'action, et la relaie, même, lorsqu'apparaît une difficulté à première vue insurmontable. Mais il y a bien un moment où il ne faut plus qu'agir, si on veut obtenir de vrais résultats.

Si la réflexion s'amplifie au point d'inhiber l'action, on débouche sur une poésie qui n'a pas de vigueur sur le plan rythmique, dont les images sont sans vie, sans couleur, sans volume, même. Evidemment, la fibre intellectuelle des lecteurs modernes peut être satisfaite, parallèlement, par la présence d'idées profondes ; car le peu d'énergie qui aura été laissé à l'action aura quand même pu permettre l'expression ornée de purs concepts. Mais la poésie alors tend à se confondre avec la philosophie en beau style : j'en ai déjà parlé. Que les idées soient issues de poètes comme Mallarmé n'y change vraiment rien.

De toutes façons, la philosophie restera toujours plus pratique que l'art, pour ce qui est de développer des idées. La preuve en est que Robbe-Grillet, qui prétendait pouvoir faire un discours sur le roman en même temps qu'il écrivait ses romans, a quand même publié des écrits purement théoriques, par surcroît. La part de discours intellectuel est devenue surabondante. Si cela continue, les écrivains français seront juste chargés de promouvoir les écrivains américains qui leur plaisent : car les romanciers, aux Etats-Unis, continuent de raconter des histoires, comme on dit ! C'est qu'en France, la littérature universitaire, les commentaires des intellectuels patentés connaissent une hypertrophie qui tient de la déraison. L'Etat ne subventionne que les discours intellectuels et le public est happé par le marché anglophone : la suite est facile à deviner.

Bien sûr, l'intelligence critique doit rester ; mais il faut aider les poètes qui produisent, et non ceux qui commentent en ayant l'air de produire.

Il faut en outre mettre fin à l'obligation, pour les poètes, de justifier leur démarche, et, partant, d'être autant des enseignants - des intellectuels - que des artistes : rien n'est plus funeste. L'art est libre, ou n'est pas ; toute obligation, même fondée sur l'intelligence divine, doit être combattue. Les contraintes d'Etat, de fait, ruinent l'action, au lieu de la rendre plus sûre : elles finissent par y faire obstacle. C'est d'ailleurs vrai dans d'autres domaines que l'art...

publié par Ramiel dans: ramiel.fr
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Commentaires

c'est de l'inspiration dont vous parlez, Ramiel, celle de la grande respiration, en énergétique chinoise on connait bien le lien entre l'inspiration et le poumon
Commentaire n° 1 posté par: Candide le 01/12/2007 - 14:41:58

Oui, qu'on le veuille oui non, l'inspiration est liée au sentiment, et le sentiment, comme la vie, dépend du souffle. Il ne s'agit pas de rejeter l'intellect, mais de rappeler ce qu'il ne peut pas produire, en soi : de l'art. Il peut éclairer l'action artistique, mais pas la remplacer. Le souffle peut être traversé d'un réseau luisant d'intelligence, mais il reste le moteur de l'inspiration et de l'art, en soi. Un réseau d'intelligence qui solidifierait même de l'or, au sein du souffle, tuerait forcément l'art. (Cela me rappelle ces condamnés médiévaux à ce qu'on verse de l'or fondu dans leur gosier ; c'est horrible, mais qui peut prétendre, quoi qu'il en soit, que cet or rend riche la personne qui l'aquiert ? La lumière froide de l'intelligence altière et détachée du coeur ne peut qu'éclairer les actions ; en soi, pour produire, il faut du souffle, et de la chaleur.)

Commentaire n° 2 posté par: Ramiel(site web) le 01/12/2007 - 15:04:01
Que les poètes soient des professeurs c'est ennuyeux pour la poésie, mais que certains professeurs soient poètes, c'est plutôt enrichissant et bénéfique pour leurs élèves et pour l'institution scolaire. Une bouffée d'idéal, d'amour des mots ...
Commentaire n° 3 posté par: Groseille le 02/12/2007 - 12:25:54
C'est un peu théorique. Les contraintes d'Etat pèsent tellement lourdement sur les pratiques pédagogiques que les professeurs soit entrent dans le moule administratif, soit ont le plus grand mal à mener leurs cours à bien. Les élèves ne les prennent pas au sérieux, habitués qu'ils sont à des professeurs plus administrateurs que poètes, au fond : plus fonctionnaires qu'artistes. Car l'intellectualisme qui écrase la poésie pervertit aussi l'enseignement. Cela dit, en théorie, c'est sûr que des poètes comme Töpffer ont dû être de remarquables pédagogues, surtout à partir du moment où ils ont fondé eux-mêmes leur école, comme ce fut son cas, à Genève. Dans le système français, j'ai un peu des doutes. J'ai connu un poète agrégé d'espagnol dont la poésie portait davantage la marque de son grade que son enseignement ne portait la marque de son activité d'artiste. Il n'est d'ailleurs pas inconnu : il se nomme Jacques Ancet. Cela dit, je me pose moi-même comme artiste, et j'ai eu des élèves de sections technologiques qui sortaient de mes cours et entraient dans le cours suivant en récitant joyeusement des vers. Le système est tellement contraignant, lourd, totaliste, que je suis quand même désabusé, et sceptique.
Commentaire n° 4 posté par: Ramiel(site web) le 02/12/2007 - 12:55:41
Un exemple de la rigidité de l'institution. A l'occasion du Printemps des poètes, mes élèves avaient rebaptisé les salles de cours de nom de poètes et mis des "post-it" agrémentés de leurs vers préférés sur certaines tables, ou dans des endroits inattendus. Dès le lendemain, le proviseur, inquiet de ce qu'en pourraient penser les parents, qui devaient assister à une réunion, a fait "nettoyer" le lycée... Cela nous a découragés pour l'étape suivante, qui devait avoir plus d'envergure... et comporter des lectures publiques.
Commentaire n° 5 posté par: Thaïs le 02/12/2007 - 18:16:32
Quel scandale ! Le Proviseur ne pouvait-il pas au moins attendre que les parents réellement se manifestent ? Voilà bien l'obsession de l'administration de la population qui se manifeste au premier chef dans l'Education nationale. Je crois qu'on pourrait faire la liste des brimades subies par les professeurs en général et les professeurs de Lettres, d'Arts plastiques et d'Education musicale en particulier. Je crois qu'il faudrait protester officiellement. C'est inconcevable. Les administrateurs croient réellement que l'apprentissage de la littérature est une manière de modeler les esprits pour qu'ils apprennent à vénérer l'Etat : voilà ce que je crois. Mais je crois, aussi, que si on trouve normal qu'il en soit ainsi, on doit au moins trouver normal, en ce cas, que l'Etat et les institutions religieuses n'aient pas le monopole de l'Education en France. Personne ne doit être obligé de s'édfuquer lui-même à condition de vénérer une institution ou un réseau institutionnel. Respect, oui, vénération aveugle et spontanée, non.
Commentaire n° 6 posté par: Ramiel(site web) le 02/12/2007 - 18:22:55
C'est la faute du poumon, l'on vous dit !
Commentaire n° 7 posté par: iPidiblue et la médecine de Molière le 03/12/2007 - 18:21:32
Tiens Ramiel, vous qui connaissez bien Saint François de Sales et la Savoie - paraît-il - vous pourrez dire à votre ami Mauvaise Langue chez Pierre Assouline, qu'il se mélange les pinceaux la sainte de Chantal née Frémiot et épouse Rabutin est la grand-mère de Madame de Sévigné, sa mère étant une Coulanges.   
Commentaire n° 8 posté par: iPidiblue et les drôles de saints le 03/12/2007 - 23:15:04
C'est, comme toujours, aussi pertinent qu'intéressant. Vous dites que l'art est action, mais quelle part d el'individu poète (donc acteur) intervient-elle dans le processus, selon vous ? Dans quelle mesure maîtrise-t-il, contrôle-t-il, l'"impulsion artistique" ? Je discutais récemment avec deux autres blogueurs de l'influence du contexte lors de la rédaction et nous n'avions pas les mêmes conclusions.
Commentaire n° 9 posté par: Vance(site web) le 07/12/2007 - 23:18:29
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