J'ai déjà mentionné mon voyage dans le Berry : il s'agissait du mariage d'une cousine. Après que les noces eurent lieu, je décidai de me rendre dans l'antique capitale du duché : la cathédrale en est célèbre.
Alain-Fournier la fit évoquer par Meaulnes comme un lieu de paix, de recueillement, de retrouvailles avec la sérénité intime. Mais à vrai dire, lorsqu'il s'y rend, il n'y trouve pas la paix, puisque l'obsèdent, au contraire, les lampions rouges qui surmontent les loges des prostituées, aux alentours.
Cela dit, je m'y rendais sans tourment comparable au sien. Du reste, je n'oppose pas si aisément le diable et le bon Dieu. Les prostituées d'INLAND EMPIRE, de Lynch, ont quelque chose d'enchanteur, d'émané du monde des fées espiègles.
On peut maudire le règne de Pan, des fées terrestres, auxquelles appartient Viviane, dont l'amour enferma Merlin ; mais le fond moral du Grand Meaulnes m'a toujours un peu dépassé. Est-ce que les nymphes n'émanent pas de Vénus, une déesse ? La solution de continuité n'est pas si claire. Seule une idée fixe a pu l'instaurer. En pratique, la distinction reste floue.
J'admets une hiérarchie. L'amour est plus ou moins spiritualisé. Mais en ce monde, rien ne s'oppose radicalement à rien. On peut s'appuyer sur les formes et les couleurs pour se hisser jusqu'aux idées. C'est comme le char des dieux ou les ailes des anges. Je crois, même, que celui qui ne s'appuie sur rien, tombe, aussi inspiré soit-il. L'absolu est un leurre.
Bref, la cathédrale de Bourges m'a paru belle et massive, et m'a rappelé le temps où le seigneur du Berry était le successeur du roi des Bituriges. On se sentait face au palais d'un dieu. Ou d'un géant. A l'intérieur, j'eus une sensation étrange. Je regardais, sous les arches, les fenêtres en ogives du haut, et elles me semblaient défiler à la façon d'êtres de clarté.
J'avais le sentiment d'être dans une cité. C'était une ville d'anges et d'êtres élémentaires à leur service, saisis sous le plein cintre et la coupole.
Ce qui m'a le plus frappé, naturellement, ce sont les vitraux. Ils étaient sublimes. J'adore les couleurs. Quand je visite les vieilles cathédrales, notamment en France, je suis toujours déçu par les pierres nues, jaunâtres ou grisâtres. Même un blanc net serait préférable : c'est ce qu'on a chez les Protestants. Dans les cathédrales du monde germanique, certaines couleurs délavées se voient encore vaguement, parfois. Mais heureusement, à Bourges, il reste les vitraux.
Les teintes étaient simples. Mais elles s'agençaient merveilleusement. Elles représentaient des êtres dont on eût précisément dit qu'ils vivaient encore, mais dans un pur monde de couleurs. La clarté du jour les illuminait, et leur rendait leur antique vie. Les fenêtres de la cathédrale, grâce à ces vitraux, ne donnaient pas tant sur le dehors que sur le monde enchanté où vivent encore les saints ayant gardé leur forme, parmi les fées et les anges. C'est ce que certains nomment le monde éthérique : le royaume de féerie. On y est au cœur de l'arc-en-ciel - ou du monde auquel il mène !
Je reconnaissais les personnages, en général, et les nommais. Mais moi-même, j'étais bouleversé. L'auteur des vitraux était un mage, quelqu'un qui ouvrait des portes sur le monde supérieur.
Les formes géométriques de ces fenêtres n'avaient rien de régulier, en revanche : rien de symétrique. La symétrie eût d'ailleurs pu rompre le charme, donner un caractère trop formel et donc irréel à la vivante vision de l'autre monde. Evidemment, tout est possible, et les anciens Grecs ont donné l'exemple de la fusion entre la symétrie et la grâce. Mais peut-être que les Français du XIIIe siècle ressentaient la symétrie comme hostile à la vie et à la spontanéité des êtres magiques qu'ils cherchaient à représenter. Elle les faisait fuir, en quelque sorte. La perfection formelle est d'ordre physique, ou alors se conçoit globalement, dans l'univers entier ; le monde intermédiaire des saints et des anges est différent : il offre des perspectives restreintes, et donc, modelables selon les circonstances. Quelle belle leçon, pour nous tous, et surtout pour ceux d'entre nous qui essayent de créer des œuvres d'art !