Il est curieux de constater, en notre temps de néoclassicisme profond, que les poètes les plus célèbres ne sont plus, comme au XIXe siècle, de jeunes échevelés, ou au moins des critiques d'art qui vivent de leur plume - à la rigueur des hommes politiques -, mais des hauts fonctionnaires, et en particulier des professeurs, notamment d'Université, comme si la poésie était à présent le lot réservé d'intellectuels raffinés, un peu mystiques, qui veulent faire planer dans les hauteurs leurs idées pures.
Je ne veux pas porter de jugement spécifique, sur la poésie de ces beaux esprits, car on peut être professeur et être un bon voire un grand poète : rien ne l'empêche. Je ne veux pas non plus regarder trop aux causes, même si, pour moi, la principale en est la massification de l'éducation, elle-même liée à l'étatisme, d'une part, aux progrès des sciences et au développement des universités, d'autre part. Ce qui compte, ici, est que cela donne forcément à la poésie contemporaine un certain visage.
De fait, comme le professeur commente l'art, on finit par confondre, souvent, la pratique d'un art et son commentaire. Or, je ne crois pas réellement possible de peindre tout en commentant son action. On réfléchit avant, on s'exprime après, mais pendant, on peint, et puis c'est tout. Quand je cours, je ne peux pas, sans ralentir, réfléchir à la mécanique du mouvement de la course. Quand je discute en conduisant, je ne vais pas aussi vite que quand je me concentre sur ma conduite. Et pareillement, celui qui réfléchit trop à la mécanique de la poésie, quand il fait un poème, n'en fait pas un bon. C'est avant ou après, qu'il faut réfléchir, et non pendant.
La science de la mécanique d'une course à pied est certainement utile, pour gagner quelques secondes, au sein d'un championnat ; mais il serait absurde de prétendre qu'on peut gagner des secondes avec un livre entre les mains. La science doit être déjà acquise et intégrée à la pratique, ou n'être pas. Or, beaucoup sont tombés dans cette illusion, à propos de la poésie, qu'un poème gagne à se remplir de considérations intellectuelles de toutes sortes. Pour moi, cela n'a guère de sens.
L'art est action ; non réflexion : la réflexion nourrit l'action, l'améliore, mais si elle empêche l'action, elle nuit. La réflexion prépare, certes, l'action, et la relaie, même, lorsqu'apparaît une difficulté à première vue insurmontable. Mais il y a bien un moment où il ne faut plus qu'agir, si on veut obtenir de vrais résultats.
Si la réflexion s'amplifie au point d'inhiber l'action, on débouche sur une poésie qui n'a pas de vigueur sur le plan rythmique, dont les images sont sans vie, sans couleur, sans volume, même. Evidemment, la fibre intellectuelle des lecteurs modernes peut être satisfaite, parallèlement, par la présence d'idées profondes ; car le peu d'énergie qui aura été laissé à l'action aura quand même pu permettre l'expression ornée de purs concepts. Mais la poésie alors tend à se confondre avec la philosophie en beau style : j'en ai déjà parlé. Que les idées soient issues de poètes comme Mallarmé n'y change vraiment rien.
De toutes façons, la philosophie restera toujours plus pratique que l'art, pour ce qui est de développer des idées. La preuve en est que Robbe-Grillet, qui prétendait pouvoir faire un discours sur le roman en même temps qu'il écrivait ses romans, a quand même publié des écrits purement théoriques, par surcroît. La part de discours intellectuel est devenue surabondante. Si cela continue, les écrivains français seront juste chargés de promouvoir les écrivains américains qui leur plaisent : car les romanciers, aux Etats-Unis, continuent de raconter des histoires, comme on dit ! C'est qu'en France, la littérature universitaire, les commentaires des intellectuels patentés connaissent une hypertrophie qui tient de la déraison. L'Etat ne subventionne que les discours intellectuels et le public est happé par le marché anglophone : la suite est facile à deviner.
Bien sûr, l'intelligence critique doit rester ; mais il faut aider les poètes qui produisent, et non ceux qui commentent en ayant l'air de produire.
Il faut en outre mettre fin à l'obligation, pour les poètes, de justifier leur démarche, et, partant, d'être autant des enseignants - des intellectuels - que des artistes : rien n'est plus funeste. L'art est libre, ou n'est pas ; toute obligation, même fondée sur l'intelligence divine, doit être combattue. Les contraintes d'Etat, de fait, ruinent l'action, au lieu de la rendre plus sûre : elles finissent par y faire obstacle. C'est d'ailleurs vrai dans d'autres domaines que l'art...