Avec mes élèves, j'ai lu Le Faucon malté, excellent roman policier destiné à la jeunesse et écrit par l'Anglais Anthony Horowitz ; il est plein d'humour, et fonctionne fréquemment sur le mode de la parodie. Or, c'est intéressant, car il exploite les clichés du roman policier en les tournant en dérision, ce qui évite de les prendre comme argent comptant, et les fait apparaître comme fantasmes, mais comme fantasmes qui contiennent une vraie poésie.
On a souvent glosé sur la mythologie du roman policier. Mais le roman policier, en principe, reste dans les limites du réalisme. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'en ai peu lu : le réalisme ne m'a, en lui-même, jamais intéressé.
L'énigme policière ne débouche pas, en principe, sur un authentique mystère, mais seulement sur des actions dont le ressort est purement matériel : cela déçoit. Alfred Hitchcock, ainsi, malgré son talent pour créer des plans en eux-mêmes étranges et lourds de sens, chargés d'énigme, ne m'a pas toujours enthousiasmé : les intrigues qu'il mettait en scène n'étaient pas forcément à la mesure de son talent. Au bout du compte, je les ai souvent trouvées vulgaires et banales.
Le modèle de l'affaire policière qui s'achève sur un mystère authentique était pour moi The Case of Charles Dexter Ward, de Lovecraft : j'aime à l'infini ce petit roman d'une puissante poésie ; son pouvoir suggestif est incroyable. Au cinéma, je me souviens surtout avoir adoré, d'Orson Welles, A Touch of Evil (La Soif du mal) : les deux personnages principaux représentaient des méthodes d'investigation diamétralement opposées : l'un suivait le raisonnement scientifique et la procédure légale, l'autre son intuition, et fabriquait les preuves, mais cette intuition était une sorte de don reçu à la suite d'une blessure, qui l'avait en quelque sorte initié au dessous des choses, et finalement, elle conduisait à la vérité. C'était d'une sublime ambiguïté.
Cela dit, si on ne touche pas au fantastique - si on ne plonge pas, même, dans le mythologique, comme dans certains romans de Philip José Farmer, au sein desquels les criminels sont en réalité des êtres venus d'une autre dimension, et doués de pouvoirs phénoménaux, notamment celui de la métamorphose -, si on ne franchit pas ce seuil, je reste sur ma faim. Et c'est pourquoi, paradoxalement, j'ai beaucoup aimé le roman d'Horowitz, qui se moque des fantasmes somme toute un peu creux du genre policier. La scène au sein de laquelle le héros a les pieds pris dans le béton et va bientôt être jeté dans la Tamise, alors que le brouillard emplit les berges, et que les policiers surviennent providentiellement pour le sauver, m'a beaucoup plu, mais aussi parce qu'il ne fallait pas la prendre au sérieux. Et la toute fin, quand un rayon du soleil ouvre le coffre censé être plein de diamants, au sein du cimetière, est très poétique ; le faucon de pierre, avec ses yeux de verre luisants au soleil, trône au-dessus d'une tombe avec une suggestivité profonde, un symbolisme magnifique. C'est souvent que le réalisme devient sublime quand des statues semblent receler une vie cachée, et incarnent des forces qui agissent mystérieusement dans le monde. On avait cela, aussi, dans Les Mines du roi Salomon, un livre éblouissant.
Mais justement, c'est quand on est capable de se moquer des stéréotypes qui ne contiennent pas de véritable portée occulte, qu'on est aussi capable de créer des figures qui contiennent davantage qu'il n'y paraît, et qu'alors surgit la vraie poésie. Les fantasmes sans archange, pour ainsi dire, font rire l'homme d'esprit. Et les archanges sans vie divine pour les animer, aussi, bien sûr. Mais un simple caillou peut émerveiller l'âme sensible, s'il paraît habité d'un gnome qui se cache.