On pourrait croire que mon opposition au centralisme culturel vient essentiellement de mes liens avec l'ancienne Savoie, mais en réalité, la bourgeoisie de Limoges, dont je suis en partie issu (de par ma grand-mère maternelle), a souvent donné l'image d'une forme de fierté, face à la capitale, qui nous renvoie aux lettres que La Fontaine écrivit au cours de son voyage en Limousin : on n'y parlait qu'occitan, dit-il, et on y avait des coutumes spéciales - raffinées en soi, excellentes, prises en elles-mêmes, mais très différentes de celles de ce qu'alors on pouvait encore appeler la France, et qui s'arrêtait, en réalité, aux Marches. Je ne suis allé qu'une fois à Limoges, mais c'est le seul lien familial que j'aie avec l'Occitanie en général, et même, avec une bourgeoisie remontant aux Celtes latinisés, dits Gaulois : car Limoges est au départ la cité des Lémovices, comme on ne l'ignore pas. (Par les autres côtés, ma famille vient de cités fondées au Moyen Âge par des barbares germaniques, Francs ou Burgondes.) Je ne sais pas très bien ce que faisait, dans la vie, mon arrière-grand-mère née d'une vieille famille limousine. J'ai déjà évoqué son mari, né dans l'Empire ottoman, et médecin. Elle dut s'occuper au moins de leurs deux filles, dont l'une, qui n'est pas ma grand-mère, fut une violoncelliste réputée. Je crois que ma bisaïeule avait un frère très respecté, Professeur de Lettres au lycée de Limoges. Il passe pour avoir refusé, à la manière de Julien Gracq, un poste à l'université de Paris, étant trop attaché à sa province d'origine pour la quitter. Il préparait au concours de l'Ecole Normale Supérieure. Il eut pour élève un préfet de Haute-Savoie qui l'évoqua dans les journaux, à son arrivée à Annecy. Il le regardait comme son maître, son gourou. Ce préfet cependant prit les Savoyards de haut. Il eut la lubie de vouloir faire supprimer les pontons du lac d'Annecy afin de mieux développer le tourisme. Il se heurta à l'opposition farouche des pêcheurs du lac et de tous les défenseurs de la tradition et du patrimoine, et il perdit ainsi toute autorité. Il dut être remplacé, et en repartant, il qualifia les Savoyards d'arrogants ; mais visiblement, il avait trop présumé de la glorieuse tradition des Lémovices dont il était issu. Les ressortissants des régions centrales françaises ont une fâcheuse tendance à mépriser leurs compatriotes des régions périphériques. La Savoie, comme la Bretagne, ou l'Alsace, le Pays basque, la Corse, est regardée comme insuffisamment gauloise dans ses racines par les Limousins ! Mais somme toute, les Savoyards sont aussi humains que les Français de vieille souche ; et c'est là ce qui compte, n'est-ce pas. Les frontières bougent : on n'y peut rien. Quoi qu'il en soit, il est vrai que cette branche de ma famille est liée à des intellectuels contemporains, des poètes reconnus, notamment Georges-Emmanuel Clancier, qui fut haut fonctionnaire dans l'administration de l'information, comme qui dirait. Il fut aussi un bon romancier, dont j'ai lu un récit sur le drame d'Oradour-sur-Glane, car Clancier est lui aussi resté attaché à sa province d'origine. Mais c'est son épouse, une psychanalyste de renom, qui était liée à ma grand-mère et à sa sœur violoncelliste. Bien sûr, j'ai eu droit à mon exemplaire dédicacé d'un excellent recueil de poèmes de l'écrivain ; c'était finalement assez proche de Ramuz : rempli du sentiment d'un terroir et d'images confinant au fantastique. C'était, pour ainsi dire, à la fois raffiné et profondément gaulois. Aristocratique, en d'autres termes. Je dois encore dire que ma grand-tante violoncelliste est partie vivre aux Etats-Unis en compagnie d'un sergent de l'armée américaine - en laissant derrière elle un enfant ou deux. Elle a fait là-bas encore des enfants, dont l'un élève des plantes carnivores dans l'Etat d'Idaho, je crois. Il a un demi-frère ingénieur qui vit dans l'Orégon. Mais ma grand-tante a finalement fait une carrière d'ouvreuse dans un cabaret : le violoncelle a été vendu. Ainsi s'effondrent les plus beaux rêves. L'Amérique, c'est le grand Ouest, mais on n'y vit pas forcément la vie glorieuse de l'île d'Avalon. Il me reste, de mon parent professeur de Lettres à Limoges, un recueil richement relié des Contes drolatiques, de Balzac, qu'il avait offert à ma grand-mère, et qui atteste de son goût pour le folklore des régions centrales. Mais on m'a dit que ce folklore avait une valeur universelle, contrairement à celui des Savoyards : c'est tellement évident ! Tout pain fabriqué dans une vieille région centrale est une forme d'hostie : ailleurs, ce n'est que du pain. La terre de France est sacrée, n'est-ce pas.
Commentaires
Merci pour ces indications et ces anecdotes ! Mon arrière-grand-mère avait pour nom de jeune fille Sapanet ; ma grand-mère, Markel : peut-être cela vous dit-il quelque chose ! Car je vois que Limoges est comme un village, où tous les vieux Lémovices se connaissent. (Le préfet de la Haute-Savoie issu de Limoges a pour nom Pierre Breuil.)
Le centre du monde est partout et nulle part.
On est forcément de quelque part
Le net est le nouveau château des destins croisés.
Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Peut-être que c'est parce que vous n'avez pas compris où je voulais en venir. Je ne construis pas mes articles comme des dissertations. Je m'en fiche. Mais la remarque finale avait bien sa valeur.
Je n'écris pas en fonction d'un circuit autonome qui serait Internet.Je m'en fiche complètement. Déjà, j'écris en français, ce qui montre que la plupart de mes lecteurs éventuels sont français. Or, la France, c'est restreint. Dire qu'écrire en français sur Internet, cela dépasse les clivages territoriaux, alors qu'on parle une langue en fonction d'un lieu où on est né, cela n'a aucun sens.
De fait, je n'écris pas en fonction d'Internet, mais en fonction de mes lecteurs possibles, ou de mes lecteurs fréquents. Or, contrairement à ce que vous pouvez vous imaginer, ils ne viennent pas du monde entier de façon indifférenciée. En général, il s'ait de gens dont la culture et les idées dépendent de la tradition française, qui est territoriale, qui est défendue et représentée par un Etat qui a des frontières. Cet Etat peut entretenir l'illusion de l'universalité, pour mieux asseoir son règne : je ne suis pas obligé de les reprednre à mon compte.
Quant à Internet, je ne crois absolument pas à son caractère universel , même indépendamment de la langue. Pour moi, il n'a jamais fait aucun doute qu'Internet répand partout l'amércanisme, qui en soi n'est pas plus universel que le savoyardisme ou n'importe quoi d'autre. Je ne me voile pas la face, non plus, à cet égard. Pour autant, je ne fais pas d'Internet le diable : je m'en fiche. C'est un moyen. Et l'américanisme n'empêche pas les voix particulières de pouvoir s'étendre. Même si ma voix a une couleur qui jure avec l'américanisme ou avec le jacobinisme, et si, du coup, on me trouve trop particularisé dans mes réflexions, je les publie quand même.
Bref, Thaïs, ce que vous dites me paraît relever de l'ilusion : Internet est bien un produit américain, qui a une prétention publicitaire à l'universalité, mais qui n'a rien de réellement universel : c'est là un leurre. Un slogan. un argument de vente.
Cependant, je n'ai rien contre les Américains : mon article le montre aussi, n'est-ce pas. Les éditeurs américains peuvent me publier par le biais d'Internet, cela ne me dérange pas, du moment que j'écris exactement ce que je veux.
Limoges la rouge a tout a fait le droit d'être encensée par un poète savoyard du moment qu'il ne la fait pas tomber dans le lac !
Pauline Roland l'appelait "la Rome du socialisme", est-ce assez beau quand même ?
Enfin, il me semblait qu'en réalité, je parlais des Limousins qui étaient fiers de leur province, qui étaient très attachés à l'âme de leur tribu, de leur région, à l'esprit de leur communauté, symbolisé par les Lémovices antiques, qui en quelque sorte planent comme des divinités tutélaires au-dessus de Limoges. Ce sont les âmes protectrices de la province occitane. Elles vivent comme des fantômes luisants dans les forêts du Limousin, ou dans les bâtiments historiques de Limoges : l'ombre fugitivement luisante passe furtivement dans ses rues, et on la voit à la pleine Lune, brillante et enchantée.
Mais j'ai voulu parler aussi d'un certain orgueil hérité des Lémovices, qui, je crois, pensaient que leur petite nation était glorieuse. Or, somme toute, elle ne l'est pas plus que les autres. Mais le mythe gaulois habite la République française et donc, cette image glorieuse des Lémovices cités par Jules César est comme un titre de noblesse illusoire donné à cette nation. Les ombres dorées des Limovices immortels, des anges demeurés au-dessus du Limousin pour le protéger des forces du mal, ne sont pas plus reliées à la divinité suprême que leurs homologues des autres régions.
Il fallait aussi saisir la part d'ironie que contenait ma petite légende familiale. Ou alors, on l'a saisie, mais on la réprouve, parce qu'on adhère spontanément au mythe gaulois de la France éternelle. Mais comme Montesquieu, je crois que l'être humain compte plus que l'état de Lémovice, et que l'esprit de l'humanité est au-dessus de celui des Lémovices, dans la hiérarchie des anges. Pour l'ange des Français, je le crois aussi plus bas que l'esprit de l'humanité en général.
Ensuite, le socialisme des Limougeots est intéressant, parce qu'il traduit peut-être un reste de défiance vis à vis du pouvoir central, hérité de l'époque occitane dont parlait La Fontaine.
Bref, j'aime regarder ce qui dans la France peut être varié, et peut ne pas correspondre réellement à l'image uniforme qu'on veut en donner en haut lieu.
Ramiel, je vous déconseille formellement le voyage à Saint Denis, désoramis situé dans le neuf cube , inexorablement . Vous y verriez, à un jet de coktail molotov des tombeaux de tout ce qui fut la France, des gens à peau sombre, aux racines coupées et aux histoires familiales hasardeuses, qui ouvriraient de grands yeux à vos étranges propos, et surtout risqueraient de sourire de votre ferveur régionaliste.
Personnellement, les plantes en pot m'ennuient...
Ce qui n'ôte rien, vous vous l'imaginez, au charme de votre plume, qui, pour être azertienne, a comme un petit côté sergent major. Vos pâtés en sortent parfaitement comestibles, et digestes. Mais quand même, attendez un peu, des phrases comme ", il me semblait qu'en réalité, je parlais des Limousins qui étaient fiers de leur province, qui étaient très attachés à l'âme de leur tribu, de leur région, à l'esprit de leur communauté, symbolisé par les Lémovices antiques, qui en quelque sorte planent comme des divinités tutélaires au-dessus de Limoges. Ce sont les âmes protectrices de la province occitane", il n'y a décidément que vous pour les écrire.
Je les aime bien, vos phrases certes, mais j'aime aussi, savez-vous, les qualités des deux jeunes gens qui, hier midi, entrant tout bonnement dans le Virgin de Saint Denis où le gérant avait eu l'imprudence d'exposer, sous le nez de la population locale, deux superbes X BOX 360, se sont simplement servis, puis ont détalé à toutes jambes. Esprit d'initiative, opportunisme, rapidité et efficacité. Pendant qu'ils se fondaient dans la rue noire... de monde, ayant gagné leur journée et avec la complicité bienveillante de tout le marché, je pensais que ces jeunes gens appliquaient finalement à la lettre les recommandations de notre bien aimé Président. Donc, ô combien français étaient-ils...
Je vous embrasse en ce lundi frigorifié
Clopine Trouillefou
Vous vous réjouissez de ce qui est arrivé à ce malheureux vendeur, qui soit devra payer quelque chose de cette erreur, soit était de mêche avec les deux voleurs.
Evidemment ce serait moins drôle si ces biens vous avaient appartenu et vous seriez allé immédiatement déposer plainte, de manière à pouvoir faire jouer votre assurance.
Si vous approuvez le système qui consiste à s'emparer du bien d'autrui, que ne le pratiquez-vous vous -même ? Il faut être rigoureux , même dans l'anarchisme.
On peut ne pas être chauvin ni raciste, et même avoir le teint bronzé, et rester indifférent à ces faux exploits , qui consistent à monter de petits coups ou des trafics plus conséquents.
Si le même acte était commis, disons par les fils d'un de nos dirigeants ou d'un animateur friqué de la télé, cela vous intimiderait-il autant ?
Thaïs, vous rigolez là, ou quoi ? Vous versez vraiment dans l'indignation républicaine révoltée, parce que le magasin Virgin de Saint Denis s'est fait plier deux X BOX à 450 euros l'unité, soit 900 euros les deux ? Vous avez une quelconque idée des bénéfices des actionnaires de Virgin, derrière lesquels se planquent les fonds de pension américains ? Vous croyez que le gérant va payer de sa poche, non mais, vous habitez où ? Et vous avez une quelconque idée du pourcentage de chances pour qu'un jeune habitant de Saint Denis, black, beur et futur rmiste, puisse s'offrir honnêtement ce type d'objet, foutu insolemment sous son nez, c'est le moins que l'on puisse dire ?
Votre vertu, là, excusez-moi, mais elle est trop chère pour moi. Et, comme Brassens, entre le cul-terreux ou sa version moderne, et le voleur de pommes, je choisirai toujours mon camp, camarade.
Clopine, j'arrête d'ailleurs là parce que vos propos sont carrément obscènes, là, ma brave dame; .
Je continue dans les hypothèses grotesques.
Si c'est un vieux pépé qui les prend , ces deux boites, ça fait quoi ? C'est plus réussi, plus justifié, plus adapté à l'insolence des commerçants ?
C'est une histoire vraiment très banale, et qui plus est pas du tout typique de Saint Denis.
Des clopinettes.
A mon avis, il faut vraiment avoir l'esprit mal tourné pour voir, dans le régionalisme limousin, du racisme. Ou alors, il faut soi-même détester les Limousins. Être attaché à une région en particulier, c'est quand même un droit, et ce n'est pas dire ni qu'on croit que les autres régions sont sans qualité, ni qu'on pense que celle qu'on aime les a toutes.
Ensuite, on n'est pas absolument obligé de parler systématiquement des problèmes des banlieues, ou des problèmes que créent aux bourgeois de Paris les habitants des banlieues. Il n'y a pas que ce qui peut arriver à Paris et dans son agglomération qui soit digne qu'on en parle.
Enfin, chez les Limousins dont je parle, il n'y a pas eu de racisme, puisqu'ils ont accueilli mon arrière grand père avec chaleur, alors qu'il était juif ; ses deux filles ont elles aussi été bien accueillies et bien intégrées, et ma grand-mère est toute sa vie restée une amoureuse profonde de Limoges et de sa campagne : elle en évoqua toujours le souvenir avec émotion. J'ai bien le droit d'avoir été sensible à cette émotion.
Ensuite, le commerce est une chose respectable, et dans le commerce, il faut bien montrer et laisser essayer les produits. Le vol, lui, est interdit à la fois par la loi et par la morale, surtout quand il ne s'agit pas de produits de première nécessité. Jean Valjean volait des pains : pas des machines ineptes.
Unique ? Je ne pense pas, en fait. Le régionalisme est un genre qui s'est développé dans le courant du XXe siècle, c'est vrai. Mais en réalité, cela n'a rien d'illogique : le réalisme romanesque du XIXe siècle s'est d'abord appliqué à Paris, et puis ensuite s'est répandu dans les provinces, comme il était prévisible que cela se fît. C'est cela qui est typique, à mon avis : le réalisme dans les évocations locales. Car sinon, dès l'Antiquité, Ovide crée des cycles en fonction des lieux, et dans ses mythes, il y a bien des allusions précises à des particularités locales. Mais ces allusions ne sont pas détaillées, parce que, dans la poésie antique, le sentiment d'un lieu était renvoyé à la divinité qui logeait dans ce lieu, qu'on y adorait de préférence. Or, avec les progrès du matérialisme, cet esprit d'un lieu s'est davantage défini au travers d'images précises et détaillées de l'espace physique concerné. C'est assez nouveau, mais pas typiquement français, par exemple : cela existe aussi en Angleterre ou aux Etats-Unis.
Cependant, en France, cela pose un problème, parce qu'on sent bien que ces évocations poétiques d'un lieu en particulier sont une forme d'héritage du culte des divinités locales - lequel culte s'est prorogé, pour ainsi dire, dans celui des saints locaux, des patronages célestes spécifiques. Or, la politique française est quand même de favoriser une sorte de monothéisme national, et donc de n'admettre comme authentique que la divinité qui trône à Paris. Le matérialisme cache ces puissances secrètes sous l'évocation des détails physiques, mais on sent bien que l'enjeu est là. On sent bien qu'évoquer avec extase les détails physiques d'un lieu éloigné de la capitale ou des centres de décision ressortit quand même à une forme de fédéralisme, ou alors de féodalisme, et que cela s'oppose au jacobinisme, qui est au fond une forme de césarisme.
Maintenant, allez-vous dire, pourquoi en ce cas ne pas jouer le jeu ? Mais en fait, la poésie ne se fait pas réellement à partir du système en place, mais à partir de la sensibilité du public, des gens qui lisent, qui ressentent, qui vivent. Or, je crois que nous sommes à une époque où les gens ont tendance à relativiser la beauté et la puissance de la divinité centrale, et ont envie de voir aussi l'expression du divin dans les lieux où ils habitent, dans leur vie quotidienne. Le régionalisme correspond à cela. Et la vérité est que les poètes ne sont pas forcément de Cour : ils tendent plutôt à suivre les mouvements d'âme qui se développent et se manifestent autour d'eux. En tout cas, c'est mon avis.
Cependant parfois sur le plan de l'espace décrit aussi , on peut être enchanté par le pouvoir évocateur des récits. Je me rappelle enfant avoir vu, senti, ressenti la Provence de Giono, sans jamais y être allée.
Sans être un écrivain régionaliste d'ailleurs on peut très bien capter la beauté d'un lieu ou son esprit aussi : les pommiers de Normandie vus par Proust sont vraiment les pommiers en fleurs de Normandie !
En réalité la manie du classement est vraiment agaçante ! En plus il y a une part de naïveté car ce qui est "déclassé" chez nous, aux yeux de certains, , quand il s'agit de romanciers lointains, francophones ou non, apparaît parfois comme magnifique, épique ou que sais-je encore, alors qu'en réalité dans leur pays d'origine, ces romanciers ont travaillé sur un microcosme ... tout à fait "régional".
Thaïs, je répondais aussi à Clopine qui croit que quand on aime son pays natal, c'est forcément qu'on est raciste. Mais c'est là pure calomnie lancée par le jacobinisme traditionnel, ou du moins par certains de ceux qui ont tout intérêt à ce que le centralisme soit perdure, soit se renforce. (Car certains qui y trouvent de l'intérêt restent honnêtes et fraternels dans leurs pensées : cela dépend des individus.) En réalité, on n'est pas obligé de conformer ses sentiments à une ligne idéologique ou à un système étatique en particulier. Et de fait, on peut aimer son pays natal en pensant, comme La Fontaine, qu'il est bien fait pour soi, sans pour autant croire qu'il est ontologiquement supérieur à un autre : on peut être humble.
Je crois que le génie de Giono est précisément d'avoir fait ressentir l'âme divine de la Provence, au travers d'évocations quand même assez réalistes, en général. Or, l'âme d'un lieu se relie à l'âme du monde en général, alors qu'un lieu est bien sûr, par définition, restreint dans son étendue, et limité, tant qu'on n'en a pas traversé l'apparence pour en rencontrer l'âme. Ensuite, passé ce seuil, contrairement à ce que croient beaucoup de gens, il devient facile de franchir une étape supplémentaire pour toucher à des entités psychiques plus vastes, plus générales, comme j'ai essayé de l'expliquer dans mon article (déjà ancien) intitulé "Subjectivités cosmiques". En d'autres termes, il existe dans tous les lieux des portes qui mènent au monde de l'esprit, et il se peut, oui, que certaines portes soient plus vastes que d'autres, je ne le nie pas, mais il n'est pas vrai qu'il n'existe qu'un lieu en France contenant une de ces portes, et il n'est pas vrai non plus que ce soit ce lieu en lui-même qui soit divin, matériellement : mais cela, évidemment, personne ne le prétend avec sérieux.
Ensuite, la littérature régionaliste a cet aspect spécial de s'insérer dans un lieu physique, alors que même Du Bellay, quand il chantait l'Anjou, se reliait explicitement à la divinité, ou du moins aux Gaulois, à une âme nationale. Or, se relier à une âme régionale, c'est sembler vouloir renverser le système centralisé. La question est donc politique, et non poétique. Car de façon implicite, il existe le mythe qu'une nation se bâtit autour d'une entrée vers la divinité - d'une entreé unique, s'entend. Je trouve cet exclusivisme simplement erroné, et c'est pourquoi, politiquement, je suis plutôt favorable au fédéralisme, ou alors à ce qu'on dégage totalement le politique du culturel : mais enfin, il y a toujours des liens, même s'il ne faut pas confondre les deux.
"Mon arrière-grand-mère avait pour nom de jeune fille Sapanet"
C'est donc bien votre arrière grand-oncle, Ramiel, qui fut mon professeur de lettres en khâgne : Michel Sapanet.
Ramiel, on parle plutôt de Lémovices que de Limovices. Par exemple, ici, ou César évoque Vercingétorix :
« Rex ab suis appellatur. [...] Celeriter sibi Senones, Parisios, Pictones, Cadurcos, Turonos, Aulercos, Lemouices, Andos reliquosque omnes qui Oceanum attingunt adiungit : omnium consensu ad eum defertur imperium. »
Guerre des Gaules, VII, 4
J'ai suivi les cours de la khâgne du lycée de Limoges, mais je suppose que votre arrière-grand-oncle n'y enseignait plus : c'était à la fin des années soixante.
Autre chose : le père de G.-E. Clancier (lequel G.-E. porte allégrement ses 93 ans) était représentant. Mon grand-père, homme assez taciturne, avait une petite épicerie de campagne aux portes de Limoges et redoutait le passage du père Clancier, bavard impénitent et redoutable vendeur. Aussi prévenait-il ma grand-mère quand il le voyait arriver : – Dis que je suis en tournée et que je n'ai besoin de rien. — Qu'à cela ne tienne, répondait Clancier, je vais attendre son retour. Et l'affaire se terminait toujours par un bon de commande arraché à l'usure.