On dit souvent que rien n'est plus égalitaire et juste que les concours d'Etat. C'est assez absurde, en ce qui concerne les concours de recrutement : ils sont bien soumis à la Loi de l'Offre et de la Demande. Plus ou moins de postes sont proposés aux concurrents selon la cagnote fiscale (qui dépend des bénéfices de entreprises), ou selon l'évolution démographique (laquelle dépend, pour l'essentiel, des allocations familiales, qui dépendent à leur tour des rentrées fiscales). Ainsi, on peut dire que les titres acquis au sein de concours de recutement n'ont qu'une valeur très relative. Comme le concours lui-même, ils dépendent du nombre de places, et donc de la conjoncture. Ce qui est réellement égalitaire, c'est le diplôme : lui seul atteste d'une compétence. Et en théorie, tous les talents peuvent déboucher sur un diplôme. (L'idéologie régnante évidemment l'empêche. Le matérialisme, par exemple, refuse de délivrer des diplômes aux artistes, et exige de ceux-ci qu'ils justifient leur travail par un discours théorique qui les ramène au métier d'avocat ou de publiciste. L'économie peut aussi jouer, en faisant varier la difficulté du diplôme selon le nombre de postes à pourvoir. Mais passons.) Ce qui, donc, me paraît à première vue incompréhensible, c'est la façon dont des syndicats très marqués par Karl Marx et son aspiration à l'égalité universelle ont constamment préconisé le bannissement de professeurs diplômés mais non munis d'un titre d'Etat, c'est à dire non reçus à un concours. En apparence, c'est pour favoriser l'Egalité, mais en réalité, il s'agit d'une égalité théorique, remise à plus tard, puisque seul le diplôme atteste réellement d'une compétence. Pour les élèves, cela suffit bien : l'égalité des chances était la même. Pour les professeurs, on privilégiait clairement ceux qui étaient entrés par les voies administratives. On voulait former un monopole d'Etat au sein de l'enseignement, et renforcer la toute-puissance de l'Etat sur l'Université et la Culture. C'est la vérité. Beaucoup de choses peuvent l'expliquer, voire le justifier, mais le fait est là. Pourtant, dans le domaine culturel, je crois réel que ce qui compte le plus, c'est la liberté. Elle seule peut animer la culture, la produire. Or, si on ne produit rien, il n'y a bientôt plus rien à partager, et la culture ne s'acquiert plus que grâce au hasard : l'arbitraire commence à régner. Seuls ceux qui conservent une autorité conservent aussi les moyens de produire de la Culture, et on entre dans la dictature. Car si l'Etat fait obstacle à toute forme de culture privée, comme toute culture naît au départ dans la sphère privée de l'âme humaine, il advient que seul le chef de l'Etat peut créer une culture. Et on en arrive au phénomène observé du temps de Staline ou de Mao : toute littérature devait imiter celle de ces prophètes incomparables. Mao n'était pas seulement adoré comme chef d'Etat, mais aussi comme poète. C'était l'Oracle par excellence, l'instrument de la destinée universelle - sa Voix. Le souffle de Dieu ne gonflait que ses poumons ; pour les autres, ce n'était qu'un air ordinaire. Ô miracle ! Durant le temps de mes études à Montpellier, je me souviens qu'il y eut un jour une grève des étudiants qui rejetaient une décision massificatrice de l'enseignement universitaire, de la part de je ne sais plus quel ministre. Je suis alors intervenu pour demander la séparation de l'Université et de l'Etat. Cela devait évidemment commencer par la suppression du système des concours de recutement, et ne plus faire exister que les diplômes, comme en Grande-Bretagne. Je ne fus pas compris, naturellement. C'est le lot des gens en avance sur leur temps, sans doute !
Commentaires
Ramiel, n'étant fondamentalement pas d'accord avec vous, je m'apprêtais à vous tancer vertement, mais je vois dans votre liste de liens que vous référencez CactusJoe, le seul vrai poète de toute la bande de commentateurs assouliniens, et du coup, ma main, (comme celle de Brassens... :>)), qui se levait pour se rabattre fermement, dessine dans l'air une arabesque, et vient se reposer sur mon clavier, tout doucement...
Clopine Trouillefou